La Ville ou l’instabilité permanente du monde

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La Ville

« J’écris autrement que je ne parle, je parle autrement que je ne pense, je pense autrement que je ne devrais penser, et ainsi jusqu’au plus profond de l’obscurité. »
 
– Franz Kafka

 
 
L’auteur nous prévient d’emblée : cela se passe dans un espace vide ou sur un plateau nu, avec un piano. Quatre personnages et cinq tableaux. Au fil de la lecture, on y perçoit le passage du temps sur quatre saisons. Et on y entend pour toute musique une pièce de Schubert, « Moments musicaux no. 3 en fa mineur ». Martin Crimp a été musicien avant de se consacrer à son écriture comme dramaturge et traducteur, et cette mise en place imparable et rigoureuse qui semble une contrainte stricte à la liberté de mettre en scène, propose au contraire un voyage fascinant dans les méandres d’une partition qui ne cesse de déjouer toute certitude. Un plateau pratiquement nu nous oblige donc à briser la logique narrative des lieux. Délestés de ce besoin de représenter de façon réaliste le monde de Clair et Chris, nous nous sommes lancés avec les acteurs dans l’exploration de chacun de leurs trajets, de leur relation, de leur solitude aussi. Et dans cette expérience de la répétition, nous prenions la mesure du sens profond de cette pièce qui parle très exactement de cette tentative de faire exister un monde, de recréer la vie, sa vie et toute une ville même, par les mots.
 
Clair est traductrice, son travail consiste à médiatiser le monde intérieur d’un auteur dans les mots de sa propre langue. Ce que l’on comprend au fur et à mesure, c’est son désir secret d’écrire, de se projeter elle aussi dans ce monde des écrivains, qu’elle admire en la personne de Mohamed, rencontré par hasard à la gare. Mais hors de la reconnaissance, des mondanités, des engagements politiques ou des prix littéraires, la vie d’écrivain exige la solitude et un face à face avec soi-même dont Clair ne mesurait peut-être pas l’ampleur, le vertige même… Entre ce désir prometteur, la gestation poétique de tout un monde et la concrétisation de celui-ci dans l’acte d’écrire, il y a… une ville… Au cœur de l’univers de Clair, seule certitude, il y a des personnages. Chris, son mari qui vient de perdre son emploi et est obligé de troquer son costume trois-pièces pour celui de chômeur errant dans la maison. Mohamed, un grand écrivain qui a passé plusieurs années en prison. Jenny, une voisine infirmière insomniaque, dont le mari est parti à la guerre. Et une petite fille, qui aime regarder les merles faire leur nid et jouer dans la salle de jeux. Tous ces personnages, sauf Mohamed, sont là devant nos yeux. Mais leur statut de personnage se diffracte dans les récits de Clair, se déconstruisent ou se perdent dans d’étranges impasses, éclatent de sursauts anormaux. Tels des portraits cubistes, ils nous sont présentés par fragments, que l’on recompose au gré des tableaux.
 
Comment les interférences du monde nous pénètrent-elles? Comment concilier les préoccupations quotidiennes, notre vie de consommation avec les nouvelles et les images de pays en guerre qui nous parviennent chaque jour? Comment, avec une autre sorte de violence pernicieuse, le système économique de cette société de consommation peut-il brutalement réduire en miettes l’identité d’une personne en disposant d’elle du jour au lendemain? Quel est l’effet d’un licenciement sur un couple, sur l’amour? Comment l’écriture pourrait-elle réparer ceci et cela? Que projette-t-on sur l’être aimé, sans même écrire? Comment concilier maternité et vie d’écrivaine ? Toutes ces questions ne cessent d’ébranler le trajet de Clair dans son voyage vers sa ville intérieure. Cette friction de la réalité et du fantasme, cette contamination du réel dans les espoirs imaginaires, cette confusion de tous les désirs (être désirée, désirer l’autre, désirer exister à travers l’autre, désirer exhiber son monde intérieur), Crimp ne cesse de travailler précisément sur le point de jonction de ces chocs, de ces malentendus, de ces interpénétrations. Il le fait au cœur même du langage entre les personnages, qui oscille entre la « conversation normale » parfaitement reconnaissable de la vie de tous les jours et des envolées étranges, parfois violentes, déconnectées ou lyriques. Des dialogues et des monologues qui basculent sans crier gare du rire aux larmes, d’une exagération brutale à une grande fragilité, du ridicule à la tristesse. Crimp ne laisse jamais l’acteur en paix, qui de façon virtuose doit faire exister un personnage instable dans tous ces degrés de réalité, de vérité et de folie.
 
L’écriture se révèle dès lors pour Clair comme un lieu inconfortable, de solitude, plus dépressif et mélancolique qu’exaltant, une mise à nu de soi, une rencontre avec ses démons intérieurs, ses manques… et finalement avec ce qu’elle nomme « sa propre vacuité ». Elle aura réussi à créer des personnages, elle les a « habillés » comme une petite fille le fait avec ses poupées et leur a écrit des fragments d’histoires incomplètes, inachevées. Mais, aussi inachevés et fragiles soient-ils, ils parlent d’elle, ils sont tous une part d’elle-même, de son monde. Ils sont ses désirs, son impuissance, sa violence, ses espoirs. Ils miroitent son rapport au monde, la remettent en cause et se butent à la réalité. Cet entremêlement du réel et de la projection que l’on y appose devient un voyage aussi pour le spectateur. Un voyage où l’on retrouve et reconnaît les lieux communs de la vie ordinaire d’un couple, interceptée par des moments d’étrangeté où tout à coup, les personnages ne semblent plus se comprendre. Des moments d’étrangeté qui finissent par résonner entre eux, des motifs poétiques qu’ils transportent comme des variations de phrases musicales, comme une série de tableaux sur le même thème, qui se répètent, se développent et finissent par faire émerger une autre trame, celle de la réalité intime de Clair, celle de son écriture… C’est une traversée sinueuse et envoutante ouverte à l’imaginaire et à l’interprétation du spectateur comme l’est une œuvre d’art. C’est un voyage intérieur où il pourra recomposer l’histoire à son tour, à l’instar de Clair, selon sa propre expérience de la pièce et celle de son « journal intime ».
 
 
– Stéphanie Jasmin
28 janvier 2014