Les dix commandements de Dorothy Dix

La construction du bonheur

 

Est-ce que la tristesse cachée meurt d’elle-même, étouffée dans le silence? Et si on appelle très fort le bonheur à coups de sourires, d’optimisme et de semonces, adviendra-t-il? « Ces choses-là n’existent pas si on ne prononce pas leur nom. »

« Je serai celle qui sauve les apparences et la chute », nous lance cette femme qui apparaît dans LES DIX COMMANDEMENTS DE DOROTHY DIX comme celle qui choisit de taire le malheur, d’effacer ses questions et ses incertitudes pour apparaître souriante, aimant la vie. Une façade maquillée pour attirer le bonheur tel que lui conseille Dix dans ses commandements. “Make up your mind to be happy”.

 

Elle a 10, 20, 40 et 100 ans. Tous les âges en même temps, parce qu’elle est une voix de la conscience qui ne change pas, même en vieillissant. Une femme qui élève sept enfants, sacrifie beaucoup, presque tout, pour sa famille, son mari, et pour sauver les apparences. Une voix d’abord uniforme, toujours positive, qui refuse de se lamenter et de s’abaisser à la trivialité des frustrations et des revendications vaines, mais qui, rapidement, se dédouble pour laisser place à une voix intérieure dissidente et discordante qui résiste, se révolte, rêve même d’une autre vie, d’une autre histoire. Elle éclipse la part travaillée et maquillée d’elle-même, quitte sa persona pour exprimer ses désirs refoulés, révéler ses zones d’ombre et retrouver ce moi inexprimé et toujours vivant malgré l’oubli de soi. Il y a dans le monologue de cette femme qualifiée de sainte quelque chose comme l’arrière-scène des gens heureux, la vérité cachée derrière la façade du bonheur.

 

Sur quelles souffrances étouffées, quel rêve frustré, quel malheur et quels manques cachés s’échafaude le bonheur?, questionne Jasmin.

 

On pourrait croire que la femme qui camoufle ses manques appartient à une autre époque, mais force est de constater qu’elle nous rejoint. Encore aujourd’hui, un mouvement de mères revendiquant leur droit d’être bancales, imparfaites et indignes s’élève contre la pression qui s’exerce pour taire celles qui ne se disent pas pleinement satisfaites et heureuses dans leur existence de mères et d’épouses. La sensation d’être en inadéquation avec soi, exprimée ici avec force chez cette femme s’affichant forte et pourtant fragile, relève d’une douleur existentielle universelle. Le manque qui persiste au fond d’elle trouve des échos chez Virginia Woolf ou Nelly Arcan, d’autres femmes aux prises avec la pression de l’image, du bonheur, qui ont exprimé le malaise que peut constituer ce sentiment d’être prisonnière d’une apparence qui ne correspond pas à ce qu’il y a au fond de soi.

 

Le monologue imaginé par Jasmin, en spirale, tout en leitmotiv et en ressassement, fait écho à certains textes de Woolf, dont les personnages se retrouvent pas très loin aux côtés de cette femme construite pour maintenir le bonheur de la maisonnée dans leur constant besoin d’apparaître autrement que par les rôles qu’on leur assigne. La culpabilité s’immisce aussi chez cette Québécoise choyée, visitée par le sentiment de ne pas s’accomplir pleinement. Culpabilité envers ses rêves trahis, détournés, enfouis pour maintenir la beauté de son visage de reine, pas si loin non plus de celle d’une Arcan dénonçant les dictats de beauté et la tyrannie de l’image qui l’emprisonnent et l’ensorcellent.

 

Le texte de Stéphanie Jasmin s’inscrit à la suite de ces récits intimes féminins où le monologue intérieur ouvre une fenêtre gardée trop longtemps fermée. Au-dehors, la pression pour se taire se fait grande.

 

Jasmin nous fait cheminer dans la tête de cette aïeule d’une autre époque, mais nous tend aussi un miroir. Chacun peut trouver en lui un rêve trahi, une vérité trafiquée pour cacher les failles. La dictature du bonheur n’est pas née avec les magazines à potins et les réseaux sociaux et elle ne disparaît pas avec l’émancipation des femmes. L’avènement de la technologie n’a fait que migrer l’image de la femme heureuse vers d’autres lieux virtuels, vus et scrutés à la loupe par une foule voyeuse. Ici, la petite fille existe dans les yeux de sa mère, fière de la belle image qu’elle a créée en lui mettant un joli manteau. Déjà, la fillette sent qu’elle doit accomplir cette promesse de bonheur à travers une image composée par les autres, pour les autres. « Il suffit de tenir l’image, tout va bien ». Mais parfois, l’image se fissure et plus rien ne tient.

 

Construite sur le motif du spectacle, la pièce LES DIX COMMANDEMENTS DE DOROTHY DIX traite du théâtre de la vie auquel nous sommes toutes et tous convié·es. Si le bonheur se monte de toutes pièces, image par image, un visage qu’on maquille, un sourire trafiqué, qu’en en est-il de nos désirs? Cette femme cherche à apparaître autrement que par le regard des autres, exprime son désir d’écrire, comme l’ultime manière de parler en son nom. C’est la voix d’une femme muette, inspirée par sa grand-mère, que Stéphanie Jasmin a choisi de nous faire entendre dans un monologue inspiré de toutes les voix des femmes silencieuses.

 

Une voix qui n’est pas sans rappeler celle des MARGUERITE(S), où cinq femmes prenaient la parole l’une après l’autre, cherchant à reconstituer le portrait de Marguerite Porete, une mystique morte tragiquement en 1310, brûlée au bûcher sur la Place de Grève à Paris, auteure du Miroir des âmes simples et anéanties. Dans cette pièce créée en 2018 au Théâtre ESPACE GO, Jasmin ressuscitait la figure énigmatique de Porete à travers les voix des Marguerite historiques, de Marguerite de Constantinople à Marguerite Duras en passant par Marguerite de Navarre, Marguerite d’York et Marguerite d’Oingt, femmes qui ont tissé un lien rêvé, réel ou hypothétique avec Porete et son livre. Dans cette enquête imaginaire, une part intime de ces femmes se révélait à travers leurs témoignages, leur rapport à l’écriture, à la création, à l’identité féminine et à la transmission de la mémoire.

 

La pièce LES DIX COMMANDEMENTS DE DOROTHY DIX paraît s’inscrire dans le prolongement de la démarche de Jasmin visant à raconter les femmes disparues sans bruit, à faire entendre leurs voix intérieures. Une manière de convoquer l’Histoire et ses trous, ces zones d’ombres dans lesquelles les femmes ont si longtemps été reléguées. Mêlant des figures historiques à des récits fictifs, Jasmin convoque l’imaginaire pour rendre vivants ces récits de vie secrets. Comme dans LES MARGUERITE(S), l’auteure entre au pays de l’intériorité, se place dans l’antichambre de l’histoire et de la biographie officielles et se met à écoute d’une conscience détachée de ses liens sociaux, qui s’exprime librement et passionnément.

 

Combien de voix de femmes oubliées de l’histoire, de femmes qui ont sacrifié leur vie aux autres se sont-elles éteintes sans jamais avoir été entendues? Jasmin extirpe la voix d’une femme effacée qui remonte comme un fantôme, se met en performance librement et revit sa vie sous nos yeux.

 

 

PETIT THÉÂTRE DE LA RÊVERIE

 

La forme des DIX COMMANDEMENTS DE DOROTHY DIX est celle d’une déambulation, une sorte de promenade intime qui n’est pas sans rappeler celles d’autres esprits tournés vers l’introspection philosophique. Il s’agit bel et bien d’un déplacement de l’esprit à travers une conscience en mouvement qui se déploie dans le temps et l’espace. Stéphanie Jasmin choisit de représenter l’espace intérieur de sa narratrice en faisant de la scène un espace mental, un lieu entre la rêverie et le fantasme, hors du réel, mais qui lui est toutefois attaché. Ici, des images d’une mer vers laquelle la femme avance sont projetées sur trois écrans déroulés. Une roche sédimentaire trône au milieu de la scène, sorte d’artéfact marin autour duquel la femme construit son histoire. Les temporalités se mêlent et se rejoignent dans cet espace sobre fait d’ombre et de lumière, créé par celle qui se promène en pensées, avance dans un paysage incertain et instable, celui-là même de ses doutes intérieurs. « Un paysage dans lequel elle veut s’éclipser. »

 

Jasmin imagine ici un lieu hanté de fantômes et de présences imaginé·es par la seule actrice sur scène qui convoque son petit théâtre à elle. Un théâtre imaginaire qui se déroule dans la contemplation d’une marche vers l’horizon, méditation profonde proche de celle des rêveurs solitaires, des consciences habitées par l’urgence de confier leurs secrets dans l’intimité, tel Jean-Jacques Rousseau qui inaugura le geste autobiographique il y a 250 ans et qui n’a jamais cessé d’enfanter des descendants. La femme qui se livre ici cherche comme lui à mettre des mots sur la singularité de son existence, à lever le voile sur la personne sociale qu’elle affiche pour mieux trouver ce moi intime perclus de questions et chancelant, mais unique, seul et unique.

 

Jasmin a filmé plusieurs fois le plan séquence d’une marche au bord de mer pour illustrer le temps d’une vie qui se déroule devant le regard de la femme. La mise en scène se concentre sur cette idée du regard qui capte le paysage comme une sorte de miroir mouvant, avec ses motifs qui se répètent, ses changements de saison, de lumière, dans le temps et l’espace. Un esprit emporté par la grande roue du temps. Éternel recommencement et déroulement sans fin, la mer devient le point d’horizon de celle qui déambule dans ses pensées, oscille et regarde sa vie comme on contemple le large, pour mieux comprendre où elle s’inscrit, où elle se dérobe, comme la vague qui naît et se casse en laissant une trace souvent bien loin de son sillon d’origine.

 

 

ODE À LA JOIE

 

Si LES DIX COMMANDEMENTS DE DOROTHY DIX traitent de la construction du bonheur, paradoxalement, la pièce traite aussi de la réalité de ce bonheur qui se perd dans une quête insatiable, échoue à se déposer et à s’ancrer dans une vie qui nous correspond, mais surgit aussi là où on ne l’attend pas. Malgré le silence sur ses maux, malgré la muselière serrée sur ses plaintes, cette femme aura été heureuse. Est-ce que ne pas pleurer devant les autres crée le bonheur en soi? Jasmin ne juge ni ne tranche en face de son personnage, mais cette dernière admet qu’elle a été « heureuse par accident, par hasard, surprise ».

 

La recette de Dorothy Dix n’est pas un gage de bonheur, mais peut-être un garde-fou pour permettre à la joie de se manifester. La confession de cette femme se révèle être une ode à la joie résistante et habile pour se faufiler dans les interstices d’un bonheur fabriqué. “To make the laughs outweigh the tears”.

 

Dossier réalisé par Elsa Pépin
Auteure, recherchiste, critique et animatrice d’émissions littéraires

 

LIRE LA SUITE DU DOSSIER DRAMATURGIQUE