Billetterie

Un ovni féministe

Le féminisme ne prend pas toujours la forme à laquelle on s’attend. Sous ses airs légers et ses élans existentialistes, Nomme-moé aborde des enjeux féministes de manière étonnante.

 

D’emblée, un mélange des registres brouille les pistes habituelles. Entre bouffon et théâtre de l’absurde, la pièce donne l’occasion aux femmes qui l’habitent de reprendre possession autant de leur esprit salace que de leur profondeur philosophique, sans que l’un ne renie l’autre.

 

L’humour vivant et brut, souvent vulgaire, n’est pas seulement un choix stylistique : il révèle la force, la complexité et la liberté des femmes présentées sur scène. La grivoiserie devient une arme langagière redonnée aux femmes avec bravade; et la verve comique, un outil pour briser les tabous et mettre en lumière l’amitié féminine dans toute sa puissance. Nomme-moé redonne ses lettres de noblesse à un humour cru que n’aurait sans doute pas renié La Poune, icône du burlesque et pionnière dans l’art de transgresser les conventions par la bouffonnerie.

 

C’est en s’emparant d’une langue parlée, spontanée, traversée de sacres et d’élans contradictoires, que l’autrice, Elisabeth Sirois, extirpe toute la sève comique de ses personnages. Michel Tremblay a été le premier au Québec à montrer des femmes qui parlaient comme dans la « vraie vie ». Or, c’était il y a plus de 60 ans. Qu’en est-il de l’évolution de cette langue, crue et hyper réaliste, et comment les femmes peuvent-elles se l’approprier aujourd’hui? Avec Nomme-moé, Elisabeth Sirois affirme la légitimité d’une langue québécoise populaire et féministe, rare au théâtre. En la faisant parler par des femmes, elle détruit cette idée réconfortante d’une femme douce, avenante, positive, polie, réservée, coopérante, solidaire, que la société impose. De la même façon, l’autrice défait cette tendance de la fiction à réserver cette langue aux personnages non éduqués, idiots, en détresse, en colère ou démunis. Ses personnages possèdent intelligence autant que truculence.

 

De manière étonnante, après la Poune et Michel Tremblay, Samuel Beckett peut aussi être évoqué. Dans son fameux En attendant Godot, Estragon et Vladimir attendent Godot — une attente vaine qui révèle l’absurdité et l’incertitude de l’existence. De façon différente, mais comparable, Eve et Chloé jouent à « nomme-moé » en attendant la Mort. Viendra-t-elle? Peut-être que oui. Peut-être pas. Comme chez Beckett, l’attente devient le véritable moteur dramatique. L’action importe moins que le temps partagé. Les événements — l’accident, le jeu, le cours de maquillage, les confidences — ne s’enchaînent pas selon une progression classique, mais selon la logique des émotions et de la relation. Le temps se dilate. Cette suspension permet d’explorer l’incertitude, les choix imposés par la vie et l’absence de sens du réel.

 

Ce grand écart entre les genres, nourri par une verve décomplexée, ouvre un espace de parole des plus permissifs. La pièce traverse sans détour des zones sensibles : la maladie, l’éducation, l’appropriation culturelle, la religion, la sexualité et les diktats féminins. Par la force de la parole, elle met à nu les tabous — le corps, le désir, la mort — et questionne ce qui demeure « acceptable » ou « attendu » des femmes, tout en restant profondément humaine et vivante. Tout peut y être dit, et ainsi, les personnages bondissent d’un sujet à l’autre, n’épargnant aucune des attentes que la société entretient envers les femmes.

 

 

L’AMITIÉ
Eve et Chloé incarnent des femmes qui ont été socialisées à être soignantes, responsables et conscientes des attentes sociales. On voit apparaître la famille, le couple, le travail et la parentalité comme des structures contraignantes. La pièce montre comment les rôles de genre imposés pèsent sur les femmes, et comment elles jonglent entre leur autonomie, leur désir de liberté et les attentes externes. Heureusement, l’amitié féminine est pour elles un espace d’émancipation où elles expérimentent autonomie, solidarité et remise en question de soi et des normes. Le jeu « nomme-moé » devient pour les deux amies l’occasion de laisser libre cours à un besoin ardent de sincérité et d’authenticité. Dans un monde où la vérité peine à être reconnue, elles se libèrent du besoin d’avoir toujours raison ou de paraître convenables. Elles se voient telles qu’elles et se disent tout.

 

LA SOLIDARITÉ : DOUBLE STANDARD HOMME-FEMME

La pièce donne à voir une réalité où la solidarité féminine n’est ni automatique ni acquise. Un double standard culturel est dénoncé : un homme qui critique les hommes est applaudi, tandis qu’une femme qui agit de même envers ses semblables est rapidement taxée de frustrée ou de traître. Critiquer les codes sociaux féminins est perçu comme un geste de désolidarisation. Cette tendance infantilisante confine les femmes à un modèle de bienveillance et de douceur imposée. Nomme-moé nous offre l’occasion de réfléchir à ce déséquilibre. Avoir le droit de poser un regard libre sur la société à laquelle on appartient devrait-il vraiment être une question de genre?

 

LA FEMME PUBLICITÉ

Dans Nomme-moé, Eve et Chloé s’épanchent sur une contrainte socialement imposée aux femmes : la nécessité de se maquiller. Eve dénonce l’idée que les femmes doivent « uniformiser leur teint ». Pour elle, il est absurde que soit normalisé la transformation, le camouflage du visage féminin afin de le rendre présentable. La critique de l’asservissement décoratif des femmes va au-delà de l’ombre à paupières et du fard à joues : il englobe aussi les chirurgies et les injections qui figent l’expression des visages de très jeunes femmes. Les femmes doivent-elles être toutes la même? Est-il possible de remettre en question ce qu’on affirme être un choix libre? Et bien sûr, pourquoi les standards de beauté sont-ils si différents pour les hommes et les femmes?

 

LA SEXUALITÉ
La manière de parler de sexualité d’Eve et Chloé est à la fois désinhibée et politique : elles s’y aventurent sans filtre, comme pour reprendre possession d’un territoire longtemps confisqué aux femmes. Le jeu « nomme-moé », qui les pousse à tout dire sans détour, devient alors un dispositif puissant : en obligeant à nommer, il empêche d’invisibiliser ou de minimiser. Ce qui commence comme une joute complice glisse peu à peu vers un terrain plus sombre, où émergent violences, comportements prédateurs et rapports de pouvoir dissimulés derrière la séduction. En exposant ces dynamiques — parfois sur le ton de la blague, parfois dans la colère — la pièce transforme la parole entre amies en espace de validation et de dénonciation. La sexualité n’y est plus seulement un terrain de jeu ou de provocation, mais un champ traversé par la domination et les rapports de pouvoir, que la parole tente de reconquérir.

 

L’APPROPRIATION CULTURELLE
Pour compléter la distribution de Nomme-moé, les créatrices ont invité la comédienne Sharon James à prendre part au projet. Toutes trois ont vécu de l’intérieur le tourbillon médiatique lié à l’annulation du spectacle SLÀV de Robert Lepage et Betti Bonifassi, puisqu’elles faisaient partie de la distribution. Elles connaissent la température du feu, celle des débats publics et des tensions culturelles, mais elles misent sur ce lien tissé serré entre elles pour aborder dans le spectacle le thème ô combien délicat de l’appropriation culturelle. Le trio choisit d’habiter l’inconfort plutôt que de l’éviter. En laissant leurs personnages explorer leurs maladresses, leurs contradictions et leurs angles morts, elles refusent la posture irréprochable et exposent le théâtre à ses propres tensions. Ce passage met à nu une nervosité très actuelle : comment parler de l’autre sans parler à la place de l’autre? Comment jouer sans usurper? Nomme-moé assume ainsi le risque du débat plutôt que le confort du silence.

 

Nomme-moé met en scène des femmes réelles, imparfaites, puissantes et vulnérables. La pièce explore l’amitié féminine avec ses tensions et sa force, et critique les normes sociales et corporelles avec humour et cruauté. Le féminisme ne réside pas seulement dans la présence de femmes ou le langage cru, mais dans la liberté de montrer leur complexité et leur humanité sans filtre ni jugement moral. Eve et Chloé ne se contentent pas d’incarner le féminisme : elles en sont le résultat vivant. Entre elles, il n’y a pas de pudeur, pas de colère ni de morale, juste le confort d’une relation pure.

 

Ainsi, Nomme-moé élargit le champ du représentable en faisant entrer sur scène deux femmes qui ne cherchent ni à séduire ni à édifier, mais simplement à être là, avec leur langue heurtée, leur humour déplacé, leurs contradictions. En partant d’un accident banal, d’un tutoriel de maquillage, d’un jeu improvisé qui dérape vers la question de la mort, la pièce transforme l’ordinaire en zone de vertige. Elle déplace notre regard sur ce que l’on considère comme vulgaire ou insignifiant, sur la façon dont les femmes parlent entre elles lorsqu’elles ne se sentent pas observées, sur la solidarité qui se construit dans le conflit autant que dans l’affection. Elle autorise une parole sans polissage, une présence sans justification, et rappelle que le théâtre est d’abord un lieu de friction et non de conformité.