Billetterie

Le Voyage dans l’Est

9 mars au 4 avril
2027

« Il est entré dans la salle de bains.
Il en est ressorti le bas du corps nu.
Je n’avais jamais vu de sexe masculin. »

L’été de ses 13 ans, Christine rencontre pour la première fois son père, dans un hôtel de Strasbourg, dans l’est de la France. Il est élégant, charismatique, directeur du service de traduction au Conseil de l’Europe. Il impressionne. Christine avait souvent rêvé de ce moment. Elle se dit qu’elle pourra enfin dire à ses copines de classe « moi aussi j’ai un père » et prendre place dans la vie de cet homme, au même titre que sa nouvelle épouse et ses deux autres enfants.

 

Quelques jours plus tard, à Gérardmer, ils se revoient. Seuls dans la chambre de Christine, il lui dit qu’elle est différente de ses autres enfants, qu’avec elle il peut être lui-même. Elle se sent fière. Il s’approche. L’embrasse. Sur la bouche. Ce jour-là, un mot interdit, ravageur, entre dans sa vie : inceste. Elle se dit : « tiens, ça m’arrive à moi ».

 

Christine Angot est aujourd’hui l’une des voix majeures de la littérature contemporaine française. Avec Le Voyage dans l’Est, elle poursuit son exploration implacable du thème de l’inceste, un livre que L’Obs a qualifié de « son meilleur roman et le plus violent ». Finaliste aux prix Goncourt et Femina, le roman remporte en 2021 le prix Médicis et le Prix des Inrockuptibles.

 

Ce n’est pas la première fois qu’Angot affronte ce matériau brûlant. Avant ce livre, elle a écrit L’Inceste (1999), Une semaine de vacances (2012) et Un amour impossible (2015), trois œuvres qui, chacune à leur manière, tentent de dire l’innommable : l’emprise, la domination et la violence qui font voler en éclats les rapports sociaux, le langage, la pensée. Cette fois, si les faits restent les mêmes, Angot nous plonge dans les replis de sa mémoire et révèle le point de vue d’une enfant qui aspirait à des rapports normaux avec son père et qui se heurte au silence, à l’inaction et à la complicité passive de son entourage. Adapté pour la scène, Le Voyage dans l’Est retrace les dates, les lieux, les gestes avec la précision d’une reconstitution de scène de crime. Chaque geste, chaque mot, chaque silence est restitué pour nous permettre de mieux comprendre la mécanique des événements.

 

La metteure en scène Brigitte Haentjens est reconnue pour ses productions originales et avant-gardistes, ainsi que pour son exploration sans complaisance de textes centrés sur les dynamiques de domination, qu’elles soient liées aux rapports sociaux, au pouvoir politique ou à l’intime. Fascinée par la précision radicale de l’écriture de Christine Angot autant que par sa capacité à exposer l’impensable, Haentjens aborde Le Voyage dans l’Est non pas comme une confession intime, mais comme un espace de libération de la parole, une mise à nu du silence qui laisse la violence se perpétuer. En confiant la parole à sept interprètes, elle transforme le « je » du récit en une polyphonie qui révèle la dimension profondément sociale de ce tabou trop longtemps relégué à la sphère privée. C’est une invitation à écouter, à réfléchir, à ne plus détourner le regard.

 

 

« Mon invitation à l’immense Brigitte Haentjens a été fort simple : tu fais chez nous ce que tu veux, quand tu veux. Elle m’a proposé l’adaptation de l’ouvrage d’Angot et je n’ai pas hésité. Elle pensait que je reculerais devant la dureté de l’œuvre, qu’elle me serait rébarbative. Mais ce sont les gestes dénoncés qui le sont, pas l’écriture fulgurante, pas le talent de Brigitte pour faire des réalités les plus horribles des objets scéniques hypnotiques. Oui, le réflexe est de détourner le regard. Mais, comme public, le courage qu’il nous faut pour écouter n’est rien en comparaison de celui nécessaire pour dire. Et bien que la traversée ne soit pas douce, elle happe et évite les pièges de l’abattement. Elle nous laisse le souffle coupé devant cette réappropriation d’un récit et sa projection impérative hors de la sphère intime. »

 

Édith Patenaude