« Tout commence par un souper où Marlène convoque à sa table des figures féminines issues de l’Histoire, du mythe et de l’art. Un cercle de parole à travers les âges qui révèle les constantes d’un même récit : pour être libre, il faut être exceptionnelle ; pour être exceptionnelle, il faut être seule ; pour être seule, il faut renoncer à quelque chose — un enfant, un amour, une classe sociale, son propre corps. Une assemblée de femmes survivantes avant d’être puissantes ?
La mise en scène d’Édith Patenaude comprend cela. Elle choisit la netteté, l’espace, le vide, l’essentiel. Rien de spectaculaire, tant mieux. Quant à la scénographie, sobre et élégante, elle agit comme un cadre qui laisse circuler la pensée, sans distraction. Des femmes parlent. Et ce qu’elles disent, loin de nous conforter, résonne d’autant plus. La traduction de Sarah Berthiaume y est pour beaucoup. Elle ne modernise pas Caryl Churchill, elle la rend vibrante. Les répliques sont les éclats d’une vérité familière. On y entend l’ironie, la fatigue, la colère, le désir de réussir et les impasses.
Sur scène, Ève Pressault, Christine Beaulieu, Romy Bédard, Cynthia Wu-Maheux, Laura Côté-Bilodeau et Marie-France Lambert forment un ensemble d’une cohésion remarquable. Chacune occupe sa place avec précision. Ève Pressault donne à Marlène une intensité particulière : elle incarne avec acuité cette figure de la femme qui réussit au prix d’un certain isolement. Bien sûr, cette force n’existerait sans doute pas sans la texture collective que lui offrent ses consœurs.
Alors que le capitalisme se durcit, que le conservatisme a le vent en poupe, que les discours masculinistes gagnent du terrain, que la figure de la trad wife refait surface, que les droits des femmes et des minorités sont remis en cause dans de nombreuses régions du monde ou que les corps sont d’autant plus normés (et la liste pourrait ne pas s’arrêter ici), Top Girls d’Édith Patenaude apparaît comme une brèche dans laquelle il faut s’engouffrer. La présentation de la pièce aujourd’hui nous rappelle ainsi que l’émancipation individuelle ne suffit pas quand les structures du passé demeurent intactes. »
Amélie Revert, JEU Revue de théâtre
« Pour sa toute première mise en scène en tant que directrice artistique à Espace Go, Édith Patenaude frappe fort, et s’attaque à un poids lourd de la dramaturgie britannique : Top Girls. Avec une facture sobre et cinglante à la fois, et une distribution cinq étoiles, le résultat est aussi poignant que glaçant.
Créée en 1982, Top Girls est considérée par plusieurs comme l’une des plus grandes pièces de tous les temps, aux côtés de classiques établis (Shakespeare, Molière, Tchekhov). Ça vous donne une idée de la portée du texte, traduit pour la toute première fois en québécois par Sarah Berthiaume. La traduction est d’ailleurs si juste et actuelle qu’on en vient à oublier qu’on n’a pas affaire à une création d’ici.
Bien qu’elle ait plus de 40 ans, Top Girls n’a pas perdu de son mordant. C’est sans doute ce qui dérange le plus : nous, la société en général, les femmes en particulier, n’avons pas tant évolué. Le constat est brutal : si on veut se faire une place, gravir les échelons, gagner un certain pouvoir et la liberté qui l’accompagne, cela se fait à un certain prix.
La première scène nous présente donc Marlène, venue célébrer sa nomination à titre de directrice générale dans une grande agence de recrutement : Top Girls. Pour l’occasion, cette dernière a convié les fantômes de femmes mythiques, réelles et mythologiques. Qu’importe si ces personnages ne vous disent rien : les comédiennes vont nous livrer de puissants monologues, pour conter leur histoire, faisant appel à nos neurones.
Signalons ici la puissance de la distribution, 100 % féminine, qui porte à bout de bras et avec un naturel troublant ce texte exigeant, et surtout glacial.
Édith Patenaude précise dans le programme que ce miroir, aussi violent soit-il, que nous offre le théâtre est sans doute « une des rares façons de reprendre le pouvoir sur nos destinées individuelles et collectives ». Si, comme nous, vous êtes du genre à chercher la lumière dans la nuit, alors elle se cache ici. »
Sylvia Galipeau, La Presse
« Porté par une scénographie habile et angoissante — comment trouver sa place entre les murs qui enferment et le trou qui avale —, et par six interprètes magistrales, le texte de la Britannique Caryl Churchill, qui n’a pas pris une ride en 2026, est une occasion rare de hurler sa rage d’être une femme face à la violence du monde. Et de ressentir toute la solitude qui attend celles voulant sortir du lot. En exposant ainsi les multiples facettes de ces vies de femmes, les multiples contradictions qui les portent, en leur refusant même la fameuse sororité qui pourrait les sauver, Édith Patenaude nous offre un show bouleversant et résolument féministe. »
Maud Brougère, Nouveau Projet
« RADIOGRAPHIE D’UNE ÉPOQUE TERRIFIANTE
L’art n’a pas pour dessein de nous réconforter. Souvent, il nous tend un miroir. Top Girls est une pièce féministe sur le joug du patriarcat créée en 1982 qui reste désespérément d’actualité, 44 ans plus tard.
Les méfaits du capitalisme sont au cœur de cette œuvre phare de la Britannique Caryl Churchill, sur le prix requis des femmes pour réussir dans un monde dominé par les hommes. La pièce nous rappelle que l’histoire est cyclique ; elle répète, par un effet de balancier insidieux, les mêmes erreurs et injustices.
Top Girls débute par un souper surréaliste dans un chic restaurant londonien. Ce ne sont pas les « filles du bureau » qui soulignent la promotion de Marlène, jeune cadre ambitieuse nommée directrice générale d’une agence de placement, mais des figures mythiques ou historiques ayant toutes subi des violences et des humiliations aux mains des hommes.
La metteure en scène Édith Patenaude a choisi de camper le récit dans une grande pièce grise évoquant une prison – et peut-être une société qui enferme les femmes dans des carcans depuis la nuit des temps, les liguant les unes contre les autres.
Dans une scène très cinématographique, magnifiée par des effets stroboscopiques, une recruteuse méprisante fait littéralement passer à la trappe une jeune candidate.
Au dernier acte, Marlène rend visite à sa sœur Joyce et à sa fille Angie, une adolescente neurodivergente, dans leur village natal du Norfolk. C’est le crescendo de cette pièce brillante et percutante – la traduction en français québécois de Sarah Berthiaume coule de source.
Top Girls nous rappelle en filigrane que le trumpisme est l’héritier du thatchérisme et des « Reaganomics ».
Top Girls, une pièce aussi lucide que caustique, se conclut par un mot, répété par Angie, qui vient d’apprendre une nouvelle terrible sur son passé : « Terrifiant ». On ne saurait mieux résumer notre époque. »
Marc Cassivi, La Presse
Marie-Christine : Pour moi, le premier tableau c’est vraiment du théâtre. J’ai beaucoup aimé. Parce que si tu écoutais, tu comprenais, tu captais que chacune, par exemple, a sacrifié des enfants, chacune a été violée, chacune a été soumise à un homme, chacune a une charge mentale…
Marc : À la fin de tout ça, on se dit que ça a enrichi la pièce. C’est juste que, d’abord, ça peut être rébarbatif, mais c’est vraiment intéressant.
Marie-Christine : Tu vois, c’est pour ça que Caryl Churchill est importante. Elle a déconstruit le théâtre aussi. Elle a voulu faire du overlaping. Elle dit que cette idée de la montée Tang Tang Tang, ça c’est les gars. C’est l’orgasme masculin. Les femmes on n’est pas là. On est dans le multitâches. Ça court partout.
Marc : C’est aussi un regard sur les classes sociales et c’est ça qui est intéressant en fait. Moi j’ai beaucoup aimé la mise en scène d’Édith Patenaude, avec cette salle, c’est comme une espèce de prison. Il y a une grande table, comme une table de salle de conférence, qui avale carrément les femmes. Il y a une trappe au milieu de la scène et ça donne quelque chose de très cinématographique. C’est une pièce qui nous rappelle que le trumpisme c’est aussi l’enfant du thatchérisme.
Pénélope : Et les comédiennes ?
Marc : Moi j’allais dire comme Nathalie que toutes les comédiennes sont bonnes.
Marie-Christine : Oui, mais Christine Beaulieu et Ève Pressault à la fin, dans la scène finale…
Marc : Dans ce duel…
Marie-Christine : Si vous avez une sœur, c’est très difficile de ne pas pleurer.
Nathalie : Et il y a deux jeunes actrices que je ne connais pas du tout et qui sont à mon avis des révélations : Romy Bédard, qui interprète avec une espèce de fougue enjouée une ado TDH, peut-être autiste; et Laura Côté-Bilodeau, absolument incroyable, elle a l’air d’avoir 12 ans, en fait elle joue un enfant de 12 ans et on y croit complètement. Et elle joue la Papesse aussi. Elle est formidable.
Nathalie Petrowski, Marc Cassivi, Marie-Christine Blais, Pénélope, Ici Première
« Si vous voulez une œuvre qui secoue et qui reste en tête longtemps après le salut final, c’est au Théâtre ESPACE GO qu’il faut aller pour voir Top Girls.
Bien que la pièce soit profondément ancrée dans les années 80, le résultat est d’une actualité brûlante. L’adaptation d’Édith Patenaude réussit ce tour de force : transformer un texte historique en un miroir cinglant de nos ambitions contemporaines.
La mise en scène est sobre, tranchante, et laisse toute la place à une distribution cinq étoiles. Il faut souligner le travail exceptionnel des comédiennes. Ève Pressault est impeccable dans le rôle de Marlène, cette femme de tête qui sacrifie tout pour gravir les échelons. Face à elle, Christine Beaulieu Cynthia Wu-Maheux et Laura Côté-Bilodeau livrent des performances d’une intensité rare.
Le premier acte, ce banquet surréaliste où des femmes de différentes époques se rencontrent, est un véritable tour de force technique et émotif.
C’est un théâtre exigeant, sans compromis, qui nous force à nous demander : à quel prix voulons-nous réussir ? »
Denis-Martin Chabot, Canal M
« Afin de célébrer sa promotion à la tête de l’agence de placement Top Girls, Marlène (sobre et juste Ève Pressault) convie au restaurant des personnages réels ou fictifs qui ont fissuré le carcan que leur imposait la société.
C’est le cas de l’exploratrice victorienne Isabella Bird, par exemple, ou de la figure légendaire de la papesse Jeanne, qui aurait exercé son pontificat, au IXe siècle, en se travestissant en homme. Adoptant des poses d’une théâtralité décomplexée et arborant de splendides tenues d’époque monochromes signées Oleksandra Lykova, elles partagent quelques épisodes de leur existence. Ainsi, Dame Nijō, offerte par son père à leur empereur à 14 ans pour en être la concubine, déploiera des torrents de résignation et d’aliénation où finira enfin — moment cathartique — par poindre une saine et légitime colère. Dans ce rôle et dans celui d’une femme de carrière croqueuse d’hommes, au deuxième acte, Cynthia Wu-Maheux se révèle absolument brillante.
Patenaude a d’ailleurs réuni d’excellentes actrices, dont Christine Beaulieu et Marie-France Lambert, pour interpréter cette singulière partition.
En somme, Top Girls est un bon spectacle, talentueusement interprété et recelant de belles idées de mise en scène, mais il apparaît par moments longuet et tiède. D’aucuns estimeront sans doute qu’il n’est peut-être plus tout à fait le catalyseur d’un juste courroux collectif qu’il a su être durant quelques décennies. N’en demeure pas moins que la scène finale, opposant Ève Pressault à Christine Beaulieu restera en tête, en ce qu’elle confronte la victorieuse Marlène à celles qu’elle, en adhérant à l’idéologie individualisto-capitaliste qui à la fois la sert et l’asservit, accepte de sacrifier. »
Sophie Pouliot, Le Devoir
« Plus encore qu’une pièce féministe, Top Girls de Caryl Churchill est une pièce politique qui questionne les promesses et les contradictions du néo-libéralisme. Revisitant le passé pour mieux comprendre le présent, jouant sur des dialogues à bâtons rompus finement ciselés, elle interroge le prix à payer pour se réaliser pleinement quand on est une femme, notamment lorsqu’on vient du monde ouvrier. »
Diane Stehle, Magazine Performance