Billetterie

Cinq portraits impressionnistes

Cinq portraits impressionnistes

 

par Alexia Bürger

 

 

L’ACTRICE-PLUS-JEUNE

 

Vous la connaissez et vous l’aimez.

 

Mais ce soir en la voyant juste-là, devant vous, en la voyant pour vrai, dans un spectacle vivant, vous penserez C’est étrange j’arrive pas à identifier ce qui a changé.

 

C’est subtil vous direz, en attrapant votre sac pour sortir vos lunettes.

 

Pas si subtil que ça.

 

Maintenant que – grâce à votre opticien – vous la voyez avec clarté,

 

Vous penserez j’avais jamais remarqué qu’elle était aussi marquée.

 

Vous le verrez dans son front. Sur les bords de sa bouche.

 

Les côtés de son menton – et aussi un peu en bas, en haut – partout aux alentours.

 

Vous le verrez maintenant ; le spectacle entamé. Le début du chantier.

 

Et vous vous demanderez Quand? Quand ça a commencé?

 

 

 

L’ACTRICE-PLUS-VIEILLE

 

L’actrice-plus-veille est le prolongement, la suite et la continuité de l’actrice-plus-jeune, de qui elle attend patiemment d’être reconnue.

 

Elle a lu un jour quelque part que La liberté commence dans l’absence de visage[1], mais elle n’arrive malheureusement plus à se souvenir de qui l’aurait écrit – ni, d’ailleurs, d’où elle l’aurait lu. Elle se souvient très bien d’une chose, pourtant :

 

Elle n’est plus celle que, jadis, elle fut.

 

Et elle s’efface lentement.

 

Elle se dissout, se fond à l’ensemble du paysage.

 

 

 

ÉMERICK

 

Un jour, soudainement, sans avertissement, les visages autour d’Émerick se mettent à se déformer.

 

Les yeux de ses semblables s’étirent en des formes étranges, les bouches se retournent contre elles-mêmes, les nez fondent, les oreilles valsent en dessous des dents ; les figures veulent migrer hors des frontières que la vie leur a attribuées.

 

Et là, Émerick panique. Est-il mort? Est-il fou? Le monde a-t-il basculé pour de bon dans l’anormalité? Au milieu du chaos, du freak show, de l’enfer sur la terre, Émerick s’accroche à la seule figure qui reste immuable : celle de Brad Pitt.

 

Pour l’aider à y voir plus clair, Brad Pitt tente d’initier Émerick à la pensée présocratique.

 

 

 

ARTEM

 

Je est un autre a écrit Arthur Rimbaud[2]. Le destin de notre Artem lui donnerait raison.

 

Car la nature s’est bien foutue de sa gueule : elle lui a attribué les mêmes traits que ceux d’un autre humain, né à Léningrad un an avant lui.

 

Artem est le sosie de Vladimir Poutine.

 

Et si cette ironie du sort le fait sortir de l’ombre, si elle le fait gagner (presque) tous les concours, elle ne l’épargne pas du dégoût de lui-même, ni de la honte de ses semblables.

 

Qu’il le veuille ou non, Artem est un homme comme un autre.

 

 

 

 

LA FEMME APLATIE

 

La femme aplatie s’est inscrite à un cours d’autoportrait, à Florence.

 

Là-bas, les méduses servent de bouclier. Caravage rend de la lumière aux dépossédés.

 

Les miroirs réfléchissent trop au lieu d’agir.

 

Dans les vieux traités sur le dessin, le concave se déguise en convexe.

 

Ce qui est à plat se lève pour devenir saillant dans le clair-obscur.

 

Là-bas, les crayons reviennent sur leurs traces. Sans jamais quitter le papier, ils corrigent les figures.

 

 

[1] Pascal Quignard, La barque silencieuse.

[2] Lettre à Paul Demuny, 15 mai 1871.