Claude Rodrigue

Sculpteure et conceptrice de masques et de marionnettes

Depuis trois décennies, Claude Rodrigue s’illustre dans un métier peu courant : sculpteure au service des arts de la scène. Elle conçoit et réalise des marionnettes, des masques, mais aussi des moulages de visages et de corps. Grâce à son talent, à sa maîtrise technique, l’artiste confère une véracité étonnante aux figures inanimées qui peuplent les récits imaginaires sur scène. Elle a ainsi façonné une très grande famille pour le milieu théâtral.

Claude Rodrigue est fascinée par le « vivant » depuis l’enfance, alors que son don d’observation de ses semblables et sa faculté à croquer les détails qui distinguent les êtres se révèlent déjà. Si cette bachelière en pédagogie de l’Université Laval (1981) se destine d’abord à l’enseignement, son amour pour le théâtre se fait bientôt insistant. Et c’est lors d’un cours de fabrication de masques suivi à l’Université Paris VIII que sa vocation lui apparaît, comme une évidence. Claude Rodrigue ressent un coup de foudre pour cette capacité de créer en trois dimensions. Émerveillée, elle compare la faculté de faire apparaître un personnage doté d’une personnalité, d’une expression, au pouvoir de donner la vie. Pendant quatre ans, elle apprendra son métier auprès d’un maître, feu Jean-Pierre Maury, à son atelier de Montparnasse.

Depuis, l’apport de Claude Rodrigue au monde du théâtre de marionnettes est indéniable. Elle y fait figure de référence, notamment pour l’expertise de son travail avec les matériaux. Elle a ainsi signé de nombreuses réalisations, humaines ou animales, pour le Théâtre Motus (dont le spectacle BAOBAB, qui a beaucoup tourné) ou pour le Théâtre de l’Œil, ainsi que sculpté des décors et des marionnettes géantes à deux reprises pour le Théâtre de la Dame de cœur. La conceptrice a aussi noué une collaboration importante avec la compagnie mexicaine Luna Morena, élaborant des masques et des marionnettes pour plusieurs de ses créations, dont EL POZO DE LOS MIL DEMONIOS et CANEK, LEGENDE D’UN HEROS MAYA. Créé en 2008, ce dernier spectacle fut présenté pendant neuf années consécutives au Teatro Diana, le plus grand théâtre de Guadalajara. Animée par le désir d’honorer la culture mexicaine qu’elle affectionne, Claude Rodrigue avait élaboré ses créatures avec des matières locales. Et c’est pour cette production qu’elle a imaginé sa création préférée entre toutes : la marionnette de Niño Guy, un petit garçon à la bouille attachante et d’une humanité confondante pour certains spectateurs, qui croyaient voir là un véritable enfant.

C’est cette vérité à laquelle la sculpteure aspire, dans sa reproduction des êtres vivants. Une quête doublée du désir d’insuffler de l’« âme » à ses personnages. Claude Rodrigue, qui donne notamment des ateliers de morphologie du visage aux jeunes artistes à la Maison internationale des arts de la marionnette, possède l’art de façonner des faciès expressifs, des physionomies si humainement reconnaissables, comme arrachés à la chair. La sculpteure-mouleure donne naissance à ses créatures directement à partir de la matière, plongeant ses mains dans l’argile.

Sur sa feuille de route très diversifiée, les contributions artistiques de Claude Rodrigue débordent largement la sphère du théâtre de marionnettes. Le monde circassien a souvent fait appel à son expertise. La sculpteure a créé des masques pour quatre spectacles du Cirque du Soleil (Les Chemins invisibles, Alegría, Saltimbanco et Mystère); moulé des corps et des sculptures faciales pour le spectacle aquatique Le Rêve à Las Vegas; conçu des masques pour La Verità de la compagnie Finzi Pasca. On lui doit également des maquettes et une sculpture monumentale pour Océans et utopies, production de la Compagnie Philippe Genty créée pour l’Exposition universelle de 1998 à Lisbonne.

Mais c’est avec le théâtre que Claude Rodrigue revendique le plus d’affinités. L’aventure qu’elle poursuit avec UBU, compagnie de création depuis la création de FAUST, l’aura emmenée aux confins de son art. Depuis LES AVEUGLES, la formidable installation créée par Denis Marleau au Musée d’art contemporain en 2002, le minutieux travail de la sculpteure est mis à profit dans les troublantes « fantasmagories technologiques » du metteur en scène. Ce sont sur ses réalisations, masques ou sculptures de pantins, que sont projetées les images filmées des comédien·nes dans UNE FÊTE POUR BORIS et DORS MON PETIT ENFANT. Pour UBU, la conceptrice a aussi élaboré les marionnettes vues dans l’opéra LE CHÂTEAU DE BARBE-BLEUE, créé au Grand Théâtre de Genève, et fourni les mannequins de la courue exposition La Planète mode de Jean Paul Gaultier, De la rue aux étoiles au Musée des Beaux-arts de Montréal. C’est encore Claude Rodrigue qui avait pétri les magnifiques bas-reliefs, si éloquents, tapissant LES MARGUERITE(S), la création de Stéphanie Jasmin en 2018. Cinq soufflants portraits féminins que la vidéo animait en direct.

Qu’elle prête une vie étonnante à ces objets que sont les marionnettes ou qu’elle contribue, à l’inverse, à traiter les comédiens de chair comme des statues dans les impressionnantes installations d’UBU, une chose est certaine : les réalisations de Claude Rodrigue nourrissent avec maestria le fascinant rapport entre la matière et le vivant sur scène.