Evelyne de la Chenelière – An 2

Artiste en résidence (Cycle 2)

RAVAGE
(ce lieu malgré tout)

 

Je ne ferai pas le procès du monde, même s’il nous malmène.

 

Je ne ferai pas le procès du temps, même s’il nous précipite vers la chute.

 

Je ne ferai pas le procès d’un système qui nous violente, je ne ferai pas le procès d’une religion qui nous aveugle, je ne ferai pas le procès d’une économie qui assassine, assaille, assèche, étouffe, broie et noie.

 

Je ne ferai pas le procès de la vie, malgré son insuffisance fondamentale, ni celui de notre espèce, qui ne cesse de se haïr elle-même.

 

D’ailleurs je ne ferai aucun procès; le monde a suffisamment de pourfendeurs, et moi je ne sais accuser que les coups (et encore).

 

Que puis-je faire, alors, moi qui n’ai pas l’assurance des agitateurs, pour tenter de transmuter le réel, pour essayer de déchirer mes propres ornières, de retenir ce qui meurt, de donner chair au temps, de percer des failles dans les impasses et voir apparaître, peut-être, le sens dans son battement instable?

 

J’ai choisi, un jour, d’investir ces lieux malgré tout que sont les théâtres, et j’ai choisi celui-ci pour m’y attarder, pour y inviter des rêveurs et rêver avec eux, pour donner plus d’espace à la parole, plus de parole à la parole.

 

J’ai choisi d’écrire sur un long mur dont le titre est Je recommence, pour recréer inlassablement et ainsi m’entretenir infiniment avec le monde, qui ne cesse de me surprendre.

 

Prenez le mot ravage, par exemple.

 

Hier encore, il ne m’inspirait que peur et destruction, laideur et chaos.

 

Et puis, un jour, mon ami de la campagne m’a appris qu’un ravage est aussi un endroit où les chevreuils se rassemblent pour affronter les rigueurs de l’hiver.

 

En hiver, si vous vous promenez en forêt, vous pouvez tomber sur un ravage, que vous reconnaîtrez par le désordre de la neige, par des traces de chevreuils, nombreuses et emmêlées, comme l’empreinte d’une écriture mystérieuse. Et vous verrez que le ravage est protégé par de grands conifères, qui cernent son contour de leurs longs bras résineux.

 

La première fois que j’ai vu un ravage, j’ai pensé C’est ce qu’il nous faut! Un endroit pour survivre aux hivers, un lieu malgré tout, un refuge pour la beauté, une halte pour ce qui se dérobe! Un ravage! Un ravage! Il nous faut un ravage!

 

J’ai remercié mon ami de la campagne et je suis retournée en ville.

 

Depuis je recommence.

 

Inlassablement.

 

Et j’espère, avec vous, faire de ce théâtre un ravage.

 
 
Evelyne de la Chenelière
Artiste en résidence