Billetterie

Un regard sur la question de la responsabilité

Le Dernier Feu

Retour à la pièce

La vie et les espoirs de huit habitants d’un même quartier s’entrechoquent autour de l’accident du petit Edgar, six ans. Individuellement, les voix s’étouffent. Nul ne sait que faire de ses sentiments. Sept ans après, chacun s’exprime dans une choralité étrange, loin de tout réalisme, mais à l’intérieur de laquelle raconter devient possible.
 
Il y a les parents en deuil, Susanne et Ludwig, et Rosmarie, la grand-mère atteinte d’Alzheimer. On retrouve aussi Edna, la policière qui conduisait la voiture qui a heurté Edgar. Celle-ci filait à vive allure à la poursuite d’Olaf, qui était au volant de la voiture « empruntée » à Karoline, son ancienne institutrice. Il y a aussi Peter, ami d’Olaf, qui cherche à l’aider depuis que celui-ci s’est enfermé dans son appartement. Et au centre du drame, il y a Rabe, l’étranger à peine arrivé en ville, unique témoin de l’accident.

 
 
 
Un grand choc : personne ne sortira indemne de cet accident. Tous y perdront beaucoup; la mémoire inscrira les évènements ou encore ne saura pas y faire face. D’anciens traumatismes viendront s’ajouter aux nouveaux, entremêlant les temps, les enfants, les relations, les drames, les peines. Les identités et les vies seront bouleversées; des gestes insoupçonnés seront posés.
 
L’auteure nous prévient : « il ne s’agit pas de comprendre ». Bien que comprendre signifie « prendre avec », comprendre relèverait ici soit d’une activité cérébrale trop éloignée de la complexité des âmes, ou encore d’un sentiment trop près de la pitié. Comprendre mènerait à excuser. Point d’excuse possible. Ni de condamnation. Il s’agit davantage de se laisser toucher et de rester ouverts aux différents mouvements qui se dessinent devant nous.
 
La responsabilité est aujourd’hui une notion très discutée. Je dirais très épineuse. Questionnée de toutes parts, elle se présente comme l’enjeu important de nombreuses scènes de la vie individuelle et de la vie sociale. La notion de responsabilité survient dans la postRenaissance, à l’ère moderne, alors que pâlit le concept de destinée (le fatum) et que se développe l’idée de liberté (le libre arbitre). Le mouvement des choses et de l’univers cesse d’échapper complètement à l’homme. Plus encore, quand Nietzsche proclamera, à la fin du XIXe siècle, que Dieu est mort, l’homme deviendra responsable de son destin. C’est parce qu’il est libre que l’homme peut se dire responsable. Qu’il peut et doit répondre de ses actes, de ses choix, malgré les déterminismes inconscients et héréditaires qui le traversent. Alors que le « je » prend de plus en plus de place, la Révolution Copernicienne — avec Galilée, Darwin, Marx et Freud — viendra, par ailleurs, décentrer l’homme et réduire son fantasme de toute-puissance par ce que l’on nomme une « blessure narcissique » : le déplacement des astres, la marche de l’Histoire, l’évolution des espèces et l’inconscient individuel définiront dorénavant l’humain aux prises avec des jeux de forces qui lui échappent et le dépassent.
 
À la suite de ce décentrement, et je dirais à cause lui, le mouvement de subjectivation demeure un travail progressif de la conscience et une conquête de la liberté, c’est-à-dire avoir à reconnaître la part du sujet dans son histoire, dans son destin. Si l’homme a longtemps revendiqué la liberté et les conséquences qui en découlent, s’il se sent grandi d’être responsable, il lui arrive de vouloir renier cette responsabilité. Il aimerait souvent redevenir enfant et refuser d’admettre la place qu’il prend dans l’organisation des choses, dans le choix de ses interventions et des effets de celles-ci sur lui-même et sur les autres. La reconnaissance de la responsabilité individuelle et collective est un acte de maturité jamais achevée qui peut vaciller sous le poids de la catastrophe. L’assumer impliquera la sollicitude et le devoir de réparation. Les personnages du DERNIER FEU évoluent tous, à leur manière, dans ce mouvement de complexification.
 
Se questionner sur la notion de responsabilité oblige à reconsidérer celle de la culpabilité. Toute la pièce oscille entre ces deux pôles. Quelqu’un aurait-il pu empêcher l’accident de se produire? Susanne le croit, elle qui dit « Ma faute, Ma très grande faute, Ma faute : la mort d’Edgar, celle de Rosmarie, la disparition de Ludwig, la mutilation de Rabe. » Mais aurait-elle pu inverser le cours du temps?
 
Si l’on se réfère à Hannah Arendt, philosophe allemande (La responsabilité collective, 1989), il faut différencier responsabilité et culpabilité. Nous ne devons pas nous sentir coupables de choses qui se sont produites sans que nous y ayons pris une part active. Nous ne sommes pas coupables des péchés ou des bons coups de nos pères. Mais, par ailleurs, nous pouvons nous sentir collectivement responsables de ces actes. La responsabilité de chaque sujet arrive toujours à croiser, qu’on le veuille ou non, la responsabilité collective ou historique. Nous ne pouvons échapper à cette responsabilité collective qu’en quittant la communauté qui a, d’une certaine façon, participé passivement ou activement à ces actes. Et quitter la communauté signifierait, de toute manière, entrer dans une autre communauté où l’on retrouvera une autre responsabilité humaine. À moins de cesser d’appartenir à toute communauté humaine. C’est peut-être ce qui arrive à Ludwig.
 
À travers les mots de Susanne « As-tu un cœur? » l’on ne sait pas ce que Ludwig fait de sa douleur. Il n’en parle pas. Il l’évoque de biais, sans la nommer, en notant l’absence de musique depuis la mort d’Edgar. Jusqu’où est-il touché par ce choc traumatique? C’est un peu comme si nous assistions au délaissement progressif de son identité, à une dilution de son humanité qui se produit lorsqu’il se promène dans les bois. Cela le conduit à cet agir et à cet effacement de soi : il n’est plus un père, ni un mari, ni un amant. Il n’est plus un fils. Il quitte la communauté des humains, incapable de dépasser le traumatisme et la perte, de porter la responsabilité, incapable de sollicitude.
 
La culpabilité est un sentiment humain qu’il est bon de ressentir et de reconnaître. Elle existe de façon consciente et/ou inconsciente : l’individu s’estime coupable d’un geste, d’un évènement, d’un accident jugé répréhensible par lui. Parfois, comme c’est le cas chez l’enfant, de façon inconsciente, et nourrie de la toute-puissance de la pensée, la culpabilité peut modeler des états d’âme pour des actions qui n’ont pas eu lieu, mais qui ont été fortement désirées. L’enfant ne fait pas facilement la différence entre le désir et l’agir de sorte que le désir, ressenti dans son intensité, peut générer de la culpabilité lorsque la réalité semble s’y conformer. Si l’absence de culpabilité est problématique dans la mesure où elle ne saurait ainsi « arrêter » certains faits ou protéger le sujet d’accomplir certains gestes jugés mauvais pour lui ou pour les autres, elle est souvent paralysante, porteuse de souffrance, tyrannique. Elle peut mener à des demandes de punition ou d’autopunition, à des échecs, des pénitences, des humiliations. Des coups.
 
Les mutilations de Rabe peuvent être interprétées dans ce sens. Porteur d’un mystère qui évoque la guerre, la mort, les pertes, les séparations, on pourrait croire qu’il cherche réparation alors qu’il rencontrera un redoublement, une répétition. Rabe a du mal avec les mots, il ne manie pas très bien le langage. Pour lui, « dire c’est faire », les mots sont des agirs. Son cri, mélange d’horreur et de douleur (on pense à Nietzsche, à Munch), en est le signe : dire l’impossible du dire et en présenter sa forme aiguë, ultime. Lui aussi peut se demander s’il aurait pu sauver Edgar. La mutilation de ses mains constitue peut-être une tentative de dire en ce sens. Est-ce un sentiment de culpabilité très ancien, venu de très loin, qui se rejoue avec l’accident et le fait délirer?
 
L’enfant mort le démange, les enfants morts refont surface dans sa mémoire. On pourrait penser que son extrême vulnérabilité le conduit à absorber la culpabilité des autres et à s’immoler dans la consumation de la responsabilité et de la culpabilité. Le grandiose de son expiation indiquerait, hors les mots, la mesure de la culpabilité inconsciente qui le ronge.
 
Les sentiments humains sont constitués d’un mélange d’amour et de haine; cette ambivalence, souvent méconnue et inconsciente, ne permet pas toujours au sujet d’admettre le mal qu’il fait à l’objet aimé, ou qu’il se fait à lui-même, ni de se définir comme responsable puis de devoir annuler ou réparer le tort qu’il a fait. Il arrive que l’agir prenne la place de cette difficile reconnaissance intérieure de l’ambivalence de nos sentiments.
 
Tout au long de la pièce, et quasi en opposition à la responsabilité et à la culpabilité, se glisse la présence du hasard. C’est ainsi qu’on peut voir Ludwig, jouant à la loto pour défier de plein front le hasard, jeter les billets sitôt achetés. L’accident dit le hasard. L’évènement dit que tout peut arriver. Or, il est arrivé quelque chose de traumatique. Qui dit hasard dit non-préméditation : les conditions extérieures qui entourent l’accident n’y sont pour rien. Ni la chaleur intense, ni la lumière, ni la poussière, ni la misère qui règne dans le quartier. Ni la présence de l’étranger, ni le ballon dégonflé d’Edgar. Ce choc résonne différemment en chacun des personnages. Chacun est ici frappé dans son impréparation face au hasard de même que troublé par le retour insistant en lui de l’accident. L’effet du traumatisme peut être ressenti comme un révélateur de quelque chose qui est déjà porté en soi, en germe, retenu ou refoulé, inconscient. Sous la violence de l’impact, la difficulté de l’élaboration et l’absence de sublimation, des comportements ou des agirs pourront faire irruption et rendre parfois le sujet méconnaissable ou étranger à lui-même comme aux autres.
 
On assistera, dans le déroulement du DERNIER FEU, à des modifications importantes dans la trajectoire des sujets qui cherchent tous une place, un rôle, une identité, une responsabilité, dans le groupe du « nous » et dans les relations qui les unissent les uns aux autres. Karoline, par exemple, est unie à Rabe par sa mutilation (elle a subi une ablation des seins en raison d’un cancer). Mutilation qu’elle a choisie de ne pas occulter jusqu’au jour où, devant nous, elle commande des prothèses. On verra celles-ci grossir et devenir de plus en plus lourdes dans le mouvement de responsabilité et de culpabilité qui monte en elle. L’accident se loge dans son corps de femme; il l’envahit par la masse de ses prothèses. Son corps blessé puis transfiguré lui permettra, par ailleurs, de calmer Edna, ou du moins, comme une mère impuissante, de tenter de le faire.
 
L’effet du trauma, sur Edna, sera différent. Edna cause l’accident et en reste à distance. Karoline sait la rejoindre. Le traumatisme que provoque son geste ne changera pas, en elle, le cours de son histoire, ni de son ambition, il va plutôt l’accentuer. Imbue de toute puissance — est-ce son métier ou est-ce en elle? est-ce une régression infantile à un orgueilleux « je peux tout »? — avec cette enflure délirante qui lui fait croire qu’elle seule peut sauver l’humanité, Edna traque ce terroriste qui l’obsède. Il me semble voir progressivement apparaître chez elle l’identification à l’agresseur dont a parlé Ferenczi (1938) à propos notamment des enfants abusés. Aujourd’hui, on nomme aussi cette attitude syndrome de Stockholm (1973). Plusieurs exemples récents en ont fait la démonstration : la violence de l’autre est incorporée en soi; l’identification à l’autre, à force d’empathie et de culpabilité, est souvent gardée inconsciente.
 
Une nouvelle réponse à la responsabilité se trouve du côté de la sollicitude. La sollicitude, telle que la définit Winnicott (Élaboration de la capacité de sollicitude, 1963), est liée à la responsabilité humaine qui réussit à intégrer les sentiments ambivalents de réparation et de destructivité, d’amour et de haine. C’est un sentiment qui accompagne le développement d’un sujet — tous n’y arrivent pas — qui alors se soucie de l’autre : il se sent concerné, impliqué et accepte la responsabilité. Rabe utilise ce mot de sollicitude pour parler de Susanne et, je crois, cela lui convient bien. C’est ainsi que l’on voit Susanne donner les soins à Rosmarie, lui répondre sur la disparition d’Edgar et dire sa douleur : « je suis un reste et ma douleur est un reste. »
 
Depuis la mort de son fils, Susanne a arrêté de jouer du piano, ne mange plus beaucoup et sait se fâcher contre Ludwig auquel elle voudrait aussi s’agripper. En plus de Rosmarie, sa sollicitude s’adresse également à Rabe. Alors qu’elle défait les pansements de Rabe, la vision des mains mutilées la fait vaciller; je dirais qu’on la voit régresser, sous nos yeux, vers une profonde culpabilité. Tout devient de sa faute : Susanne est alors submergée par un sentiment de toute-puissance. Le déferlement de ses affects destructeurs, jusqu’ici contenus par la sollicitude, l’empêche de traverser sa douleur et de sauvegarder la création d’un nouvel amour qui se mettait en place avec Rabe. La sollicitude lui épargnait le triomphe orgueilleux de la culpabilité et de la destructivité. Cette maturité cède au contact de la vision intolérable des mains blessées de Rabe.
 
Il y a eu la mort d’un enfant. Puis, au bout de la chaîne générationnelle, le meurtre d’une grand-mère. Deux grands malheurs qui se répondent presque en écho. L’un avait la vie devant lui, l’autre peut sembler l’allégorie d’une Allemagne qui voudrait oublier, d’une mémoire qui ne peut être réparée. L’après-mur se souvient-il inlassablement de la fracture et de ce qui l’y a mené?
 

Responsabilité, culpabilité, liberté et sollicitude, ici convoquées, s’adressent aussi aux corps des sujets. Les corps sont violentés et mis à mal devant nous : celui d’Edgar, dont le corps saute mortellement dans les airs, celui de Susanne, qui maigrit, celui de Rosmarie, soignée et noyée, celui de Ludwig, qui disparaît, de même le corps de Karoline, mutilé par la chirurgie, celui de Rabe, automutilé et immolé, jusqu’aux corps attaqués par les puces des amis Olaf et Peter. Ces gens du quartier, atteints par le choc de l’accident, tentent chacun à sa manière de bricoler des solutions face à la vie. Ils forment le groupe social où se déroulent les drames, lesquels se répètent, dans un présent semblable à celui des maladies de mémoire où le passé n’arrive pas à être passé, dépassé ou traversé. Comme dans ce que Freud nomme les névroses de guerre où l’actuel de l’évènement ne souffre pas du temps qui passe.
 
On peut voir, lors de catastrophes qui secouent de petites collectivités, les trajectoires différentes que provoquent les traumatismes, les deuils. On le constate aussi sur les couples dont certains sont incapables de supporter la douleur conjuguée de l’un et l’autre. Le groupe, le chœur, ce « nous », s’il n’est pas constitué d’une masse atomisée, peut, par exemple, porter la responsabilité collective du malheur et, avec sollicitude, permettre aux gens de se consoler mutuellement. Ce que nous donne à voir LE DERNIER FEU est le nous d’un corps éclaté sous l’effet d’un choc. Passage de crise où se révélera la vérité, ou une part de la vérité, de chacun. Cette crise induit une responsabilité qui demeure suspendue et flottante au-dessus de tous sans réussir à se fixer sur quelqu’un. Ou alors ce serait Rabe, l’étranger, celui qui n’est pas du groupe d’origine, qui, par son geste grandiose, signifierait porter seul le dur coup du traumatisme. On pourrait penser que le groupe était déjà morcelé, éclaté, ou fragilisé avant. Cet avant que l’accident a fracassé. Cet avant que certains aimeraient voir réapparaître, mais qui est sans doute fantasmatique, idéalisé. N’a-t-il jamais existé?
 
La traversée du traumatisme pourrait-elle permettre la constitution d’un nouveau nous, la création d’une nouvelle collectivité? D’un nouvel amour? Cela advient parfois. L’épilogue fait plutôt état d’une suite de personnages chacun renvoyé à sa solitude. Le spectateur, le vous auquel s’adresse l’auteur, est sans doute, lui aussi, corrélativement morcelé. Ainsi les réactions de chacun se modèleront selon leur histoire individuelle. La scène devient alors une vaste toile où se projette le vécu de chacun, ébranlant la mémoire, les affects, les engagements, les identités. Le spectateur à son tour pourrait être transformé par l’évènement qui se déroule devant lui. Embrasé, pris dans cette image du dernier feu qui permettra le renouveau.
 
 
– Marie Claire Lanctôt Bélanger
 

 
Marie Claire Lanctôt Bélanger détient une maîtrise en philosophie en plus d’être psychanalyste et membre de la Société psychanalytique de Montréal et de la Société canadienne de psychanalyse. Elle pratique en bureau privé depuis 1985, en particulier à la Clinique psychanalytique de Montréal. Elle a été professeure au Département de philosophie du Cégep du Vieux Montréal (1968-1997) et agente de recherche théorique et clinique en périnatalité au Centre hospitalier Douglas (1978-1982). Elle collabore régulièrement aux revues Filigrane, Spirale, la Revue Française de Psychanalyse, Penser/rêver et a participé à différents projets théâtraux.