Entretien avec Émilie Monnet

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Okinum

Réalisé par Nayla Naoufal, autrice, traductrice, travailleuse culturelle, septembre 2022

 

 

 

PEUX-TU ME PARLER DES TERRITOIRES QUI SONT IMPORTANTS POUR TOI ET DE TON RAPPORT À CES DERNIERS?

L’Outaouais, d’abord parce que c’est là où je suis née et que j’ai grandi, mais aussi parce que c’est le territoire d’où viennent mes ancêtres et où se trouve la communauté de ma mère. C’est de plus en plus important pour moi de nourrir ma connexion à l’Outaouais parce que c’est vraiment là que je puise mon ancrage. Et si on parle du territoire, il faut aussi parler des langues autochtones qui en ont émergé, qui nomment les roches, les animaux, les montagnes, les arbres, le monde végétal…

 

Ce n’est pas étonnant que les gouvernements se soient efforcés de nous retirer nos langues, puisqu’elles nous enracinent de manière très profonde au territoire. Perdre sa langue, c’est être arraché·e à son identité, à sa connexion à la terre… Je crois que lorsque les gens sont déconnectés de leurs cultures, de leurs langues et de leurs histoires de création du monde, c’est plus facile pour le gouvernement d’accaparer leurs terres et les richesses naturelles qui s’y trouvent.

 

Je crois que si tout le monde possédait quelques notions de base des langues autochtones nées du territoire où ils et elles habitent, ça leur permettrait d’élargir leur compréhension de leur place et de cultiver une connexion beaucoup plus profonde à la terre.

 

 

 

TU AS COMMENCÉ À FAIRE DU THÉÂTRE ASSEZ TARD… AU SORTIR DE L’UNIVERSITÉ, OÙ TU AVAIS ÉTUDIÉ DANS UN AUTRE DOMAINE, TU ES PARTIE TRAVAILLER À L’ÉTRANGER…

Oui, j’ai habité plusieurs années en Amérique du Sud. D’abord au Venezuela, dans la Guajira, où j’ai travaillé pour une association de femmes autochtones. J’ai aussi vécu en Argentine et au Brésil, où je me suis intéressée aux mêmes questions.

 

 

 

QU’EST-CE QUE ÇA T’A APPORTÉ DE PARTIR VIVRE À L’ÉTRANGER?

Les voyages sont en quelque sorte une école de la vie accélérée. Plus spécifiquement dans le cadre de mon travail, j’ai découvert les réalités des communautés autochtones locales. Cette période de ma vie a aiguisé mon regard critique sur le colonialisme… Les gens en Amérique latine sont beaucoup plus politisés qu’ici, notamment en ce qui concerne le capitalisme et le néolibéralisme. Il y a une culture du débat, de la manifestation dans la rue.

 

Partir de chez toi, ça permet de mieux comprendre d’où tu viens.

 

 

 

TU AS AUSSI TRAVAILLÉ AUX NATIONS UNIES QUAND TU HABITAIS À RIO DE JANEIRO…

Vivre à Rio était super, mais mon passage aux Nations Unies m’a désillusionnée par rapport aux grandes institutions. Je voulais du concret, du changement… alors je suis allée faire une maîtrise en études de la paix et en résolution des conflits internationaux dans le Pays basque en Espagne.

 

J’ai par la suite déménagé à Montréal, car j’avais obtenu un poste à Kahnawake à Femmes Autochtones du Québec (FAQ), où je m’occupais du dossier international de l’organisme. Les dossiers que je gérais impliquaient des femmes leaders autochtones d’ici et du reste des Amériques. C’est une époque très formatrice dans mon parcours et j’ai eu la chance de côtoyer des femmes très inspirantes dans leur engagement social et de continuer à voyager partout dans les Amériques.

 

 

 

COMMENT AS-TU COMMENCÉ À FAIRE DU THÉÂTRE?

J’ai commencé par des projets d’art communautaire en milieu carcéral, avec de jeunes autochtones en milieu urbain ou en communauté, avec des femmes judiciarisées aussi. L’art a le pouvoir de transformer les réalités sociales, ne serait-ce qu’à travers les rencontres et les relations qui se tissent à travers un projet artistique et qui peuvent aussi être transformatrices pour celles et ceux qui y participent.

 

 

 

COMMENT T’ES-TU FORMÉE AUX ARTS DE LA SCÈNE?

D’abord par le biais d’un programme mis sur pied par les Productions Ondinnok pour faire découvrir le théâtre à de jeunes Autochtones. Ensuite des stages, ici et là. Très vite, j’ai eu envie de créer mes propres projets. Je me considère plutôt comme une autodidacte. Ces deux dernières années, j’étais l’artiste autochtone francophone en résidence à l’École nationale de théâtre au Canada. Cette résidence de deux ans m’a donné accès, entre autres, à des cours de mise en scène, d’analyse de textes et d’écriture.

 

 

 

LE CHANT FAIT AUSSI PARTIE DE TA PRATIQUE… 

C’est un aspect important de ma démarche. À l’époque où je travaillais à Femmes Autochtones du Québec, on avait créé avec certaines de mes collègues un groupe de femmes au tambour, qui s’appelle Odaya. On répétait autour des tables de cuisine, les unes chez les autres, et on a beaucoup chanté dans des manifestations pour la justice sociale ou dans des pow-wows aussi. C’est avec Odaya que j’ai appris la plupart des chants traditionnels que je connais, et que j’ai aussi commencé à performer en public.

 

 

 

EN 2016, TU AS CRÉÉ SCÈNE CONTEMPORAINE AUTOCHTONE (SCA), UNE PLATEFORME QUI PRÉSENTE DES CRÉATEURS ET DES CRÉATRICES AUTOCHTONES ŒUVRANT DANS LES ARTS VIVANTS. TU EN ASSUMES LA DIRECTION ARTISTIQUE, EN PLUS DE TA PRATIQUE INDIVIDUELLE D’ARTISTE DE THÉÂTRE. QU’EST-CE QUI A MOTIVÉ CE PROJET?

Scène contemporaine autochtone est un lieu d’échanges et de conversations autour des préoccupations et des réalités des artistes autochtones venant de diverses nations et territoires d’ici et d’ailleurs. On propose des spectacles et des performances, des conversations, des repas festifs, des parcours sonores… Je souhaitais participer à la mise sur pied d’une plateforme pour les arts autochtones au Québec qui fasse de la place aux pratiques hybrides et interdisciplinaires. Pour moi, au-delà d’un espace de diffusion, nous avions besoin d’un lieu où se réunir, apprendre des autres, échanger…

 

 

 

TU AS TISSÉ BEAUCOUP DE LIENS AVEC DES COMMUNAUTÉS ET DES ARTISTES AUTOCHTONES AILLEURS DANS LE MONDE, SURTOUT DANS LES AMÉRIQUES… 

On retrouve chez toutes les cultures autochtones une parenté dans la pensée circulaire, un respect pour les ainé·es, une façon d’être… Les peuples autochtones sont à l’avant-plan des luttes anti-extractivistes1; ils sont vulnérables, tout en étant source de solutions face à la crise environnementale. En ce moment, il y a beaucoup de visibilité pour les artistes autochtones dans l’espace public. Cependant, les territoires ancestraux de par le monde n’ont jamais été autant assiégés par des projets capitalistes de développement….

 

Je travaille depuis quelques années déjà avec Waira Nina Jacanamijoy, une artiste du peuple Inga en Amazonie colombienne, sur un projet sur la violence contre l’environnement. Deux de ses frères, qui étaient des leaders au sein de sa communauté et des activistes environnementaux, ont été assassinés.

 

 

 

PENSES-TU QUE LES ARTISTES DEVRAIENT JOUER UN RÔLE CONTRE L’EXTRACTIVISME?

Oui, les pratiques artistiques permettent de lever le voile sur des histoires occultées, de porter un regard à la fois sensible et incisif sur le monde, de façonner des espaces de réflexion et de discussion pour lutter contre l’extractivisme.

 

 

 

OKINUM, UN FAUX SOLO AUTOFICTIONNEL

TU PRÉSENTES À NOUVEAU OKINUM, UNE PIÈCE QUI ENTREMÊLE LA PERFORMANCE, L’INSTALLATION, LA VIDÉO, LE DOCUMENTAIRE ET LE TRAVAIL DU SON À ESPACE GO DU 4 AU 22 OCTOBRE 2022. 

OKINUM est une œuvre intime qui occupe une place importante dans ma trajectoire. C’est non seulement la première pièce de théâtre que j’ai écrite, mais c’est aussi le début d’un nouveau cycle dans mon travail.

 

OKINUM a maintenant sa propre vie. Le livre paru aux éditions Les Herbes rouges a été réimprimé trois fois et il sort cet automne dans sa traduction anglaise. La pièce est étudiée dans plusieurs universités. Lorsque je l’ai créée, jamais je n’aurais cru qu’elle circulerait de cette manière. Je me rends compte maintenant qu’elle fait partie d’un corpus de théâtre autochtone.

 

 

 

QUE VEUT DIRE OKINUM? 

Okinum veut dire barrage en anishinaabemowin. Cette langue autochtone de la famille linguistique algonquine est parlée par les Anishinaabeg, dont je fais partie.

 

J’avais envie de comprendre le sens d’un rêve étrange que je faisais souvent, où m’apparaissait un castor géant. Le barrage construit par les castors m’est apparu comme une métaphore puissante pour parler de toutes les politiques coloniales imposées aux femmes autochtones et aux territoires qu’elles habitent.

 

Un autre point d’entrée dans le processus de création était mon désir de faire entendre l’anishinaabemowin. Mon intention était de créer une expérience immersive afin que le public se sente enveloppé par cette langue que je parle sur scène aux côtés du français et de l’anglais. Ces trois langues coexistent sur le plateau, puisqu’elles font partie de mon identité. Le travail du son et la scénographie circulaire qui caractérisent OKINUM participent à créer le sentiment d’immersion. J’ai également réalisé beaucoup d’enregistrements sonores du castor, ce qui me permet d’explorer dans la pièce le dialogue entre la voix animale et la voix humaine en anishinaabemowin.

 

 

 

TU ES TOI-MÊME EN DÉMARCHE D’APPRENTISSAGE DE L’ANISHINAABEMOWIN… 

Un jour, un aîné m’a dit : « Tes ancêtres te reconnaissent, mais ne te comprennent pas, puisque tu ne parles pas la langue ». De là vient notamment mon désir d’apprendre l’anishinaabemowin. C’est une manière de nourrir mon lien à ma famille et à ma culture du côté maternel. Ça réveille quelque chose d’important en moi…. comme le sentiment d’être en train d’activer une mémoire ou de rallumer un feu.

 

 

 

DANS OKINUM, ON ENTEND DES EXTRAITS DE TES LEÇONS D’ANISHINAABEMOWIN AVEC VÉRONIQUE THUSKY, LES BRUITS DU CASTOR, LE VENT, D’AUTRES ANIMAUX, LES BIPS DE L’HÔPITAL … DANS CE PAYSAGE SONORE, IL N’Y A PAS DE HIÉRARCHIE ONTOLOGIQUE ENTRE LES DIVERSES ENTITÉS, TOUT LE MONDE EST SUR LE MÊME PLAN. 

Oui, OKINUM est souvent présenté comme un solo, mais ce n’en est pas un. Le castor est présent, le territoire et les ancêtres aussi, dont ma kokom Mani. Je souhaite être plus connectée avec le monde naturel dans mon travail, me décentrer dans mes pièces, dépasser la vision anthropocentrée qu’on a souvent dans l’art.

 

Les sons sont activés sur scène par la conceptrice sonore, Jackie Gallant. OKINUM, c’est aussi une conversation entre nous deux.

 

 

 

QUELLE PLACE OCCUPENT LES SONS DANS TON PROCESSUS DE CRÉATION?

Je pense et travaille le son de manière immersive. J’aime beaucoup documenter ce qui se passe autour de moi, intégrer des fragments sonores dans mes créations. On entend beaucoup le territoire dans mes pièces. Le travail du son permet de briser le quatrième mur, de ressentir et visualiser, d’imaginer des possibles.

 

 

 

QUI EST MANI? 

Mani Pizandawatc est mon arrière-arrière-grand-mère. Elle a vécu à la fin du 19e siècle, au moment où la Loi sur les Indiens a été créée. Elle fait partie de la génération charnière des débuts de l’acculturation et de l’assimilation, de la sédentarisation des communautés sur les réserves et de l’interdiction de pratiquer nos cérémonies et nos traditions. Elle vient parfois me visiter en rêve, j’ai l’impression qu’elle me protège. C’est peut-être Mani qui m’a envoyé la vision du castor à l’origine d’OKINUM.

 

 

 

OKINUM, C’EST UNE PIÈCE SUR LA GUÉRISON?

Oui, dans le sens où je partage mon parcours de guérison suite à un diagnostic de cancer de la gorge. Plus largement, la pièce porte sur la libération de la parole, de toutes les voix de femmes qu’on a réprimées, depuis mon arrière-arrière-grand-mère Mani jusqu’à la cinquième génération, ma sœur et moi. Le cancer que j’avais à la gorge, c’était comme un barrage dans la gorge, une métaphore du silence. OKINUM fait sauter ce barrage.

 

Mais je préfère la notion de résurgence à celle de guérison. La chercheure anishnaabe Lindsay Lachance, autrice d’un texte sur OKINUM paru dans la traduction de la pièce en anglais chez Scirocco Press, écrit que la pièce s’inscrit dans un cadre de résurgence et de résistance émergent d’un amour profond pour la terre, d’une fierté à l’égard de nos ancêtres et d’un respect pour nos communautés. Ça me parle beaucoup, on n’entend pas assez parler de ça. Le théâtre est un acte d’amour profond.

 

 

  1. L’extractivisme Extraction massive de richesses naturelles (forêts, mangroves, matériel génétique, terres agricoles, mines, eau, pétrole, gaz de schiste etc.) au détriment des communautés moins privilégiées qui voient leur subsistance et leur survie menacées, et leurs territoires de vie dégradés. Les luttes anti-extractivistes correspondent à des mouvements citoyens de mobilisation contre cette extraction (Naoufal, 2012)

 

 

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