Autour de Dorothy Dix

Retour à la pièce

Les Dix Commandement de Dorothy Dix

DOROTHY DIX : L’ORACLE

 

On estime à 60 millions le nombre d’Américain·es qui la lisaient. Avec son sens de l’humour, sa compassion, son acuité à comprendre l’autre ainsi que son époque et ses profondes transformations, la journaliste Dorothy Dix a occupé pour toute une génération un rôle unique dans l’histoire du journalisme américain. Des femmes et hommes à la recherche de conseils pour leur vie conjugale, professionnelle ou l’éducation de leurs enfants, Dix se faisait l’oreille attentive, la confidente, un véritable oracle.

 

Née le 18 novembre 1861 au début de la guerre de Sécession, dans le comté de Montgomery situé dans le Tennessee, Elizabeth Meriwether Gilmer, mieux connue sous son pseudonyme Dorothy Dix, nait dans une famille d’esclavagistes. L’un des esclaves, appelé M. Dicks, resté dans la famille après la guerre, cachera l’argenterie lorsque les soldats de l’Union débarqueront. Elizabeth utilisera cet événement comme thème pour son premier article de journal, s’inspirant également de M. Dicks pour son nom de plume, changeant le « Dicks » pour « Dix ».

 

Le début de la vie d’Elizabeth est marqué par plusieurs souffrances. Née prématurément, Elizabeth a une santé fragile. Sa mère meurt quand elle est toute jeune et elle n’a de souvenir d’elle que malade. Rien ne laisse présager que cet enfant deviendra l’une des plus grandes journalistes de tous les temps, une des premières femmes à servir de modèle, à être écoutée et entendue par des milliers de lectrices et lecteurs. Elizabeth se marie avec un homme violent. Au bord de l’effondrement physique et mental, elle est emmenée à La Nouvelle-Orléans pour se reposer. Elle y rencontre l’éditeur du Times Picayune qui l’engage pour écrire dans son journal. Ce moment marque pour elle le début d’une longue carrière. Le journalisme sera une forme de salut, de la même manière qu’elle deviendra le salut pour tant d’autres.

 

Ses premiers écrits datent des années 1880, mais Dorothy Dix débute officiellement sa chronique en 1895 et écrira jusqu’en 1950. Ce sont six ou sept époques de l’histoire des États-Unis qu’elle traverse, témoin des profondes mutations de la société américaine. On la consulte pour mieux s’orienter dans un monde où les valeurs d’hier font place à celles de demain. On apprécie son honnêteté, sa franchise, le fait qu’elle n’enjolive pas la réalité. Dix ne prétend pas détenir toutes les vérités, s’inspire de son expérience pour éclairer ses contemporains, aide à comprendre les nouvelles règles du jeu. Phare de la vie moderne, elle rend à l’individu, mais surtout aux femmes, le plein pouvoir sur leur vie, leurs choix. Elle arbitre les lois de la morale et des coutumes en prêchant ce qu’elle appelait « l’évangile du bon sens », échafaudant un modèle de bonheur à partir de ce qu’elle connaît, loin de la rigidité de la religion.

 

Décédée le 16 décembre 1951, la pionnière des chroniques de conseils aura écrit pendant plus de 50 ans. Sa chronique de « conseils aux amoureux » a été publiée dans 273 journaux du monde entier. Dix marquera les esprits, sera un guide solide pour quantité d’individus. Un homme a expliqué le succès de Dorothy en comparant la confiance qu’elle porte et inspire à une colonne vertébrale : “You’ve got a backbone that makes you say just what you think, and a funnybone that makes it easy for us to take”. Dix avait la droiture de celle qui sait et la souplesse de celle qui accueille les doutes et les ratés de la vie.

 

 

LE BONHEUR T’APPARTIENT

 

Dorothy Dix connaît le sommet de sa popularité pendant la Seconde Guerre mondiale, recevant alors plus de 1 000 lettres de lecteurs par jour. Pendant cette période, l’une des chroniques les plus demandées était ses dix règles du bonheur (Ten dictates for happiness). La journaliste propose aux femmes des années 1930-40 un nouveau modèle de bonheur typiquement américain. Elle y défend l’idée selon laquelle le bonheur tient à soi et que pour l’entretenir, il faut rester occupé, “Keep busy” comme ils disent, pour ne pas se laisser rattraper par la déprime, la tristesse.

 

Ce mantra propre à une société qui valorise la productivité ne nous est pas étranger. Dorothy Dix peut être vue comme précurseur d’une pensée aujourd’hui amplement répandue. L’optimisme comme soupape de sûreté contre les aléas de la vie continue à résonner. On parle aujourd’hui de la dictature du bonheur lorsqu’il s’agit de ravaler ses larmes et de colmater la souffrance à coûts de pilules et de photos cristallisant une joie où toute ombre aura été gommée. De la même manière, Dix encourageait à sourire pour ne pas se noyer dans un océan de larmes, à ne pas se prendre trop au sérieux, à ne pas se morfondre dans la culpabilité. On peut être critique face au discours nous enjoignant à taire la douleur, mais les conseils de la journaliste ont su donner à bon nombre d’individus désorientés un vrai coup de fouet. “Make up your mind to be happy, scande-t-elle. Happiness is largely a matter of self-hypnotism. You can think yourself happy or you can think yourself miserable. It is up to you… learn to find pleasure in simple things”. Dix invite à la disposition pour le bonheur et à l’acceptation de la situation telle qu’elle est dans un discours qui rejoint finalement les stoïciens.

 

Les commandements pour être heureux de Dix ont servi de cadre à Stéphanie Jasmin pour écrire et rythmer le monologue d’une femme qui a intégré ces conseils pour dessiner sa vie, en faire sa ligne de conduite, son mode d’emploi, de la même façon que des milliers de femmes ont dû le faire à l’époque. Elle dit à un moment avoir trouvé chez Dix quelqu’un qui la devine, la sent, un contact précieux dans une proximité de cœur aussi inespérée que précieuse. Une dévotion pour la journaliste qui pourrait s’apparenter à la ferveur religieuse. Elle souhaite que ces commandements se gravent en elle pour l’éternité. « Je les réciterai à la place de la prière des sœurs voilées, à la place des prières de mon mari », déclare-t-elle. Comme Dieu, « Dorothy Dix n’a pas de visage » pour celle qui voue un culte à ses chroniques. La lectrice écoute la voix qui lui « souffle les réponses à des questions infinies ».

 

Or, contrairement aux sermons et aux discours moralisateurs des curés, Dix propose un mode de vie fondé sur la responsabilité du bonheur et le choix individuel. La pièce de Jasmin raconte ce passage de la vénération chrétienne à une nouvelle forme de guide et de philosophie.

 

Alors que les chroniques de conseils sont devenues légion aujourd’hui, qu’il est si facile de se perdre, en quelques clics, vers des zones arides où l’on s’égare bien plus que l’on se trouve, l’époque de Dix en était une où la rareté permettait peut-être de mieux s’y retrouver. La journaliste brisait les cercles de solitude de femmes réduites au silence, comme celle dont Jasmin a su capter la voix.

 

LES DIX COMMANDEMENTS DE DOROTHY DIX n’est pas un portait de Dorothy Dix mais celui d’une femme inspirée de la grand-mère bien-aimée de Jasmin, toujours aimable, bienveillante et souriante et qui, un jour, laissa échapper une voix que la petite-fille n’avait encore jamais entendue. « Tout ça pour ça », laissera-t-elle tomber, devant le spectacle clownesque de son mari âgé et n’ayant plus toute sa tête, batifolant dans les vagues, comme si elle révélait pour la première fois une part d’elle-même gardée secrète. Une voix sans âge, intacte, la voix de la femme pleine de désir et d’attente de la vie qu’elle aurait toujours été et qui était toujours là, en dehors du passage du temps sur le corps.

 

Stéphanie Jasmin a choisi d’explorer et de déplier cette voix comme une part plus sombre et plus lucide chez cette femme, mais qui n’aurait jamais émergé en réalité. De cette façon, elle redessine le rapport au monde de celle qui était résolument nord-américaine, née à Montréal à l’aube du vingtième siècle et décédée à l’aube du suivant. C’est lors de ses dernières années qu’elle a reparlé à sa petite-fille de ces Ten dictates for happiness de Dorothy Dix, si importants pour elle. Ce serait donc grâce aux enseignements de la journaliste qu’elle a en partie su trouver la force d’élever ses sept enfants, de vivre dans l’ombre du mari, de n’avoir d’autre forme d’existence que celle que lui confèrent ses tâches domestiques. Cela représenterait aussi et paradoxalement la sublimation de cette position dans le monde pour continuer à rêver, à exister, en cherchant à ressembler à ces femmes américaines parfaites et iconiques de son temps. Certes, pour atteindre cette félicité, il faut travailler sans relâche et réprimer le plus possible les émotions trop sombres. Ainsi Les commandements de Dix qui semblaient si en écho avec la ligne de vie de cette grand-mère heureuse, sont posés en contrepoint par Stéphanie Jasmin dans la pièce comme un mirage cachant les souffrances et les frustrations. Projetés comme des réminiscences inconscientes, ces dictats sont en quelque sorte remis en jeu par la femme de la pièce, comme si elle redécouvrait avec étonnement, lucidité et honnêteté la femme qu’elle a été, qu’elle a décidé d’être. Une femme dissimulant sa vulnérabilité pour rester forte.

 

 

LA CONSTRUCTION DU BONHEUR

 

Est-ce que la tristesse cachée meurt d’elle-même, étouffée dans le silence? Et si on appelle très fort le bonheur à coups de sourires, d’optimisme et de semonces, adviendra-t-il? « Ces choses-là n’existent pas si on ne prononce pas leur nom. »

« Je serai celle qui sauve les apparences et la chute », nous lance cette femme qui apparaît dans LES DIX COMMANDEMENTS DE DOROTHY DIX comme celle qui choisit de taire le malheur, d’effacer ses questions et ses incertitudes pour apparaître souriante, aimant la vie. Une façade maquillée pour attirer le bonheur tel que lui conseille Dix dans ses commandements. “Make up your mind to be happy”.

 

Elle a 10, 20, 40 et 100 ans. Tous les âges en même temps, parce qu’elle est une voix de la conscience qui ne change pas, même en vieillissant. Une femme qui élève sept enfants, sacrifie beaucoup, presque tout, pour sa famille, son mari, et pour sauver les apparences. Une voix d’abord uniforme, toujours positive, qui refuse de se lamenter et de s’abaisser à la trivialité des frustrations et des revendications vaines, mais qui, rapidement, se dédouble pour laisser place à une voix intérieure dissidente et discordante qui résiste, se révolte, rêve même d’une autre vie, d’une autre histoire. Elle éclipse la part travaillée et maquillée d’elle-même, quitte sa persona pour exprimer ses désirs refoulés, révéler ses zones d’ombre et retrouver ce moi inexprimé et toujours vivant malgré l’oubli de soi. Il y a dans le monologue de cette femme qualifiée de sainte quelque chose comme l’arrière-scène des gens heureux, la vérité cachée derrière la façade du bonheur.

 

Sur quelles souffrances étouffées, quel rêve frustré, quel malheur et quels manques cachés s’échafaude le bonheur?, questionne Jasmin.

 

On pourrait croire que la femme qui camoufle ses manques appartient à une autre époque, mais force est de constater qu’elle nous rejoint. Encore aujourd’hui, un mouvement de mères revendiquant leur droit d’être bancales, imparfaites et indignes s’élève contre la pression qui s’exerce pour taire celles qui ne se disent pas pleinement satisfaites et heureuses dans leur existence de mères et d’épouses. La sensation d’être en inadéquation avec soi, exprimée ici avec force chez cette femme s’affichant forte et pourtant fragile, relève d’une douleur existentielle universelle. Le manque qui persiste au fond d’elle trouve des échos chez Virginia Woolf ou Nelly Arcan, d’autres femmes aux prises avec la pression de l’image, du bonheur, qui ont exprimé le malaise que peut constituer ce sentiment d’être prisonnière d’une apparence qui ne correspond pas à ce qu’il y a au fond de soi.

 

Le monologue imaginé par Jasmin, en spirale, tout en leitmotiv et en ressassement, fait écho à certains textes de Woolf, dont les personnages se retrouvent pas très loin aux côtés de cette femme construite pour maintenir le bonheur de la maisonnée dans leur constant besoin d’apparaître autrement que par les rôles qu’on leur assigne. La culpabilité s’immisce aussi chez cette Québécoise choyée, visitée par le sentiment de ne pas s’accomplir pleinement. Culpabilité envers ses rêves trahis, détournés, enfouis pour maintenir la beauté de son visage de reine, pas si loin non plus de celle d’une Arcan dénonçant les dictats de beauté et la tyrannie de l’image qui l’emprisonnent et l’ensorcellent.

 

Le texte de Stéphanie Jasmin s’inscrit à la suite de ces récits intimes féminins où le monologue intérieur ouvre une fenêtre gardée trop longtemps fermée. Au-dehors, la pression pour se taire se fait grande.

 

Jasmin nous fait cheminer dans la tête de cette aïeule d’une autre époque, mais nous tend aussi un miroir. Chacun peut trouver en lui un rêve trahi, une vérité trafiquée pour cacher les failles. La dictature du bonheur n’est pas née avec les magazines à potins et les réseaux sociaux et elle ne disparaît pas avec l’émancipation des femmes. L’avènement de la technologie n’a fait que migrer l’image de la femme heureuse vers d’autres lieux virtuels, vus et scrutés à la loupe par une foule voyeuse. Ici, la petite fille existe dans les yeux de sa mère, fière de la belle image qu’elle a créée en lui mettant un joli manteau. Déjà, la fillette sent qu’elle doit accomplir cette promesse de bonheur à travers une image composée par les autres, pour les autres. « Il suffit de tenir l’image, tout va bien ». Mais parfois, l’image se fissure et plus rien ne tient.

 

Construite sur le motif du spectacle, la pièce LES DIX COMMANDEMENTS DE DOROTHY DIX traite du théâtre de la vie auquel nous sommes toutes et tous convié·es. Si le bonheur se monte de toutes pièces, image par image, un visage qu’on maquille, un sourire trafiqué, qu’en en est-il de nos désirs? Cette femme cherche à apparaître autrement que par le regard des autres, exprime son désir d’écrire, comme l’ultime manière de parler en son nom. C’est la voix d’une femme muette, inspirée par sa grand-mère, que Stéphanie Jasmin a choisi de nous faire entendre dans un monologue inspiré de toutes les voix des femmes silencieuses.

 

Une voix qui n’est pas sans rappeler celle des MARGUERITE(S), où cinq femmes prenaient la parole l’une après l’autre, cherchant à reconstituer le portrait de Marguerite Porete, une mystique morte tragiquement en 1310, brûlée au bûcher sur la Place de Grève à Paris, auteure du Miroir des âmes simples et anéanties. Dans cette pièce créée en 2018 au Théâtre ESPACE GO, Jasmin ressuscitait la figure énigmatique de Porete à travers les voix des Marguerite historiques, de Marguerite de Constantinople à Marguerite Duras en passant par Marguerite de Navarre, Marguerite d’York et Marguerite d’Oingt, femmes qui ont tissé un lien rêvé, réel ou hypothétique avec Porete et son livre. Dans cette enquête imaginaire, une part intime de ces femmes se révélait à travers leurs témoignages, leur rapport à l’écriture, à la création, à l’identité féminine et à la transmission de la mémoire.

 

La pièce LES DIX COMMANDEMENTS DE DOROTHY DIX paraît s’inscrire dans le prolongement de la démarche de Jasmin visant à raconter les femmes disparues sans bruit, à faire entendre leurs voix intérieures. Une manière de convoquer l’Histoire et ses trous, ces zones d’ombres dans lesquelles les femmes ont si longtemps été reléguées. Mêlant des figures historiques à des récits fictifs, Jasmin convoque l’imaginaire pour rendre vivants ces récits de vie secrets. Comme dans LES MARGUERITE(S), l’auteure entre au pays de l’intériorité, se place dans l’antichambre de l’histoire et de la biographie officielles et se met à écoute d’une conscience détachée de ses liens sociaux, qui s’exprime librement et passionnément.

 

Combien de voix de femmes oubliées de l’histoire, de femmes qui ont sacrifié leur vie aux autres se sont-elles éteintes sans jamais avoir été entendues? Jasmin extirpe la voix d’une femme effacée qui remonte comme un fantôme, se met en performance librement et revit sa vie sous nos yeux.

 

 

PETIT THÉÂTRE DE LA RÊVERIE

 

La forme des DIX COMMANDEMENTS DE DOROTHY DIX est celle d’une déambulation, une sorte de promenade intime qui n’est pas sans rappeler celles d’autres esprits tournés vers l’introspection philosophique. Il s’agit bel et bien d’un déplacement de l’esprit à travers une conscience en mouvement qui se déploie dans le temps et l’espace. Stéphanie Jasmin choisit de représenter l’espace intérieur de sa narratrice en faisant de la scène un espace mental, un lieu entre la rêverie et le fantasme, hors du réel, mais qui lui est toutefois attaché. Ici, des images d’une mer vers laquelle la femme avance sont projetées sur trois écrans déroulés. Une roche sédimentaire trône au milieu de la scène, sorte d’artéfact marin autour duquel la femme construit son histoire. Les temporalités se mêlent et se rejoignent dans cet espace sobre fait d’ombre et de lumière, créé par celle qui se promène en pensées, avance dans un paysage incertain et instable, celui-là même de ses doutes intérieurs. « Un paysage dans lequel elle veut s’éclipser. »

 

Jasmin imagine ici un lieu hanté de fantômes et de présences imaginé·es par la seule actrice sur scène qui convoque son petit théâtre à elle. Un théâtre imaginaire qui se déroule dans la contemplation d’une marche vers l’horizon, méditation profonde proche de celle des rêveurs solitaires, des consciences habitées par l’urgence de confier leurs secrets dans l’intimité, tel Jean-Jacques Rousseau qui inaugura le geste autobiographique il y a 250 ans et qui n’a jamais cessé d’enfanter des descendants. La femme qui se livre ici cherche comme lui à mettre des mots sur la singularité de son existence, à lever le voile sur la personne sociale qu’elle affiche pour mieux trouver ce moi intime perclus de questions et chancelant, mais unique, seul et unique.

 

Jasmin a filmé plusieurs fois le plan séquence d’une marche au bord de mer pour illustrer le temps d’une vie qui se déroule devant le regard de la femme. La mise en scène se concentre sur cette idée du regard qui capte le paysage comme une sorte de miroir mouvant, avec ses motifs qui se répètent, ses changements de saison, de lumière, dans le temps et l’espace. Un esprit emporté par la grande roue du temps. Éternel recommencement et déroulement sans fin, la mer devient le point d’horizon de celle qui déambule dans ses pensées, oscille et regarde sa vie comme on contemple le large, pour mieux comprendre où elle s’inscrit, où elle se dérobe, comme la vague qui naît et se casse en laissant une trace souvent bien loin de son sillon d’origine.

 

 

ODE À LA JOIE

 

Si LES DIX COMMANDEMENTS DE DOROTHY DIX traitent de la construction du bonheur, paradoxalement, la pièce traite aussi de la réalité de ce bonheur qui se perd dans une quête insatiable, échoue à se déposer et à s’ancrer dans une vie qui nous correspond, mais surgit aussi là où on ne l’attend pas. Malgré le silence sur ses maux, malgré la muselière serrée sur ses plaintes, cette femme aura été heureuse. Est-ce que ne pas pleurer devant les autres crée le bonheur en soi? Jasmin ne juge ni ne tranche en face de son personnage, mais cette dernière admet qu’elle a été « heureuse par accident, par hasard, surprise ».

 

La recette de Dorothy Dix n’est pas un gage de bonheur, mais peut-être un garde-fou pour permettre à la joie de se manifester. La confession de cette femme se révèle être une ode à la joie résistante et habile pour se faufiler dans les interstices d’un bonheur fabriqué. “To make the laughs outweigh the tears”.
 
 
Dossier réalisé par Elsa Pépin
Auteure, recherchiste, critique et animatrice d’émissions littéraires