Mot de la directrice : Pour l’amour du monde

J’ai 12 ans en octobre 70, un moment qui marque l’éclatement d’une décennie de tensions au Québec, nourries par des mouvements partout dans le monde.

J’ai 12 ans et je suis impatiente. Dernière de quatre enfants, mon entrée dans l’adolescence baigne depuis un moment déjà dans la musique des jeunes qui, à l’échelle de toutes les Amériques, contestent l’autorité, bouleversent les ordres établis. Une jeunesse qui crée de nouveaux espaces de circulation des idées. On s’oppose à la guerre au Viêt Nam, on porte des t-shirts à l’effigie de Che Guevara, je dévore tout Tolstoï. Ma sœur aînée joint le Parti marxiste-léniniste. Clandestinement, ses amies aident des femmes à se faire avorter à New York. Elles me font lire Anaïs Nin et Simone de Beauvoir. Je claque la porte du bureau du directeur de mon école qui, pour me féliciter de mes notes, me dit que je suis promise à un brillant avenir : celui de devenir l’épouse d’un grand homme!

J’ai 12 ans et ma destinée de fille m’appartient.

C’est la révolution! C’est exaltant.

Je me souviens du choc ressenti à l’écoute de la lecture du manifeste du FLQ sur les ondes de Radio-Canada. On y parle de l’oppression des travailleurs de la Vickers, de la Davie Ship, des gars de la Lord, des pêcheurs de la Gaspésie. Mais pas un seul mot sur l’oppression que subissent les femmes, sinon seulement pour mentionner que « Madame Lemay de Saint-Hyacinthe devrait avoir le droit, elle aussi, de se payer un petit voyage en Floride ».

Comment ? Comment les héros de mes 12 ans peuvent-ils réduire mes désirs de femme en devenir… à celui de pouvoir me payer un jour un petit voyage en Floride, alors qu’ils ne sont pas sans connaître les aspirations des femmes ? Elles qui sont aussi bel et bien présentes en octobre 70, présentes sur tous les fronts, au cœur de toutes les luttes, pour l’émancipation et la justice.

À chaque décennie de commémoration des événements d’Octobre, j’éprouve à nouveau la même exaspération devant notre invisibilisation.

Ce sont les femmes qui, en 1970, étaient les personnes au plus bas de l’échelle du point de vue socioéconomique — c’est toujours le cas 50 ans plus tard — et qui subissaient et subissent toujours le plus brutalement les effets du colonialisme, du racisme, des inégalités de classe, des politiques migratoires, des désastres écologiques, du capacitisme, de l’hétérosexisme. Bref, la même exploitation que dénonçaient les révolutionnaires du FLQ.

Dans les imaginaires collectifs, les événements d’octobre 70 ont été initiés, conduits et incarnés par des hommes. Depuis 50 ans, cette histoire nous est racontée en articles, en entrevues, en conférences, dans des livres, dans des films et en musique presque uniquement du point de vue des hommes blancs cisgenres.

Ce manque de visibilité des perspectives des femmes et des autres communautés marginalisées, qui étaient déjà au front dans les années 70 et dont les luttes résonnent toujours haut et fort aujourd’hui, a des conséquences. Il expose au quotidien les enfants, les jeunes gens, les citoyen·nes du Québec à des contenus limités, à des stéréotypes réducteurs qui nous pénètrent à notre insu et nous privent d’une liberté véritable de pensée et d’action.

Le projet Je suis une femme d’octobre investit notre imaginaire collectif par des récits de créatrices, de chercheuses, de militantes que l’on aimerait découvrir à l’école, dans les livres d’Histoire, dans notre cinématographie québécoise.

Ce sont des récits essentiels, qui éclairent plusieurs angles morts, comme le rappelle la militante Alexandra Pierre, notamment les contradictions manifestes entre la libération du Québec et la dépossession et la colonisation des peuples autochtones, toujours non résolues aujourd’hui, ni pacifiées. De même, l’instrumentalisation de la longue histoire des femmes noires et des femmes racisées, représentée à travers l’expression consacrée de la crise d’Octobre selon laquelle les Québécoises seraient « les esclaves des esclaves », analogie qui démontre toute la méconnaissance de l’histoire des Noir·es au Québec et dans les Amériques.

Les temps ont changé, mais l’inclusion n’est pas gagnée. Le chantier féministe portant sur la place des femmes en théâtre tenu à ESPACE GO il y a un an m’a amenée, à travers des rencontres importantes, à m’ouvrir à un processus de décolonisation de mon imaginaire. J’y suis engagée, non pas par rectitude ni par un opportunisme au goût du jour, mais certainement par allégeance aux devoirs d’écoute, de curiosité et d’ouverture qui sont les fondements de toutes démarches créatrices authentiques.

Le projet Je suis une femme d’octobre raconte 50 ans de manifestation dans la rue, de luttes de femmes, « de toutes les femmes », menées par elles pour l’amour du monde.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Et j’aimerais reprendre les mots d’Emmanuelle Sirois, chercheuse en résidence à ESPACE GO, lorsqu’elle écrit : « Ce qui précède l’indignation, c’est l’amour du monde, et l’amour du monde implique forcément de rêver sa suite. Peut-on aimer sans espoir? L’amour est un acte de projection et de réparation. »

Qu’ajouter? Tout est contenu là. Toute ma propre vie.

Je voudrais exprimer ma plus profonde amitié, mon admiration, aux femmes qui forment le noyau dur de ce projet, des éveilleuses de conscience et de beauté : les créatrices Jenny Cartwright, Marilou Craft, Émilie Monnet, Caroline Monnet; les chercheuses et accompagnatrices Viviane Michel, Annie O’Bomsawin-Bégin, Alexandra Pierre, Camille Robert ; les collaboratrices Emeline Goutte et Emmanuelle Sirois, ainsi que la trentaine de rédactrices, photographes, et toutes les équipes qui ont contribué à la réalisation de Je suis une femme d’octobre. Merci également aux personnes qui, dans l’ombre, nous ont apporté leur soutien financier pour que ce projet se concrétise.

Enfin, je voudrais exprimer notre profonde reconnaissance à Luc Chauvette et aux 25 commerçant·es du boulevard Saint-Laurent qu’il a fédéré·es et qui ont accepté de participer à cette aventure dont nous n’avions pas mesuré toute la portée bousculante, audacieuse et essentielle, initiant un dialogue pas toujours confortable, même en 2020, entre nous, leur clientèle et les passant·es.

Avec tout mon amour.
Tout mon amour du monde.

Ginette Noiseux
Directrice générale et artistique