ÉMERICK
Dans la scène à doubler
Brad Pitt hurle sa vie
Je regarde pas l’écran
Et je crie avec lui
Et on se sent moins seuls
Je crie. Y crie. On crie.
Je suis seulement la bande rythmo
Sur laquelle défile l’allongement des mots
Je retarde le moment de le voir sur l’écran
Je profite de l’avant
Avant que la face de Brad devienne celle
D’un monstre cauchemardesque
***
ÉMERICK
Je me suspends à sa face qui me fait oublier
Les hordes de Belzébuth qui m’attendent dehors
Mais la séance finit
Et l’enfer me retrouve
Sur le chemin du retour je suis réattaqué par des faces éclatées
Des visages fluctuants, des éléments qui flottent, épars, indépendants
Des nez qui s’effondrent sur eux-mêmes
Des oreilles qui valsent crissement au-dessous de leurs bouches
Des mentons qui se retournent inlassablement
Des rangées de dents qui dansent sur des lèvres supérieures
Le monde est un freak show
***
ÉMERICK
Et Brad re-disparaît
Et j’essaie de le rappeler
Mais sa figure m’échappe elle aussi, comme tout le reste
Et je reste seul à terre comme un rat décédé
Le téléphone de la maison se met à sonner
Je voudrais me dissoudre entre les tuiles plancher
Mais le téléphone me fait me rappeler
Que j’avais invité Samantha ce soir pour souper
Le téléphone de la maison continue de sonner
Hier ça m’apparaissait être un plan sensuel
Je me réjouissais de l’opportunité
La tête d’Émerick se met frénétiquement à se secouer, il ne la contrôle plus
Aujourd’hui je vendrais ma mère
Pour pas voir la face de Samantha
Se rapprocher de la mienne
***
ÉMERICK/ARTEM
Nous savons qui nous sommes
ARTEM
Visiblement, moi je l’avais ignoré.
Pendant 37 années.
Jusqu’au jour de juillet 1999
Où ma mère avait vu un visage apparaître dans sa télé.
Et qu’elle avait crié.
***
ARTEM
Sur la face fade qui faisait intrusion dans notre salon,
Sur ce visage quelconque qui agitait les lèvres dans l’écran pixelisé,
J’arrivais à déceler quelque chose de familier,
Une vague ressemblance – je n’aurais pas su dire –
ARTEM/CHŒUR RUSSE/ÉMERICK
Notre propre visage nous est toujours un peu étranger.
ARTEM
Mais ma mère, qui connaissait le mien mieux que moi,
venait assurément de découvrir mon double
Et mon double était un bureaucrate.
LA MÈRE (CHŒUR RUSSE)
Il s’appelle Vladimir Vladimirovich Poutine.
***
ARTEM
Au fil de ces apparitions dans notre petit écran
Le regard que maman posait sur moi s’était transformé
Il s’était chargé d’une admiration à laquelle (je dois dire)
Elle ne m’avait pas beaucoup habitué
Elle pardonnait maintenant toutes mes mauvaises manières
Ne commentait même plus quand je sortais fumer
Excusait ma fatigue aux lendemains de mes veilles
Parfois, pendant le repas, elle me fixait longtemps avec un sourire fier
Je voyais doucement son regard s’embuer
Mon visage devenait un champ de possibles
Ma figure pouvait maintenant la faire voyager
Sans qu’elle ait à quitter la table de sa vieille cuisine
[…]
Dans la rue, les gens aussi se mettaient à me regarder
C’était une chose nouvelle et – je l’avoue – plaisante
Où que j’aille j’avais ce sentiment nouveau d’exister
***
ARTEM
En m’offrant ce visage le sort avait fait de moi l’objet de son ironie,
Maintenant il me donnait la chance d’en rire avec lui
***
ARTEM
Quand j’imitais la voix de Vladimir
Maman éclatait d’un rire si franc, si clair
Qu’il avait le pouvoir de réécrire l’histoire
De réveiller les morts – de ramener nos vivants –
Ce rire-là avait la faculté de retenir mon père
De le faire revenir sur ses pas et cogner à notre porte en s’excusant
[…]
Le mois d’août fût assez exigeant pour moi et Vladimir.
J’avais réinvesti tout l’argent de mon prix dans un entraînement strict
Pour développer des abdos dignes de mon alter ego
(Vladimir était depuis longtemps un maître de judo)
Mais pendant que les muscles émergeraient à ma molle surface
Cent dix-huit marins s’enfonçaient avec terreur dans les profondeurs de la mer de Barents.
Une torpille défectueuse avait explosé dans un de nos sous-marins nucléaires.
Les pays alliés avaient offert leur aide.
Vladimir était en vacances et il avait tardé avant de l’accepter
La Russie avait donc échoué à sauver son équipage.
Les traces de ces braves vies – employées tout entières à défendre notre patrie
S’étaient ensevelies.
***
ARTEM
Récemment nous étions pris par des petites insomnies.
Notre estomac, qui savait se tenir le jour, nous réveillait maintenant au milieu de la nuit.
Même les somnifères ne pouvaient rien y faire.
Notre cerveau tournait, il faisait trois cents boucles,
S’accrochait au passé et passait en revue les manières
De reconstruire le mur dans la cuisine.
Depuis que nos ouvriers l’avait fait tomber,
Nous étions envahis par les bruits de l’appartement adjacent, à l’ouest.
***
ARTEM
La vieille femme m’avait craché au visage
Je l’avais vu venu venir et pourtant je n’avais rien fait pour l’éviter
Je ne m’étais pas non plus essuyé
J’avais laissé le gros crachat rouler lentement sur ma figure
Comme si quelqu’un, en nous, s’en sentait soulagé.
Quelqu’un trouvait-il cette haine méritée? (peut-être le chœur russe)
Mais nous nous étions repris
Et nous avions retrouvé le courage d’en être insulté.
Dans les mois qui avaient suivi
Nous avions lamentablement échoué au concours de sosies de la ville de Rome.
Nous étions arrivés loin derrière Ronald Reagan qui, aux dires de maman,
pourtant, était médiocre.
Nous étions honteux de notre performance
Nous devions dissuader ceux à qui viendrait l’envie de critiquer
Nous avions donc assassiné une journaliste
Et laissé son corps mort dans sa cage d’escalier.
***
Je n’arrivais plus à passer à travers les journées.
La nuit les somnifères me faisaient faire des cauchemars horribles.
Je rêvais qu’un enfant naissait avec mon visage, je me réveillais en sueur en lui
demandant pardon et j’implorais la vie au milieu de la nuit
Je t’en prie fais-le ressembler à quelqu’un d’autre
***
ARTEM
Je ne participais plus aux concours – quand j’étais obligé d’aller faire le marché, les passants, dans la rue me rappelaient ma figure. Leurs yeux étaient tranchants. Leurs jugements s’immisçaient par tous mes orifices. Je ne pouvais me voir dans leurs yeux sans me mépriser. En rentrant je couvrais d’un drap le miroir suspendu au mur de l’entrée mais Carla finissait toujours nonchalamment par l’arracher.
***
CARLA
Te sens-tu épanoui Artem?
Es-tu fier d’être qui tu es?
CARLA /LE CHŒUR RUSSE chuchoté
Es-tu fier d’être qui tu es?
ARTEM
Je ne savais pas
À qui d’entre nous
La question était adressée
***
L’ACTRICE-PLUS-VIEILLE
Le spectacle sera entamé déjà depuis longtemps.
Tu sauras, dans ta chair, pour la première fois
Ce que je sais, depuis toujours, dans ta tête
Ça te sautera au visage
Dans l’allée d’un supermarché
Sous la forme d’une vieille amie
Sous la forme d’une autre
L’ACTRICE-PLUS-JEUNE
Une connaissance d’enfance que j’aurai pas vue depuis des années.
L’ACTRICE-PLUS-VIEILLE
En la reconnaissant tu t’arrêteras d’un coup dans l’allée
Tout ton corps se figera devant les surgelés
Tu demanderas
L’ACTRICE-PLUS-JEUNE
C’est-tu toi?
L’ACTRICE-PLUS-VIEILLE
À la femme que tu crois reconnaître
Elle dira –
L’ACTRICE-PLUS-JEUNE
Je crois pas
L’ACTRICE-PLUS-VIEILLE
Avec un air de glace et une voix franchement bête.
Et pourtant en la regardant tu n’auras pas de doute.
Tu oseras contredire son visage familier
L’ACTRICE-PLUS-JEUNE
Mais oui, c’est sûr, c’est toi!
***
L’ACTRICE-PLUS-JEUNE
Quand je ferme les yeux
Le monde m’entre par les trous de nez
No mater que ce soit fermé –
Non le monde entre quand même – y se criss ben de l’enseigne
C’est fatiguant en chien, c’est fatigant (elle se mouche) j’me mouche.
J’essaye – j’essaye de (mouche) – de l’expulser
Mais l’monde refuse de s’en retourner par où y est entré.
Pis une fois de l’autre côté c’est comme si – c’est bizarre – comme si les choses se gonflent – le monde change de volume y grossit y grossit pis là y se justifie.
On a pu la même densité (mouche vite) on peut pu ressortir par tes cavités faque on va rester là – on va pas déranger – on va s’accumuler – s’accrocher juste un peu au verso de ta face (mouche) on va se squatter une piaule gratos ici de l’autre côté.
En haut, un peu à droite, dans le corridor de l’arcade sourcilière y a la figure de la femme qui crie en voyant son fils exploser. À côté – vers jardin – y a la bouche de la fille qui regarde le monde d’au-dessus ; la moue d’la fille qui matche avec sa chemise aux manches bouffantes offerte en quatre couleurs incluant le motif en léopard. Après, en-dessous pis comme un peu derrière – dans la zone infra-orbitaire – y a l’interminable front d’Elon Musk qui s’allonge jusqu’à me péter la voûte tellement y’essaye d’atteindre la criss de lune – pis là – juste à côté (elle pointe vers sa gauche) y a la petite qui est disparue l’été dernier sur les bords de la Rivière Rouge –
***
L’ACTRICE-PLUS-JEUNE
Vis-à-vis de ma ride d’amertume y a le bébé émacié à qui y reste à peine deux centimètres de face – yé collé contre Robert Pattinson qui est tellement jeune dans le vieux film que j’ai revu à la télé la semaine passée – face à face avec la face de Simone de Beauvoir (lèvres) qui me tchèque de biais avec son turban en se prenant pour The girl with the pearl earing pis qui me watche avec ses yeux qui me disent fais attention quand même ça serait l’fun que j’ai pas fait (tout) ça pour rien – je te fais confiance – mais quand même tsé – j’te regarde de biais pis j’te watche en donnant un petit coup de coude au monsieur à la bouche en trou de cul qui articule du vide avec beaucoup de confiance en endormant tout le monde à l’assemblée.
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L’ACTRICE-PLUS-SI-JEUNE
Ça arrivera au moment où personne ne l’aura vu venir
Un bel après-midi qui, pourtant,
ne changera rien au cours normal des choses
Ça arrivera comme ça
À la veille du lendemain que tu ne verras pas
Ton cœur s’arrêtera
Ton sang s’arrêtera
Et soudain tes lèvres ne voudront plus se tordre en un sourire