Histoires du corps et revendication de la langue

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Les carnets d'OKINUM

Histoires du corps : mémoire du sang et textes organiques

Par Monique Mojica, actrice et dramaturge autochtone qui se consacre à une pratique théâtrale comme acte de guérison, de récupération de la mémoire historique/culturelle et de résistance

 

 

 

Nous créons un monde ou une situation, et nous y entrons avec à l’esprit une question ou une tâche spécifique pour mieux le connaître : son aspect, sa relation avec le monde des esprits, sa connexion à la terre, son rapport affectif au lieu et son lien avec les arts de la guérison. Je parle des histoires que je porte parce qu’elles ont été transmises par mon sang, encodées dans mon ADN.

 

« Nos corps sont nos bibliothèques référencées dans la mémoire, une ressource inépuisable, une gigantesque base de données d’histoires. Certaines histoires ont été vécues, d’autres ont été transmises, parfois rêvées ou même oubliées, et certaines sont secrètes et attendent leur clé des champs. »

 

Au cours de ma formation, j’ai été frappée par la façon dont le corps de chaque personne raconte une histoire. Chaque blessure, chaque traumatisme physique ou émotionnel, chaque déséquilibre musculaire, chaque torsion de la colonne vertébrale et chaque ligament distendu raconte une histoire. Notre souffle même, la façon dont nous le retenons ou le relâchons. Notre capacité ou notre incapacité à nous tourner vers l’intérieur et à être dans notre corps. Tout raconte une histoire. Nos corps abritent un corpus d’expériences aussi évidentes que des tatouages.

 

 

Mon arrière-arrière-grand-mère s’appelait Mani
C’est d’elle que vient le don.
C’est d’elle que vient cette faculté d’entendre des voix
des voix qui bourdonnent
dans mes oreilles
des voix qui chuchotent
les clés manquantes pour comprendre
des voix qui révèlent
surtout lorsqu’on dort
surtout dans mes rêves.
Des rêves prémonitoires
des vérités
souvent des visions.
Des rêves qui aident à dissiper le brouillard à l’intérieur.
Des mots soufflés dans mon oreille pour déchiffrer mes rêves.
-Extrait d’OKINUM

 

 

 

REVENDICATION DE LA LANGUE

THE THEATRE OF ORPHANS/ LE THÉÂTRE DES ORPHELINS

LANGUES AUTOCHTONES SUR SCÈNE

Par Floyd Favel Starr, dramaturge, acteur et metteur en scène autochtone

 

 

 

Le son de nos langues maternelles sur scène est une expérience totalement différente du son théâtral qui vient de l’anglais. La voix s’enracine immédiatement dans le corps, elle est plus riche et plus musicale, et une toute autre ambiance est évoquée. Présents dans les mots immédiats sont les ancêtres qui remontent jusqu’au jaillissement de notre langue des sources et des murmures des arbres et de l’herbe. Les mots sont une porte d’entrée et une fenêtre.

 

La langue est liée au lieu; c’est, littéralement et symboliquement, notre cordon ombilical à notre lieu d’origine. Ma mère m’a appris sa langue. Donc quand je parle, ce n’est pas seulement moi qui parle, ma mère vit dans mes mots, puisque c’est elle qui m’a donné la parole. Ma mère vit en moi, ma mère vit dans mes mots.

 

[…] le territoire colonisé de l’esprit et le processus de décolonisation, c’est tout l’enjeu de la formation théâtrale. Dans cette formation, nous touchons souvent à la vie cachée sous les mots et nous nous libérons ainsi intérieurement des structures imposées par une langue étrangère. Le message — peu subtil — qui ressort des langues européennes est la supériorité de l’humain sur la nature, de l’homme sur la femme, de l’homme sur les oiseaux et les abeilles et les bêtes, et sur tous les gens de couleurs. Je suppose que c’est à cela que sert la formation théâtrale. À arriver au langage du cœur et de l’esprit, car c’est tout ce qui s’offre à nous maintenant et, quels que soient les mots, les sons, la musique et le mouvement que nous avons inventés, c’est notre langage, le langage du théâtre, qui est le langage des arbres et des oiseaux.

 

 

 

(Documentation dramaturgique réalisée par Katey Wattam, réalisatrice, créatrice et chercheuse d’ascendance anglaise, irlandaise, franco-ontarienne et anishnaabe, pour la première production en langue anglaise d’Imago Théâtre, présentée par le Centaur Theatre dans le cadre de Brave New Looks, 2021)

imagotheatre.ca
kateywattam.com

 

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