Témoignage de Carolanne Foucher

Retour à la Sentinelle #1

Sentinelle #1 : Pour la transformation

j’ai toujours peur d’être épuisée.

 

depuis l’été 2020, il faut que je me surveille. je prends mes décisions en fonction de ma (très réduite) réserve d’énergie, physique comme mentale.

 

mes cuillères.

 

***

 

le 3 décembre 2021, à mon agenda, j’ai quatre rendez-vous

 

– première lecture d’un spectacle à venir — en ligne

– sentinelle —espace go

– show — licorne

– réunion école — téléphone

 

au moment où je vous parle, dans l’histoire, je suis rendue au rendez-vous 2.

 

***

 

toutes les grandes fenêtres d’ESPACE GO sont tapissées de collages. ceux qu’on voit dans la ville, ou qu’on ne voit pas, soit parce qu’ils ont été arrachés, soit parce qu’on s’y est habitué·es

 

ces collages-là

 

POUR UN MILIEU CULTUREL SANS CULTURE DU VIOL

 

AGRESSEURS HORS DE LA SCÈNE

 

SÉPARER LHOMME DE LARTISTE

 

ON VEUT DES HISTOIRES QUI NOUS RESSEMBLENT

 

SOUTIEN AUX COURAGEUXSES DE #DISSONNOM ET #METOOTHEATRE

 

j’entre et je me dis

 

ça va être puissant je me dis aussi

ça va m’épuiser

 

***

 

La théorie des cuillères est une métaphore utilisée pour expliquer et illustrer la gestion de l’énergie physique et/ou mentale par rapport aux activités quotidiennes qu’une personne handicapée ou malade chronique doit effectuer. Chaque activité du quotidien qu’une personne effectue consomme une ou plusieurs « cuillères », qui représente une unité d’énergie, sachant que les personnes ayant une fatigue chronique ne disposent pour chaque jour que d’un nombre limité de cuillères. Une personne handicapée doit choisir et sélectionner ses activités, parfois considérées comme anodines (se lever, s’habiller, faire un déplacement), en fonction du nombre de cuillères qu’il lui reste, tandis qu’une personne valide dispose d’une quantité illimitée ou bien supérieure de cuillères.

 

(Wikipédia)

 

***

 

j’arrive en retard à la sentinelle.

 

en fait, j’arrive d’avance, mais à peine le pied passé la porte, je reçois un appel. c’est la directrice de prod du rendez-vous 1 (première lecture d’un spectacle à venir — en ligne) qui veut me parler. ça a l’air important. je le prends.

 

j’arrive en retard à la sentinelle.

 

***

j’entre dans la grande salle, là où la majeure partie de la sentinelle se déroulera. dans les mains, un petit cahier — une petite affaire vert sauge — au cas où le mood soit à prendre des notes.

 

tout le monde est déjà là, assis en cercle. on regarde la performance de Soleil Launière, au centre.

 

je suis debout, derrière, en retard, je me sens mal.

une des organisatrices me voit et me pointe un siège vide, juste devant.

 

je dis merci avec les yeux

elle dit de rien avec les siens.

 

je m’assois

 

***

 

chaque personne qui prend le plancher dans la matinée

est magnétique

 

tout le monde dans la salle a une petite boussole dans les mains

et c’est drôle

on dirait que notre Nord a changé de place

parce que nos aiguilles pointent toutes

toujours

vers le centre

 

***

 

au fur et à mesure des prises de paroles, je prends des notes dans ma petite affaire vert sauge

 

Marilou Craft

 

Mellissa Larivière

 

la prise de parole ET la réception de la parole sont sacrées

 

le témoignage comme une forme d’offrande à l’autre

 

le fardeau narratif

 

les lois ne précèdent jamais les luttes; la justice ne sera jamais à l’avant-garde

 

la colère et la joie peuvent cohabiter

 

lire le livre (essai?) de /

 

je ne finis pas la dernière phrase. je ne sais toujours pas de qui je dois lire le livre (essai?).

 

***

 

à la pause, je ne bouge pas de mon siège. il y a tellement de monde, je me dis que je vais pouvoir me fondre, m’effacer parmi le brouhaha, le regarde rivé vers le bas, sur mes notes et sur mon cell.

 

***

 

Carolanne ?

 

je lève les yeux.

 

***

 

à la pause, finalement, beaucoup de personnes viennent me saluer. prendre de mes nouvelles. et — dois-je le préciser — la bienveillance dans la question est réelle. ce n’est pas forcé, ce n’est pas faux, c’est branché, tout branché.

 

décidément, les prises de parole font effet. elles nous donnent accès à un niveau de connexion auquel je n’ai pas souvent accès dans des événements avec autant de monde et de stimuli différents. c’est agréable.

 

***

 

Marie-Fred ?

 

elle lève les yeux

 

***

 

à la pause, finalement, je vais saluer beaucoup de monde. Marie-Fred, entre autres. des personnes que je ne vois pas souvent. des personnes du milieu, qui elles aussi ont eu envie de prendre part à la conversation initiée ici. je ne peux pas m’empêcher de penser que si on est ici, en même temps, ça mérite une reconnaissance de la chose. est-ce que c’est magique ou est-ce que c’est puissant ?

 

***

 

les prises de paroles recommencent et mon Nord retourne au centre de la scène. il bouge en même temps que la personne qui parle.

 

c’est pas tout beau.

c’est vivifiant mais c’est dense.

c’est

chargé.

on nous expose des statistiques déprimantes.

des constats qui glacent le sang.

un état des lieux exposant les travers.

 

parfois je lève les yeux vers le toit

je voudrais des fenêtres au-dessus de moi

 

je me demande si ça serait ça

un plafond de verre

 

***

 

avant la pause du midi, l’organisation prend parole. Elle remercie les gens présents, elle nous parle du repas qu’on va manger, nous explique comment aller le chercher, et nous suggère de manger celui-ci avec des gens qu’on ne connaît pas. de se risquer à des nouvelles rencontres.

 

quand j’arrive devant Saïra, la cheffe, elle me demande quel ustensile je préfère pour manger le daal.

 

cuillère, svp.

 

***

 

le grand cercle de la grande salle s’est transformé en une vingtaine de petits regroupements. j’arrive avec mon dîner, ça sent bon. toute la pièce sent bon en fait.

 

je cherche immédiatement à rejoindre des gens que je connais. je sais, c’est triché. mais c’est trop stressant, j’ai peur de pas savoir quoi dire, j’ai peur de m’assoir à une table d’inconnu·es et que finalement tout le monde se connaisse sauf moi, ou que, je sais pas, n’importe quel autre scénario d’anxiété I guess?

 

je réalise que les gens que je connais ne sont pas assis ensemble.

personne n’a l’air d’avoir triché.

je décide de ne pas tricher moi non plus.

 

allô je suis full gênée mais je peux-tu m’assoir avec vous?

 

(petit feeling d’école secondaire ici.)

 

ben là, ben oui! 

 

c’est bon de voir ça, des inconnu·es qui apprennent à se connaître. qui jasent, qui rient, qui mangent.

 

(je suis flabbergastée par le repas

même le pain, ayoye.

il n’y a pas grand chose qui se ressente plus que l’amour mis dans un plat.)

 

ça faisait longtemps que je m’étais pas sentie

et vulnérable

et protégée.

 

je finis mon repas, me lève de table, salue mes nouvelles amies, retourne voir Saïra, la remercie chaleureusement pour les saveurs, lui redonne mon contenant vide.

 

je garde la cuillère

 

***

 

après dîner, j’assiste à l’atelier de Mahé Fall : Solidarité envers les victimes: réagir, soutenir et briser le silence.

 

je prends des notes.

j’apprends la différence entre un dévoilement et une dénonciation.

je prends des notes.

 

je pense

sinformer, c’est un enrôlement.

 

éventuellement je referme ma petite affaire vert sauge

je voudrais que les mots me traversent

se déposent en moi sans d’abord être couchés sur papier

 

je pense

sinformer, c’est un talisman.

 

***

 

j’ai deux autres rendez-vous aujourd’hui.

pour arriver au rendez-vous 3 (show — licorne) à temps,

je ne pourrai pas rester jusqu’à la fin du rendez-vous 2.

 

je m’éclipse.

 

***

 

chaque personne que je croise

je lui dis merci avec mes yeux

elle me répond de rien avec les siens

 

je passe les portes du théâtre. il est à peine passé 16 h, la lumière est crépusculaire. on oublie toujours, en décembre. moi en tout cas j’oublie tout le temps.

 

les collages sont encore là.

dans les fenêtres.

rien d’arraché.

 

dans mon sac :

un cahier de notes rempli de prénoms, de livres, de phrases marquantes et de concepts à googler;

l’étrange sentiment que les fenêtres du théâtre, même recouvertes de collages, n’ont jamais autant laissé passer de lumière;

une cuillère.

 

***

 

le rendez-vous 3 se passe bien.

 

***

 

je ne vais pas au rendez-vous 4.

 

***

 

j’ai tellement de nouvelles amies.

 

 

 

Carolanne Foucher

Décembre 2021

 

 

Pour consulter le témoignage de Mirelle Tawfik