Lettre à Nelly Arcan

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les carnets de La fureur de ce que je pense

« Nelly Arcan, tu t’es enlevé la vie, tu t’es arrêtée de vivre exprès, tu t’es arrêtée d’écrire pour toujours. Ce matin on dit de belles choses sur toi à la radio, tu ne peux pas les entendre et c’est dommage, on parle de ton regard sur nous qui va nous manquer, on parle de ton œuvre, on parle de ta jeunesse, de ta détresse, personne n’ose véritablement parler de ta beauté, à part comme d’un encombrement, d’un écran entre le monde et toi, d’une chose un peu honteuse, un peu déplacée dans un monde littéraire aussi respectable qu’est le nôtre, surtout quand il est salué en France, ce monde littéraire qui réjouit les uns et désole les autres, dans une alternance aussi régulière et prévisible que celle d’un métronome, non vraiment, tout comme on demande à une maîtresse d’école de ne pas s’habiller en motarde, on trouve inapproprié qu’une femme de lettres ressemble à une chanteuse populaire.

 

Si j’avais été un homme, j’aurais été fou de toi c’est sûr, je t’aurais suppliée de m’aimer en retour jusqu’à ce que tu y consentes, j’aurais célébré ta beauté, ta poitrine et ton écriture tous les jours, et surtout je t’aurais protégée contre toi-même et contre tous ceux qui te voulaient du mal, mais aujourd’hui tu es morte, Nelly, tu es morte à 35 ans et moi j’ai bientôt le même âge que toi et alors je ne sais pas ce qui va arriver, dis-moi, qu’est-ce qui arrive de si terrible à une femme de 35 ans qui écrit, préviens-moi s’il te plaît, qu’est-ce qui va devenir encore plus insupportable, quand j’aurai 35 ans?

 

Tu ne voulais pas vieillir? J’admets que le suicide à 35 ans est l’intervention la plus efficace pour cristalliser sa jeunesse, pour la fixer à tout jamais, irrémédiablement, contrairement à toutes les chirurgies plastiques dont le résultat ne sait qu’être temporaire et incertain. Pourtant, d’une certaine manière tu étais déjà vieille, Nelly. Vieille de quatre romans et de dizaines d’entrevues, à ce rythme-là on devient vite un vieillard de nos jours. On a beau vouloir prolonger éternellement son adolescence et l’éclat de son teint, tout est mis en place pour que nos idées, elles, s’usent bien avant nous, se flétrissent, s’érodent, s’atrophient, se sentent de trop, et enfin meurent dans la honte, incroyablement seules. C’est sans doute ce vieillissement prématuré des idées qui est insupportable à constater, matin après matin, c’est encore bien plus affolant que d’apercevoir dans son miroir le reflet de sa mère, puis bientôt de sa grand-mère.

 

Mais quelle violence t’es-tu affligée, Nelly, et tu l’as imprimée dans ma tête, cette violence, tu nous as tous imposé cette violence de ta mort, peut-être en pensant que c’est ce que nous méritions, nous les assoiffés de sensations fortes et d’émotions exaltantes, nous qui nous sentons vivants à condition d’être en péril, nous qui nous abreuvons du malheur des autres. Je ne sais pas.

 

Comme tu as dû avoir peur, Nelly, j’aurais aimé te rassurer, j’aurais aimé te rencontrer et te dire, enchantée, je vous admire beaucoup, oh oui je t’aurais vouvoyée, pleine de respect, mais peut-être que tu ne m’aurais pas crue, n’est-ce pas, tu te méfiais sans doute des compliments comme des bons sentiments.

 

Je ne te félicite pas. Tu n’as pas fait ton travail, Nelly, tu n’as pas fait ton travail d’écrivain jusqu’au bout, tu as abandonné ton travail et nous tous, et tu me laisses toute seule, on aurait pu parler, c’est trop tard. Est-ce que tu ne croyais plus à l’amour? À la littérature? Aux médicaments?

 

Mais moi je veux choisir d’aimer d’amour les agressions et tout le mal dont la littérature porte témoignage, parce que je ne saurais pas comment vivre autrement, et je ne me laisserai pas entraîner par cette épidémie de désespoir, ce sera difficile, je le sais bien, mais nous sommes peu nombreuses, et encore moins sans toi, peu nombreuses à avoir 35 ans et à écrire, il faut alors y croire de toutes nos forces, et nous reproduire pour ne pas disparaître.

 

Les animaux se mangent entre eux, parfois mangent leur propre enfant, parfois copulent tout juste après avoir tué, ou tout juste après qu’on a tué leur petit, les animaux sont capables de bien des choses, mais ils ne s’enlèvent pas la vie. Ils se laissent mourir parfois, mais poser un geste, un geste fait pour s’assassiner soi-même, ça ils ne font pas.

 

Nous serions peut-être devenues amies, j’aurais trouvé la force de ne pas envier ta blondeur de plage et ta poitrine comme un buffet, je te le promets, au début tu ne m’aurais pas crue, tu te serais dit, c’est pas possible que cette fille aux cheveux fades et aux seins minuscules ne me regarde pas avec cette envie que je disparaisse, tu te serais dit, c’est certain qu’elle me jalouse, c’est sûr qu’en secret elle m’imagine défigurée ou morte et qu’elle jubile, mais je te promets, Nelly, que j’aurais été plus forte que cet instinct de femme dont tu parles et qui m’effraie, je te jure que je t’aurais aimée, que j’aurais accueilli ta beauté comme un cadeau, je me serais sentie privilégiée d’être témoin de tes belles formes, je les aurais reçues comme je reçois tes mots, avec humilité et gratitude, et je t’aurais dit, au moment opportun, ne meurs pas s’il te plaît, écris plutôt, sois belle, et écris.

 

Et je t’aurais parlé de quand nous allons vieillir, et comme la vie est bien faite puisque nous vieillirons au rythme de nos renoncements, exactement, si bien que ce ne sera pas si pénible et terrifiant que ça en a l’air, et je t’aurais fait rire, avec mon humour, tu aurais jeté ta tête en arrière en riant, et après je t’aurais dit, plus grave, Nelly, mon amie, nous demandons tout à la littérature et lui donnons bien peu, trop peu encore, tu le sais, il faudra travailler plus fort, n’est-ce pas, tu le sais, Nelly, que toi et moi, chacune de notre côté, devrons travailler bien plus fort et que, pour nous, il n’y a pas de ligne d’arrivée, il n’y a pas de victoire, il n’y a pas de repos du guerrier.

 

Et soudain j’ai peur que nous tombions tous comme des mouches, chacun tué par sa propre main, commettant le géant suicide d’une communauté, d’un peuple, d’une civilisation, ce serait inexplicable, on demanderait à des philosophes d’y réfléchir, de tenir conseil, vite avant que notre extinction ne soit complète, et malgré l’horreur de la situation on ressentirait une excitation, peut-être même un certain orgueil à faire partie d’un peuple extraordinairement suicidaire, sur lequel il faut se pencher avec beaucoup de tendresse et de doigté, comme on le fait pour les malades qui ne coopèrent pas.

 

On tenterait de s’expliquer. Ça ne peut pas être le chagrin. Parce qu’au bout du compte, le chagrin est assez confortable, on s’y laisse glisser comme dans un bain et on y pleure. L’indignation, ça va encore. Elle donne un sentiment de supériorité et de recul par rapport à la situation, elle demande une distanciation, une analyse qui vous empêchent de sombrer.

 

Alors nous, Québécois, qui sommes incapables de chagrin et d’indignation, nous qui sommes condamnés à être joyeux, pour le tourisme, et bien trop humbles pour nous indigner, que nous reste-t-il? La douleur. Vive. Indomptable. Une douleur qui n’a pas le romantisme du chagrin, ni l’intellectualisme de l’indignation. Une douleur qui n’a rien d’autre que la douleur et qui commande un cri continu. Mais personne n’a le souffle de crier sans cesse. Et puis ça effraierait tout le monde autour, on vous supplierait de vous taire, d’arrêter de crier comme ça, alors que, quand on vous supplie de rester en vie, c’est souvent trop tard.

 

Les animaux malades de la peste, eux, ont bien trouvé leur coupable : cet âne qui avait brouté un minuscule carré d’herbe. De la même manière, nous blâmons, avec beaucoup de fantaisie, tantôt notre climat, tantôt le féminisme, ou encore la campagne.

 

On aurait pu parler de tout ça, Nelly, et peut-être qu’on se serait dit, à tout prendre, prenons toute la vie pour bien nous rendre compte de la vie, écrivons, permettons-nous d’être tristes et indignées, soyons souffrantes, voire agonisantes, parce que, ici, on aime que nos littéraires souffrent et agonisent, mais on ne veut surtout pas qu’ils meurent. »

 

– Evelyne de la Chenelière, décembre 2009

 

 

Evelyne de la Chenelière est comédienne et auteure. Elle a écrit une quinzaine de pièces de théâtre ainsi qu’un roman. Elle défend la Chambre de l’Ombre dans LA FUREUR DE CE QUE JE PENSE.

 

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