Billetterie

La génération des déesses

Enfin te voilà (Britney Spears)

Retour vers la pièce

Par Sandrine Galand

 

 

I’m Miss American Dream since I was seventeen
Don’t matter if I step on the scene
Or sneak away to the Philippines
They still gon’ put pictures of my derriere in the magazine
You want a piece of me?

 

  • « Piece of me », Britney Spears

 

 

I’m not a girl, not yet a woman

Été 1999. La frénésie du bogue de l’an 2000 a envahi les médias. Les infirmières et infirmiers du Québec déclenchent une grève générale illimitée que Lucien Bouchard tente de réprimer à coups de loi spéciale. Les démographes annoncent qu’on franchira la barre des 6 milliards d’êtres humains.

 

La radio joue en boucle Livin’ la Vida Loca de Ricky Martin, If You Had My Love de Jennifer Lopez, et bien sûr, Baby One More Time de Britney Spears qui continue de cartonner partout bien que le single soit sorti l’hiver précédent.

 

J’ai 12 ans. En septembre, je commencerai le secondaire. Je suis déjà allée essayer mon futur uniforme dans un entrepôt du quartier industriel de Ville Saint-Laurent. Je n’ai choisi que des jupes d’écolières carreautées pour porter avec les polos de coton rugueux au logo de mon futur collège. Les pantalons bleu marine sont trop inconfortables et difformes. Et puis, sans arriver à le formuler clairement, je sais déjà qu’il me faut porter ces jupes. Elles me sont destinées. L’univers tel que je le connais s’apprête à basculer, mais je n’en sais rien encore.

 

En juillet, quelques jours après mon anniversaire, Britney Spears présente le Baby One More Time Tour à Montréal. Je suis déjà fan. Britney est apparue dans mon paysage d’adolescence de la même manière qu’elle est apparue dans l’univers de la pop : comme un raz de marée. Je ne sais plus comment je l’ai connue : par mes amies à l’école? par la radio? sur la chaîne télé Musique Plus? Tout ce que je sais, c’est que depuis le jour de mon anniversaire où j’ai enfin reçu son CD en cadeau, au corps défendant de ma mère, qui a l’impression que les barbares — la musique pop — sont entrés dans le temple — sa maison judéo-chrétienne —, j’écoute les 11 chansons de l’album comme on rentre en religion, pamphlet en main, apprenant graduellement toutes les paroles par cœur. J’admire ses chorégraphies, sa fougue, son aplomb. Je chante fort et pas tout à fait sur la note : If only you were here tonight I know that we could make it right. I was born to make you happy. Je n’ai personne à qui chanter un tel amour, mais je suis convaincue que, moi aussi, je suis née pour rendre quelqu’un heureux. Elle chante pour moi. Pour mes tourments, pour mes (intenses) sentiments.

 

J’ai 12 ans et nous sommes à l’orée d’un nouveau millénaire. Moi, je suis à l’orée de ma féminité. À tout le moins, c’est ce que me fera comprendre ma mère quand elle trouvera une tache brunâtre dans mes sous-vêtements. Je ne lui aurai rien dit des démangeaisons et des douleurs ressenties les semaines précédentes. J’habite une maison dans laquelle certaines choses échappent au langage. Pendant longtemps, c’est la musique pop qui me permettra de nommer mon corps, de nommer mes désirs. Une fois mon secret découvert, ma mère me montrera sobrement les serviettes hygiéniques au fond du dernier tiroir de la vanité. Aucun autre conseil ne sera proféré. Mais le soir même, elle m’offrira en grande pompe, devant mon père et mes deux frères, un bracelet aux grosses perles rouges et noires en annonçant : « Sandrine est devenue une femme. »

 

À 12 ans.

 

Ma mère, en bonne catholique coincée avec ces choses-là, étale pourtant ma nouvelle fertilité — ma nouvelle disponibilité? — au milieu des côtelettes de porc qui refroidissent dans mon assiette. Je veux disparaître sous la table.

 

En 6e année, dans les derniers mois d’école, il avait bien fallu nous expliquer quelques éléments liés à la puberté qui prenait d’assaut nos corps. L’école savait qu’elle ne pouvait pas entièrement se fier aux parents pour nous éduquer à ce chapitre. Ma professeure nous avait expliqué que l’utérus était situé dans le bas du ventre, en dessous du nombril, là où c’est un petit peu mou.

 

Ce bracelet, je l’ai gardé. Je l’ai placé au fond d’un écrin qui accueillera avec le temps les boucles d’oreilles solitaires et autres bijoux brisés dont je n’arrive pas à me départir. En vieillissant, par quatre fois, je l’ai déménagé. Quatre fois, au moment de faire des boîtes, j’ai décidé de le garder et refait ce choix en défaisant les cartons. Chaque fois, je retrouvais cette honte rampante blottie au creux de mon petit mou, intacte et souveraine.

 

Cet été-là, dans les entrevues qu’elle donne aux chaînes musicales spécialisées ou dans les magazines pour adolescentes que je lis en cachette aux caisses de l’épicerie, Britney répète la même rengaine chaque fois qu’on l’interroge sur ses conquêtes amoureuses. Elle doit réparer une faute capitale : quelques mois plus tôt, elle a posé en couverture du Rolling Stone dans une photo qui a choqué une partie de l’Amérique très puritaine. Pour cette couverture, le photographe David LaChapelle a volontairement mélangé des symboles de l’enfance innocente (un toutou, le blanc du pyjama et le rose des draps) avec des codes de la séduction adulte (un soutien-gorge comme haut de pyjama, le satiné des draps, la pose et la moue suggestives) venant brouiller les frontières entre la fille et la femme, alimentant le discours déjà très virulent sur l’hypersexualisation des jeunes filles, qui composent alors une grosse partie de son fandom. Son équipe de relations publiques déploie une vaste stratégie narrative qui place sa virginité au cœur du discours. Les questions des journalistes et du public se font de plus en plus intrusives, de plus en plus frontales. Spears, qui a 17 ans, serine : C’est une décision personnelle, et j’ai choisi de rester vierge jusqu’au mariage. Ce que je ne sais pas à l’époque et que je comprendrai de nombreuses années plus tard quand l’omerta qui pesait sur elle se lèvera, c’est qu’elle n’est déjà plus vierge depuis trois ans. Cette rengaine qu’on comprenait comme une conviction personnelle m’apparaît aujourd’hui comme un appel à l’aide.

 

Le piège médiatique se referme sur mon idole de l’heure et, à mon insu, mon corps tout nouvellement sexué devient porteur d’un enseignement millénaire : ma virginité devient garante de la valeur marchande de mon corps ; ma virginité doit être protégée coûte que coûte, quitte à la chérir plus que moi-même.

 

Dans la littérature, la culture pop, l’Histoire, la mythologie, les religions, la psychanalyse, l’éducation sexuelle, la loi et j’en passe… la virginité — et tout particulièrement l’expérience de sa perte — est envisagée comme un rite de passage pour la jeune fille [1] : celle-ci est appelée à faire entrer son corps « dans un temps téléologique : il y a un avant et un après. À l’intérieur de ce paradigme, il n’y aurait jamais d’ailleurs possible. La virginité constitue une forme de sentence que la jeune fille subit à même son corps : elle devient une femme, une fois, et à jamais. [2] » Suspendue dans cet espace liminaire sacré, la fille-qui-n’est-pas-encore-femme fascine et inquiète, mais — surtout — elle ne s’appartient plus. On la somme d’envisager son état avec respect, diligence et retenue, on lui répète qu’il est crucial que « l’événement » se passe avec quelqu’un de significatif en qui elle aurait confiance, on lui fait des recommandations sur ce qui est « bien » ou « mal », etc. Sa virginité (et l’hymen intact qu’elle suppose) et son corps se font la preuve matérielle à offrir au monde pour qu’il en évalue la valeur.

 

Je deviens une fille-pas-encore-une-femme à une époque médiatique complètement obsédée par la virginité d’une jeune star que j’adule et j’apprends, là, au creux de mon petit mou, que « ce n’est que par son corps que la fille peut se forger un destin acceptable, car il emmagasine et monopolise son potentiel [3] ».

 

Je deviens une fille-pas-encore-une-femme à une époque médiatique qui enseigne aux filles qu’elles sont les gardiennes d’un trésor, d’un Graal lourdement convoité, tout en leur faisant comprendre qu’elles n’existent que pour être objet de désir et de divertissement.

 

 

All eyes on me in the center of the ring just like a circus

Dans ce basculement vers le nouveau millénaire, Britney Spears incarnera tout ce que les discours culturels ambiants exigeront des jeunes filles. Elle sera notre figure de proue, notre emblème, notre grand amour vers lequel nous reviendrons durant des décennies. Elle symbolisera le paradoxe de l’époque que nous vivons à même nos corps sans pouvoir encore le nommer, l’intellectualiser : nous sommes plongées en pleine culture de l’empouvoirement issue des mouvements féministes des décennies précédentes, qui culmine avec l’avènement de ce qu’on appellera la troisième vague. À cette période charnière, le corps féminin se fait à la fois source de pouvoir et lieu de gouvernance. Alors que les femmes jouissent d’une liberté soi-disant inégalée par rapport à leur corps — qu’elles peuvent modifier, parader et sexualiser à leur guise comme le fait Spears —, le corps féminin n’aura pourtant jamais été aussi commenté, scruté, judiciarisé et contrôlé. Derrière la célébration de l’agentivité féminine se cache en réalité un double standard tenace : les femmes demeurent captives d’un idéal esthétique ultra-normé et d’un jugement permanent sur leur désirabilité, là où les hommes continuent d’être valorisés pour leur seule réussite professionnelle. C’est précisément dans cette contradiction — être à la fois maîtresse de ses choix et captive des critères de beauté de la culture populaire — que réside toute la complexité de cette charnière temporelle.

 

Dans Enfin te voilà (Britney Spears), Marie-Hélène Larose-Truchon reprend cet état liminaire dans lequel sont plongées contre leur gré les adolescentes. Dans la scène d’ouverture aux allures de récit initiatique, sorte de Genèse qui se transmet de femme en femme et qui raconte les fondements de la performance de la féminité, une grand-mère explique à une jeune fille ce que le monde attend d’elle : quelle devienne une déesse au service de la pop : Au commencement était la parole, la parole était avec la Déesse et la parole était la Déesse. […] Au commencement était la musique pop. Dans cette fable, les filles déesses roulent des hanches, mais surtout, le plus important, au commencement du monde, les déesses savent chanter et danser en même temps. Cette fable lui apprendra à devenir une déesse déguisée en vierge. La virginité n’a pas à être réelle, elle ne doit qu’être jouée, performée. Son costume de scène? Une jupe d’écolière.

 

Tout au long de la pièce, cette jupe — uniforme imposé par la fable, garantissant l’ingénuité, la disponibilité et la soumission de celle qui la porte — permet à l’Homme au complet noir, figure composite du père, des amants et de l’industrie du spectacle, de pourchasser sa proie. Telle une odeur de gibier, elle guide sa traque entre les scènes.

 

Or, la pièce fait progressivement basculer cette logique. D’un côté se trouve la chasse officielle, celle de l’Homme au complet noir, qui, de tableau en tableau, talonne sa star. De l’autre apparaît une forme de braconnage, une seconde chasse menée dans l’ombre par une armée ordinaire — une coiffeuse, des passantes, Jocelyne, Michèle, Élise, de vieilles dames couturières, Fabia et ses nice chicks qui dansent —, une longue chaîne de femmes quelconques, indifférenciées, qui participeront à l’évasion finale de l’héroïne.

 

Plutôt que de renverser frontalement le système, les femmes de la pièce de Larose-Truchon — Britney incluse — s’en affranchissent en le braconnant. Elles réinvestissent ses codes et ses symboles pour les détourner de leur fonction première.

 

Vaut mieux exploiter l’ennemi à la source, dira cette vieille femme itinérante tout en produisant des jupes d’écolière en série pour les vendre en produits dérivés. Les signes de leur assujettissement deviennent alors des outils de résistance : sous les jupes fomente la révolution. L’objet qui servait à marquer la proie devient une arme tournée contre les chasseurs. Dans l’univers de la pièce, les femmes — les ordinaires comme les spectaculaires — se révèlent alors braconnières : elles utilisent les matériaux mêmes de l’industrie culturelle pour en saboter l’ordre. La jupe ne trace plus une piste à suivre; elle dissimule désormais la possibilité d’une contre-attaque.

 

La jeune fille de la fable, c’est Britney Spears, mais ce sont aussi toutes les autres pop stars qui l’ont précédée puis lui ont succédé, ce sont toutes celles qui ont appris à rejouer son image. Ce sont mes amies qui reproduisent ses danses et adoptent son style vestimentaire à l’école dans les années 1990-2000 ; c’est ma fille, en 2024, qui me dit, du haut de ses six ans, qu’elle serait plus belle si elle était blonde parce qu’elle sait déjà que le blond demeure la couleur de choix pour les cheveux de la déesse. Cette jeune fille, c’est elle. C’est moi, qui ai endossé ma jupe d’écolière à 12 ans, en même temps que mon corps d’enfant devenu soudainement sexualisé contre mon gré. C’est l’armée de Britney Spears, celles à qui le vedettariat montre à se faire menue, blonde, désirable, ingénue, celles à qui on ordonne de sourire, danser, chanter, sourire, danser, chanter.

 

 

I need to make mistakes just to learn who I am, and I don’t want to be so damn protected

Heureusement, la fable ne s’arrête pas là. Oui, les déesses qui sont au commencement du monde, raconte la Grand-mère dans sa fable. Mais elle nous apprend aussi que les déesses finiront par dire : Fuck it.

 

La jeune-fille-Britney, comme un Christ en fuck-me-boots, en jupes d’écolière par-dessus un one-piece rouge en cuirette, sera-t-elle celle qui viendra nous sauver toutes grâce à son sacrifice?

 

Nous sommes maintenant en 2007, l’année de mes vingt ans. Il y a quelques mois, j’ai déménagé avec trois autres amies dans notre premier appartement. À cette époque, il est encore possible pour quatre jeunes adultes de se loger dans un vaste 6 ½ avec un mur de briques à la grandeur, de hauts plafonds, de la lumière à ne plus savoir qu’en faire, de belles pièces rénovées, à 5 minutes du métro. Nos emplois à temps partiel nous permettent de payer le loyer durant l’année scolaire, et on renfloue les coffres en été, entre les sessions universitaires. On peut se réaliser et tripper dans des études « qui ne mènent à rien » sans craindre ce qui viendra ensuite. Il nous reste assez d’argent pour voyager, ne pas s’endetter dans nos études et — surtout — sortir danser à s’en étourdir le cœur et les oreilles.

 

Nous passons nos soirées à brandir nos verres et à hurler « c’est ma toune! » lorsqu’une de nos demandes spéciales se déverse enfin dans les enceintes. Nos corps s’imbriquent sur la piste, portés par le seul plaisir d’être ensemble, nos haleines de bière ou de tequila se mêlant en guise de serment. Et quand l’intensité devient trop forte, nous nous engouffrons dans une cabine de toilettes, refuge improvisé quand le monde tourne un peu trop vite. Les nuits montréalaises se font l’écho de nos rires en cascades quand nous émergeons, échevelées et en sueur, des différents clubs de la métropole pour attraper le bus de nuit sur la Main, qui est aussi vibrante après le last call qu’en plein jour. Je suis enivrée d’amour et d’amitié, et la vie est douce et moite comme un long été caniculaire qui ne se termine jamais.

 

Au cœur de cette famille choisie, nous avons appris à surveiller les verres de nos amies lorsqu’elles partent vers les toilettes, nous avons appris l’art de décoder d’un simple regard si l’une d’entre nous a besoin qu’on l’encercle lorsqu’un homme s’approche d’elle par-derrière sur la piste de danse ou si, au contraire, nous devons lui laisser un peu d’intimité, en continuant de danser en périphérie. À la sortie des bars, nous avons appris à marcher en groupe, à ignorer les remarques qui nous sont balancées, à ne jamais laisser l’une de nous derrière.

 

Dans nos poches, nous traînons désormais notre Motorola RAZR rose ou argenté. Steve Jobs vient d’annoncer le tout nouvel iPhone qui sortira quelques mois plus tard. C’est le calme avant la tempête numérique, l’aube d’un monde où chaque écran deviendra une fenêtre ouverte sur la vie des autres. Pour l’instant, c’est à la télévision et dans les magazines à potins que nous observons, fascinées et parfois envieuses, le spectacle de nos stars préférées.

 

Loin de nos nuits montréalaises, à des milliers de kilomètres de là, celle que nous avons tant aimée du haut de nos 12 ans traverse elle aussi les clubs, mais sous l’œil cruel des paparazzis. À Hollywood, personne ne protège l’intimité de Britney Spears. Personne ne fait écran autour d’elle lorsque les flashs l’encerclent comme des prédateurs. Pendant que nous dansons nos vingt ans naissants, elle perd le contrôle des siens : ses sorties dans des discothèques sans sous-vêtement, son évanouissement dans une boîte de nuit de Las Vegas, ses problèmes de consommation sont amplement documentés par les médias. Son corps défaillant est exposé encore et encore, jusqu’au point de rupture, le 16 février 2007, où, incapable de faire un déplacement sans être suivie par une horde de paparazzis, Spears entre dans un salon de coiffure de Tarzana, en Californie, s’empare d’un rasoir électrique et rase l’entièreté de ses cheveux sous les flashs des photographes.

 

Le personnel du salon de coiffure rapportera ensuite qu’elle aurait dit : Je veux que personne ne me touche. Je suis fatiguée que tout le monde me touche. En quelques heures, son crâne rasé et son visage passant du sourire au désarroi sont sur toutes les tribunes.

 

L’idole est tombée.

 

C’est le moment crucial de la fable, nous dit Marie-Hélène Larose-Truchon.

 

 

But now I’m stronger than yesterday, now it’s nothing but my way

Il nous faudrait des décennies pour comprendre que ce geste que nous analysions comme l’aveu de sa déchéance la plus totale revêtait en fait un caractère annonciateur : ce soir-là, Britney décide de mettre en scène sa propre mort. Elle assassine son propre personnage. Elle revendique son identité comme étant plus qu’une simple marchandise. En s’attaquant à son apparence (ses cheveux, racine de sa féminité), elle attire l’attention sur la manière dont la société étiquette les femmes pour mieux les consommer.

 

En s’immolant sous notre regard scrutateur, Britney se sacrifie, et ce faisant, elle prend sa place dans le rang de la longue lignée de femmes à Hollywood que nous prenons plaisir à regarder souffrir.

 

Car les femmes qui souffrent hypnotisent. Les réelles et les fictives. Comme Méduse que l’on aime mieux décapitée et sanguinolente, comme Iphigénie que l’on sacrifie pour l’ambition des hommes, comme Ève que l’on préfère repentante et honteuse, accablée d’une douleur prophétique dans l’accouchement, comme Marilyn Monroe qui meurt avant même d’avoir eu le temps de vieillir, comme Alys Robi que l’on enferme contre son gré, comme Nelly Arcan qui ne trouve grâce aux yeux des journalistes qui la traînent dans la boue depuis des semaines qu’en s’enlevant la vie, comme Whitney Houston qu’on laissera — littéralement — se noyer.

 

Sacrifiées, suppliciées, détruites, conduites à la folie ; l’association entre la douleur et le féminin est millénaire, mythologique.

 

La philosophe Anne Dufourmantelle rappelle que cette association n’est néanmoins pas innée. Les femmes n’ont pas un penchant naturel pour le don, l’abnégation de soi ou le sacrifice. C’est plutôt que, historiquement, elles ont été sacrifiées. Et ces grands mythes, culturellement, socialement, sont internalisés, en quelque sorte. [4]

 

Sacrifice et vedettariat marchent main dans la main. Si l’on comprend le sacrifice comme cette offrande aux dieux afin de garantir une séparation entre le monde des morts et le monde des vivants, comment ne pas lire là une définition même du monde des stars, longtemps envisagé comme le nouvel Olympe? Le star-system est une machine à fabriquer des martyres, un Colisée moderne où la détresse psychologique est scénarisée, vendue et consommée comme un spectacle de choix.

 

Dans une des itérations de Britney Spears imaginée par Marie-Hélène Larose-Truchon dans la pièce, on décrit une assemblée d’hommes habillés du même complet noir. Au milieu de ce cortège funèbre, une femme. Une seule. Cette femme, c’est Britney Spears déguisée en Marilyn Monroe. Ou peut-être que c’est Marilyn Monroe déguisée en Britney Spears. Si elles se confondent, s’amalgament, semblent interchangeables, c’est qu’aux yeux d’Hollywood, la trajectoire reste inchangée : pour accéder à l’immortalité pop, il faut que la souffrance soit totale, visible, et idéalement, fatale. Elles sont interchangeables parce qu’elles partagent la même fonction sacrificielle. Elles forment les pièces interchangeables d’un rituel immuable qui a besoin de les consumer pour nourrir son propre mythe.

 

Or, chez Dufourmantelle, le sacrifice crée l’événement, il « scinde le temps psychique, humain, historique en deux, définissant un avant et un après [5] ». Dans l’acte sacrificiel se trouve donc une désobéissance, une transgression, une façon de se remettre au monde. Elle y voit une forme de rejet de la fatalité, des injonctions imposées aux femmes qui permettraient de passer d’objet du sacrifice à sujet du sacrifice.

 

Et, si le rite du sacrifice est traversé, il inaugure une existence autre. Et cela, c’est d’une extrême beauté et d’une force inouïe.

 

C’est précisément ce qui se joue le soir du 16 février 2007. À la face du monde, Britney s’empare du rituel. Sous le regard des caméras, la main qui manie le rasoir ne tremble pas, les yeux fixent le reflet, le sourire est d’un calme surprenant. À chaque motte de cheveux qui tombe sur le plancher du salon de coiffure, c’est sa mise en spectacle qu’elle détruit pour se laisser apparaître comme sujet. En posant ce geste souverain, elle fait dérailler la machine spectaculaire et échappe — brièvement — au système qui est le sien.

 

Mais les femmes qui refusent d’obéir rebutent, elles éveillent l’opprobre populaire. Il faut les remettre à leur place, punir leur arrogance et leur assurance. On les craint parce qu’elles dérangent l’ordre des choses, elles désorganisent les dispositifs bien huilés d’une domination masculine millénaire : domination par la parole, le corps, par la norme. Pour son geste, Britney sera lourdement punie : enfermée sous une tutelle légale gérée par son père tyrannique qui l’étouffera pendant près de 14 ans.

 

Alors, pour que sa salvation advienne, il manque encore quelque chose.

 

Et si c’était l’amour?

 

Je crois que si une grande partie de millénariales portent encore une affection émue à Britney Spears aujourd’hui, malgré le fait qu’elle n’ait plus la même présence médiatique et que ses réseaux sociaux nous plongent dans un malaise profond, c’est parce que nous avons grandi avec elle, nous avons vécu — à notre échelle — les différents tourments qui l’ont accablée. Elle a sorti son premier album alors que nous entrions dans l’adolescence, puis avec l’arrivée de « I’m a slave 4u » et d’autres vidéoclips plus explicitement sexuels, nous vivions nos propres éveils sexuels. Avec Blackout et Circus, nous avons aussi vécu notre émancipation parentale, mais aussi découvert la difficulté de l’âge adulte. C’est aussi l’âge durant lequel — pour moi et de nombreuses amies — nous avons façonné notre identité féministe, par la force des choses, en découvrant les inégalités encore omniprésentes dans le couple, à l’université, sur le marché du travail. Et quand toute l’affaire du conservatorship est arrivée, nous étions mûres. Comme elle, nous voulions notre libération. L’emprisonnement de Spears devenait une affaire féministe qui la dépassait et nous ralliait à ses côtés.

 

Dans sa réécriture de ce soir de février 2007, Marie-Hélène Larose-Truchon entoure la star d’une armée de femmes en apparence banales, mais grâce à elles, Britney pourra enfin disparaître. Pour sauver la déesse, il faudra une guérilla d’amour menée par les mortelles.

 

J’y vois un écho à la chaîne invisible de fans qui se rallieront derrière le #freeBritney en 2019 et qui réussiront à ébranler les murs de la tutelle mise en place autour de leur idole à la suite de son autosacrifice.

 

Cet amour propre au fandom qui a soulevé des montagnes juridiques n’est plus le culte aveugle que l’on voue à une divinité intouchable. Aimer Britney Spears aujourd’hui, dans le chaos et le malaise de ses vidéos Instagram, ses danses désarticulées et ses confidences décousues, maladroites, c’est lui accorder une forme de rédemption, c’est-à-dire ce que son industrie lui a toujours refusé : le droit à l’imperfection, à la déchéance. Au vieillissement. Après la levée de la tutelle, ses réseaux sociaux sont devenus un espace d’inconfort, un récit que nous n’arrivions plus à circonscrire. Peut-être est-ce parce qu’il incarne son premier espace de liberté, libre de toute scénarisation? Et si c’était le lieu de sa reconstruction, aussi brute et imparfaite soit-elle? En s’exposant ainsi, j’ai l’impression qu’elle m’offre par ricochet une forme d’absolution pour tous ces moments où, à mon tour, je n’ai pas su faire comme il le faudrait : avoir perdu cette virginité trop tôt, trop vite, trop mal ; ne pas avoir réussi à grandir dans un corps assez mince, assez menu, assez tonique ; ne pas savoir sourire, danser, chanter, sourire, danser, chanter devant les commentaires désobligeants d’hommes inconnus. Sa rédemption est la mienne, la nôtre. Celle de faillir, de raturer nos trajectoires et de vieillir, nous aussi, magnifiquement tout croche.

 

En réécrivant la fable, Marie-Hélène Larose-Truchon nous rappelle qu’au commencement, il n’y a pas qu’une seule Déesse, condamnée à mourir pour nous sauver toutes, mais plusieurs femmes dédiées à se sauver l’une l’autre, mais aussi à exister l’une dans l’autre. Une des passantes rassemblées autour de Britney Spears alors qu’elle tire sa révérence finale le lui rappellera, comme une nouvelle prophétie : Ce qui est en nous est aussi en toi. Tout ça, ça ne te quittera jamais. Tout ça, tu l’as encore en toi.

 

Je n’aime plus Britney Spears comme je l’aimais en 1999. Mais j’aime toujours aussi férocement les femmes de la pop, surtout lorsqu’elles survivent à leur propre mythe pour enfin s’appartenir.

 

Enfin te voilà, Britney.

 

 

Sandrine Galand

Titulaire d’un doctorat en études littéraires, Sandrine Galand est professeure de littérature au Collège de Maisonneuve, en plus d’être chroniqueuse et autrice. Elle est passionnée de culture pop depuis toujours. Elle est l’autrice de l’essai Le féminisme pop : la défaillance de nos étoiles publié aux éditions du remue-ménage.

 

*De brefs passages de ce texte sont inspirés du livre Le féminisme pop : la défaillance de nos étoiles, publié aux Éditions du remue-ménage en 2021.

 

 

NOTES

 

[1] Dans son ouvrage étudiant le discours sur la virginité tenu par la médecine, la loi, la littérature et la mythologie occidentales, Eftihia Mihelakis rappelle que « virgo », la racine latine du mot « vierge », signifie autant « jeune fille » que « fille qui n’a jamais été mariée ». L’étymologie de « jeune fille » se retrouve donc inextricablement liée à celle de la virginité, ce qui fait que « la “fille” est aussi et surtout une vierge, qu’elle soit jeune ou pas », conclut la chercheuse (La virginité en question ou les jeunes filles sans âge, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2017, p. 17).

[2] Ibid., p. 177.

[3] Ibid.

[4] Anne Dufourmantelle, Les femmes et le sacrifice : d’Antigone à la femme d’à côté, Paris, Gallimard, 2007, 333 p.

[5] Cédric Enjalbert, « Anne Dufourmantelle : le sacrifice est-il encore possible? », Philosophie magazine, 28 février 2014. En ligne : https://www.philomag.com/articles/anne-dufourmantelle-le-sacrifice-est-il-encore-possible