Je me rappelle mon tout premier spectacle de théâtre. J’avais peut-être 7 ou 8 ans, et mes parents avaient amené mes sœurs et moi assister au Bourgeois gentilhomme dans une grande salle montréalaise. Nous venions de lignées d’agriculteurs et de travailleurs de la construction, nous habitions dans un petit village, et pourtant, mes parents trouvaient leur chemin vers la culture.
Je dis pourtant et me trouve bien condescendante. Comme si un camionneur et une secrétaire – métiers de mes parents – ne pouvaient pas être sensibles à l’art, le chercher, s’en abreuver, bref, le considérer comme ce qu’il devrait être : nécessaire à leur santé individuelle et collective. Je remercie ma mère et mon père d’avoir franchi cette ligne invisible qui nous sépare parfois d’un lieu que nous désirons fréquenter. Portant leur humilité dans leurs bras, ils sont entrés dans un théâtre et s’y sont sentis légitimes. Ils tenaient à nous offrir le privilège inestimable de rêver à absolument tout. Cette soirée est pour moi fondatrice : c’était un pied de nez au prestige, à tout ce qui exclut et rend l’art inaccessible. Nos parents nous disaient par-là que c’était à nous d’entrer là où la culture nous attirait; que sous ses couverts codés, tout ceci n’était pas véritablement une affaire bourgeoise.
Je me rappelle peu des détails de la représentation. Je garde en mémoire un seul instant, celui pour moi de la révélation. Le fameux bourgeois changeait de costume devant nous, dans une transformation rapide, mystifiante. Une fumée généreuse enveloppait le moment d’une grâce toute artisanale. Avec des matières, des lumières et des corps présents, je découvrais qu’il était possible de faire advenir le rêve dans le réel, de façon tangible. Tout se fabriquait là, devant moi. Tout était vrai. L’émerveillement agrandissait d’un coup ma vie entière.
Aujourd’hui, je vois du théâtre, beaucoup de théâtre. Je m’y trouve de toutes les façons : impressionnée, ennuyée, lasse, captivée, captive, émue, secouée. Rarement cependant je retrouve cet état premier : l’émerveillement. Et pourtant, je le pourchasse. C’est lui que j’espère, de salle en salle. En allant voir Le Magasin, à sa création, le temps s’est à nouveau arrêté. Je me surprenais à sourire béatement devant la magie qui se déployait devant mes yeux, à m’extasier des secousses philosophiques qui me traversaient sans qu’un seul mot soit prononcé. Je ne suis pas quelqu’un de nostalgique, je ne m’ennuie pas de mon enfance. Mais je mesure la préciosité de ces instants rares où ce qu’il y a de plus pur en moi se soulève et respire. Je redeviens alors cette version de moi qui a la vie devant elle et qui croit, tout simplement.
Voilà pourquoi nous vous offrons Le Magasin. Parce que c’est un spectacle à l’exceptionnel pouvoir d’allumer en soi cette curiosité mystérieuse, pleine de joie et de confiance. Et ce sentiment, il peut être éveillé chez chacune et chacun, peu importe l’âge, le parcours de vie, l’habitude de fréquenter l’art. Le Magasin ouvre grand ses portes, à qui veut bien y entrer.
Édith Patenaude
Directrice artistique et codirectrice générale
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