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Top Girls : mot d’Édith Patenaude

J’ai voulu travailler sur Top Girls parce que j’étais dans une colère qui ne trouvait pas de véhicule d’expression. Top Girls en était un, et pas le moindre.

 

Du fait de son titre, on pourrait croire que Top Girls est avant tout une pièce féministe. Pourtant, l’autrice, Caryl Churchill, la décrivait autant comme une pièce sur le socialisme que sur le féminisme. Si elle parle du pouvoir aux femmes, c’est pour reconnaître que le genre importe peu si le système reste le même.

 

Et donc, pour moi, le plus grand geste féministe que Caryl Churchill déploie à travers cette œuvre massive est en réalité moins dans le contenu que dans le fait que la pièce elle-même ne se comporte pas de façon féminine : elle ne s’excuse pas, n’invente pas de solution, ne se démène pas pour nous rassurer. Top Girls est un constat. Il est dense et violent parce que le monde est dense est violent. Il met face à la binarité sans issue des systèmes fondés sur le capitalisme patriarcal. Caryl Churchill n’adoucit pas le monde pour nous apaiser. Elle nous responsabilise par sa franchise, jamais par une quelconque morale réductrice.

 

Il y a deux postures entre lesquelles j’oscille en tant qu’artiste. Elles émergent toutes deux d’un rapport politique à l’art que je ne peux nier, mes urgences de créer étant le plus souvent provoquées par un sentiment de colère, d’impuissance ou de terreur face aux mouvements collectifs qui dessinent notre présent. Pour transcender ces états, les deux postures qui s’offrent à moi sont donc celles-ci : conjurer le réel en lui opposant joie et lumière; ou plonger tête première dans ce que le monde a de plus terrible et tenter de lui arracher son pouvoir en le regardant droit dans les yeux.

 

Je croyais que Top Girls m’offrait, dans un même texte, la combinaison de ces deux chemins; le rire et la terreur cohabitant si rarement. J’étais naïve. En m’enfonçant dans les profondeurs de l’œuvre de Caryl Churchill, le monde dans toute sa noirceur actuelle m’a rattrapée. Oui, il y a un humour indéniable dans le texte, mais il grince des dents et fuse avec douleur des répliques les plus cruelles. Surtout, je n’avais pas mesuré à quel point le texte est implacable. Ou plutôt, à quel point il est poreux à la violence du monde qui, elle, avance aujourd’hui d’une manière implacable.

 

Caryl Churchill a écrit à l’encre noire une œuvre d’une lucidité aveuglante. Et pourtant, quand je l’imagine — ce qui m’arrive étrangement souvent; il me semblait qu’elle était omniprésente à travers le processus, qu’elle était assise là, dans un coin sombre de la salle de répétition et qu’elle s’amusait ferme – bref, quand je l’imagine, elle sourit en coin de nous voir nous démener, baveuse, mais jamais méchante. Elle semble nous dire : allez les filles, faites des choses difficiles, battez-vous, assumez votre intelligence, votre liberté et votre arrogance. Et du même souffle, elle se divertit de nous voir tomber dans tous les pièges, car bien qu’elle ait mis entre nos mains un texte qui constate que l’obsession du succès, peu importe le genre, est sans issue; il faut, pour s’y attaquer, de l’ambition et un travail acharné. Impossible de créer Top Girls sans être mises face, à l’intérieur même du processus, à nos propres contradictions.

 

J’aurai donc été profondément secouée par cette traversée. Elle a ouvert des portes de réflexion que j’aurais parfois voulu garder fermées, par confort, par protection. Mais je ne changerais rien. Je veux être remuée par l’art, je veux qu’il témoigne du monde pour vrai, qu’il m’éloigne des justifications et des négociations avec soi, qu’il me redonne le pouvoir de penser sans entrave, au-delà de ce que je croyais connaître de moi.

 

Il me faut remercier toute l’équipe de création qui a été d’une ténacité, d’une combativité et d’une solidarité hors du commun. Nous aurons ri à gorges déployées autant que nous aurons été tremblant·es de peur. Tout revient toujours, pour moi, à la rigueur et au cœur. Ce projet en aura débordé.

 

Et maintenant, merci à vous d’être là. En cette ère qui tente de nous faire croire à notre impuissance, ma conviction demeure inébranlable : ce regard acéré que le théâtre nous offre de porter sur nous-mêmes, il est une des rares façons de reprendre le pouvoir sur nos destinées individuelles et collectives. Être ici, dans cette salle, est un geste d’indépendance d’esprit qui me donne espoir pour la suite du monde.

 

 

Édith Patenaude
Metteuse en scène