Fanny Britt

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Finaliste 2022 au prix Jovette-Marchessault

Depuis deux décennies, Fanny Britt occupe une place importante dans le théâtre québécois. La dramaturge a su s’imposer à une époque où les femmes n’étaient pas encore très nombreuses à voir leurs textes créés à la scène. Elle est une figure inspirante, qui par son talent, la puissance de sa voix artistique et la modernité de son œuvre, a permis d’ouvrir la voie à d’autres autrices.

 

La plume agile, polymorphe, de Fanny Britt s’épanouit également dans une quantité étonnante de genres littéraires, chaque fois avec bonheur. On lui doit deux romans depuis 2015 : Les Maisons et Faire les sucres, récipiendaire du Prix littéraire du Gouverneur général en 2021. Elle s’est aussi faite essayiste avec Les tranchées – Maternité, ambiguïté, féminisme et Les retranchées : échecs et ravissement de la famille, en milieu de course. Son texte Faux-Self mon amour a été consacré meilleur « personal essay » aux Prix du magazine canadien, en 2013. Elle signe de plus des chroniques réfléchies à l’émission radiophonique Plus on est de fous, plus on lit sur les ondes de ICI Première de Radio-Canada.

 

L’autrice s’est particulièrement distinguée en rédigeant des romans graphiques à succès, illustrés par Isabelle Arsenault : Jane, le renard et moi, un coup d’essai, traduit depuis en de nombreuses langues; Louis parmi les spectres, lui aussi couronné par plusieurs récompenses; et Truffe, lauréat du prix des Libraires du Québec en 2022 (catégorie bande dessinée).

 

Mais toujours Fanny Britt revient au théâtre. La diplômée en écriture dramatique de l’École nationale de théâtre du Canada (promotion 2001) a signé près d’une quinzaine de pièces depuis son œuvre de finissante, HONEY PIE, rapidement portée à la scène par le metteur en scène Claude Poissant. C’est également lui qui montera sa pièce BIENVEILLANCE, un prenant questionnement autour de l’éthique, ayant remporté un Prix littéraire du Gouverneur général en 2013.

 

Très différents les uns des autres, les textes théâtraux de Fanny Britt révèlent toutefois une capacité de convoquer une profondeur émotionnelle tout en suscitant la réflexion sur des enjeux dont ils restituent la complexité. La dramaturge y parle de son époque avec lucidité, intelligence, justesse et sans faire l’économie des nuances. Encline au doute, embrassant des points de vue divers, elle a l’art de décrire les zones grises qui caractérisent les relations humaines dans le monde actuel. Et la faculté d’incarner finement une confrontation d’idées, sans manichéisme, à travers des personnages nourris. Elle pose sur leurs failles un regard à la fois affectueux et sans merci, soutenu par un bon sens du dialogue, marqué souvent par une cinglante mais jouissive ironie. Et les voix des personnages féminins sont souvent au premier plan de cette œuvre. Les héroïnes dépeintes par l’autrice de CINQ À SEPT – spectacle monté par la compagnie Orange noyée au Théâtre ESPACE GO en 2015 – n’ont généralement rien d’unidimensionnelles, fortes de leurs contradictions.

 

L’apport de Fanny Britt au théâtre monté sur nos scènes dépasse largement son œuvre personnelle. Traductrice très en demande, elle prête aux dramaturges anglophones la vigueur de sa plume, sa langue directe et précise. Depuis vingt ans, elle a permis à près d’une trentaine de pièces de traverser la barrière linguistique et de prendre vie sur les scènes québécoises, dont plusieurs signées par des autrices : Annabel Soutar, Naomi Wallace, Sarah DeLappe, Nina Raine… C’est aussi par sa voix qu’on a pu découvrir, notamment, les partitions percutantes et redoutables du Britannique Dennis Kelly à La Licorne, d’APRÈS LA FIN à LES FILLES ET LES GARÇONS. Celle qui a également traduit deux romans met à profit sa faculté à faire parler les personnages avec justesse, à leur mettre en bouche différents niveaux de langage, du prosaïsme le plus cru au lyrisme.

 

La prolifique dramaturge n’en continue pas moins, sans ralentir, à offrir au public de nouvelles œuvres, dont la récente TOUTES CHOSES, pièce sur l’amitié féminine produite au printemps 2022 par le Théâtre de Quat’Sous. Et ces dernières années, Fanny Britt se voit offrir les grands plateaux pour mettre au monde ses univers. Créé au Théâtre Denise-Pelletier en 2018, le puissant HURLEVENTS s’inspire du roman d’Emily Brontë tout en faisant écho à une polémique puisée dans l’actualité montréalaise : la dénonciation d’un professeur d’université ayant des liaisons avec ses étudiantes. Quant à LYSIS, que la dramaturge a coécrite avec sa complice Alexia Bürger, la pièce devait marquer son entrée au Théâtre du Nouveau Monde, avant les reports causés par la pandémie. Il s’agit là d’une fresque à la vaste amplitude, récit au souffle choral porté par une quinzaine de personnages, créée d’après la comédie antique LYSISTRATA d’Aristophane. Deux créations traitant de sujets importants : le pouvoir, ou l’absence de celui-ci, au féminin. Des œuvres où Fanny Britt parvient à concilier le répertoire classique et un ancrage dans l’ici maintenant, les grands sentiments universels et une plongée dans les enjeux brûlants d’aujourd’hui.