Marguerite : le feu : extraits de critiques

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Marguerite : le feu

« Marguerite : le feu : Alimenter la lutte, raviver le souvenir
Comment présenter un débat juridique vieux de presque trois siècles tout en en montrant l’actualité ? À l’époque où les True Crimes remportent à tout coup un succès public, autant sur les plateformes de webdiffusion vidéo que sur celles de baladodiffusion, l’autrice Émilie Monnet a conçu son projet en trois formes, sans sombrer dans la facilité, loin de là. Le spectacle s’enrichit d’une série balado actuellement disponible, Marguerite : la traversée, et d’un parcours sonore et performatif, Marguerite : la pierre, qui pourra être suivi du 7 mai au 6 juin. Le tout permettra sans doute, à terme, d’avoir un portrait plus précis des mécanismes judiciaires de la colonie et de la souffrance innommable vécue par des individus déshumanisés et exilés par une autorité absolue, mercantile et discriminatoire.
 
La pièce nous permet aussi d’établir des liens avec la situation des populations minorisées aujourd’hui, à l’intersection du genre, de l’origine ethnoculturelle et de la classe sociale, tant certaines situations persistent jusqu’à nos jours, nommément la représentation inéquitable dans l’une des plus hautes instances du pouvoir : la Justice.
 
Entre deuil et colère
La force du spectacle réside dans l’évocation de la forme de la tragédie antique, où le destin est inexorable. C’est donc un chœur de trois pleureuses qui se présente au public, en procession, depuis l’ouverture pratiquée au centre des gradins. Les litanies énoncées, tantôt pathétiques, tantôt accusatrices, d’une grande efficacité lyrique, réussissent à plonger la spectatrice ou le spectateur dans une transe menant à une catharsis douloureuse. Les éclairages de Julie Basse, accentuant les ombres, les projections kaléidoscopiques de Caroline Monnet et la texture sonore de Frédéric Auger participent à la création de cette ambiance quasi liturgique, propice au recueillement, où le deuil et la colère prennent toute la place.
 
La seule raison de la tenue de ce procès lève les cheveux sur la tête et le cœur dans la poitrine. Il n’y a pourtant aucune surprise dans ce récit psalmodié par trois actrices sur la scène de l’Espace Go. Même sans le savoir, on connaît dès l’abord le dénouement, on s’attend à cette décision parce que c’en est une qui reflète la volonté colonialiste européenne d’asservir les populations locales dans les territoires qu’elle occupe.
 
Sur cette longue scène horizontale, divisée en deux par ce qui semble être une crevasse en formation, délimitée vers l’arrière par un écran qui évoque étrangement l’aile d’un avion, les performeuses Aïcha Bastien N’Diaye, Émilie Monnet, et Madeleine Sarr livrent, par l’expression physique hyperbolique des émotions, une partition difficile, aux énumérations nombreuses, sans tomber dans la monotonie.
 
Le rythme est particulièrement travaillé. On sent bien l’influence d’Angélique Willkie sur la mise en scène, elle qu’on avait vue, pas plus tard qu’en novembre 2021, dans la glorieuse Confession publique de Mélanie Demers. On ne peut, par ailleurs, que louer le travail d’orfèvre de la dramaturge Marilou Craft, qui fait de ce texte dense et expérimental un hommage sacrificiel aux disparu·es (lire : aux effacé·es) de l’histoire.
 
À travers la présentation des dédales juridiques de la Nouvelle-France, Émilie Monnet livre ici un témoignage essentiel qui décrit la force de la femme autochtone tentant, encore et encore, contre l’oppresseur, de faire entendre sa voix libre, son droit non seulement à l’existence, à la parole, mais aussi à la légalité dans l’espace public; un texte, enfin, qui expose dans le détail les rouages délibérément complexes du racisme systémique et ses conséquences. On gage que le feu qui animait Marguerite Duplessis au moment de confronter ceux qui osaient l’appeler leur possession servira d’exemple de résilience en cette nouvelle époque de capitalisme outrancier et de déni politique dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Ne l’oublions plus. »
Philippe Mangerel, Revue JEU
 
 
 
« Un volcan endormi se réveille actuellement sur les scènes de théâtre au Québec. Ce volcan crache le feu de la colère, provoquée par des siècles de mépris, d’injustice envers des personnes et des groupes marginalisés. Or, ce volcan émet aussi un magma d’amour et de liberté.
 
Marguerite : le feu, la nouvelle pièce de l’artiste pluridisciplinaire et comédienne autochtone Émilie Monnet, en est un exemple éloquent. Cette production évoque le drame oublié de Marguerite Duplessis, une esclave autochtone qui a vécu en Nouvelle-France, peu avant la Conquête.
 
Dans Marguerite : le feu, Monnet est sur scène avec Aïcha Bastien N’Diaye et Madeleine Sarr. Ces trois interprètes forment un trio soudé. Trois femmes « racisées » qui parlent d’une même voix, d’une même souffrance. Elles scandent leurs identités plurielles, tant dans leurs paroles que dans leurs gestes. Leur récit fait un lien entre le passé et les violences actuelles que subissent des femmes vulnérables, le trafic sexuel, le viol. Un destin tragique qui se poursuit au-delà de l’esclavage en Amérique.
 
Si le texte est un peu court (le récit aurait pu être plus étoffé), on sent un ardent désir de changer le cours du long fleuve de l’Histoire. Un fleuve qui coule en répétant sans cesse l’horreur, la guerre.
 
Formellement, ce spectacle est un objet unique, onirique, un brin ésotérique, au croisement du théâtre, de la performance, de la création sonore (Frédéric Auger) et de la vidéo (Caroline Monnet). Le décor de Max Otto Fauteux et les éclairages de Julie Basse sont splendides ! Le chant et la danse occupent une bonne place dans ce court et dense spectacle. »
Luc Boulanger, La Presse
 
 
 
« Okinum, précédente production d’Émilie Monnet, nous avait fait découvrir la force évocatrice de l’écriture de cette artiste d’origine anishnaabe/algonquine et française. Cette nouvelle création, dont elle cosigne la mise en scène avec Angélique Willkie, fait résonner la révolte et l’indignation qui couvent sous la surface, la quête de justice et de reconnaissance qui guide les Marguerite éprises de liberté, toutes époques confondues. Le feu qui brûle en elles. Le texte est un feu roulant, mais se morcèle en plusieurs performances qui ont pour la plupart toute la force d’un coup de poing au plexus de nos perceptions.
 
Dans une scénographie épurée de Max-Otto Fauteux qui fait la part belle aux éclairages de Julie Basse et aux vidéos atmosphériques de Caroline Monnet, trois femmes tentent de combler les trous dans l’histoire de Marguerite, suivant ses traces jusqu’en Martinique, questionnant notre mémoire collective défaillante tout autant que les violences faites aux femmes à travers les siècles. Aïcha Bastien N’diaye, Madeleine Sarr et Émilie Monnet portent leurs voix à toutes dans ce très court spectacle choral où lecture de documents juridiques (Sarr, brillante!), danse et chant forment un seul souffle chargé d’émotions et où une simple litanie de noms de famille peut dénoncer les silences de notre histoire aussi bien que faire frissonner. Les trois interprètes viennent de différents horizons, mais partagent la juste croisade de Marguerite pour la reconnaissance de son indépendance, de son humanité, de son existence même. Chacune a son souffle, son rythme, mais elles parlent et chantent d’une même voix. Marguerite est à la fois Noire et Autochtone, passée et contemporaine, sur scène et dans les limbes de l’histoire.
 
Émilie Monnet fait flamboyer Marguerite sur scène, nous la fait entendre comme elle n’a pu l’être lors de son propre procès. Le spectacle cède la scène à ces femmes marginalisées afin qu’on se souvienne de ce qu’elles ont subi et continuent de subir et qu’on les voit bien droites devant nous, à lutter pour la justice et la liberté, car c’est une bataille encore loin d’être gagnée. »
Daphné Bathalon, Théâtre Québec
 
 
 
« L’entrée spectaculaire de Madeleine Sarr, Émilie Monnet et Aïcha Bastien N’Diaye ne peut laisser indifférent. Les trois femmes marchent côte à côte, scandant tour à tour des phrases lourdes de sens, dans un discours imagé décriant les violences infligées à Marguerite.
 
L’histoire de Marguerite est racontée sous forme d’un théâtre documentaire où surviennent des moments poignants de chant et de danse rappelant les différents lieux qui sont mentionnés dans la pièce. L’interprétation à trois voix et les juxtapositions de celles-ci apportaient une grande puissance au texte, mais le niveau de langue inégal des trois interprètes gâtait parfois l’affaire.
 
L’aisance vocale et l’agilité articulatoire n’étaient pas uniformes. Malgré cela, le texte conservait une portée très forte et une grande force d’imagerie. Il faut également mentionner que le travail physique d’Aïcha Bastien N’Diaye est sa matière première et que la richesse de son vocabulaire corporel compense grandement pour quelques phonèmes moyennement exécutés.
 
Madeleine Sarr et Émilie Monnet ont brillé à de multiples reprises lors de cette performance et ont transporté le public dans d’immenses monologues trépidants du début à la fin. Madeleine Sarr a notamment défilé avec une adresse et une facilité déconcertantes, les noms des familles ayant été propriétaires d’esclaves au Québec. Tous les noms de politiciens y sont passés, et oui.
 
Une phrase-clé est ressortie : « On essaye nous aussi d’être de bons ancêtres ». Marguerite Duplessis a certainement créé un précédent pour les femmes autochtones et pour les esclaves de cette époque, malgré sa défaite devant la justice. Et c’est là où la phrase prend tout son sens. Émilie Monnet tente de ne pas faire sombrer dans l’oubli des moments de l’histoire qui sont souvent trop rapidement oubliés, pour toutes les Marguerites d’ici et d’ailleurs. »
Luca Max, sorstu.ca
 
 
 
« On est en 1740, Marguerite Duplessis a environ vingt-deux ans. Elle est une jeune femme autochtone née libre, mais mise en esclavage et elle revendique sa liberté. Elle intente un procès. C’est une histoire vraie. Émilie Monnet a créé une pièce pour raconter son histoire, de façon très poétique, parfois critique, c’est très beau, très touchant. Avec cette réalité totalement occultée par les livres d’histoire, elle fait des parallèles intéressants quoique très chamboulants avec aujourd’hui. Elle le fait sur scène avec Aïcha Bastien-N’Diaye qui est une danseuse, une chorégraphe, une comédienne et Madeleine Sarr que j’ai beaucoup appréciée sur scène.
 
Elle se questionne aussi sur sa propre légitimité à raconter cette histoire Émilie Monnet. Elle raconte son voyage en Martinique, donc comment elle a monté le projet. C’est franchement intéressant. Moi, ce qui m’a beaucoup touché c’est la force créative derrière ce projet. Donc, oui le travail d’Émilie Monnet, mais c’est aussi tout le savoir-faire autochtone et des artistes des communautés noires derrière ce projet qui est mis à profit ici. Je pense à la co-mise en scène d’Angélique Willkie, aux actrices aussi. Ça, je trouve ça formidable. On ne voit pas ça beaucoup au théâtre à Montréal, au Québec, que des spectacles soient de prédominance non blanche. Et, c’est franchement, franchement intéressant. Donc, à ESPACE GO c’est à voir. »
Eugénie Lépine-Blondeau, Tout un matin, ICI Première
 
 
 
« Émilie Monnet relève le pari de faire connaître l’histoire occultée de l’esclavage à l’époque de la Nouvelle-France en rendant hommage à Marguerite Duplessis, la première femme autochtone à avoir lutté juridiquement contre sa mise en esclavage en 1740. Ce faisant, Monnet parvient à ramener au premier plan les violences du passé comme du présent à l’égard des femmes autochtones, surreprésentées parmi les femmes qui subissent ce même destin (traite humaine, exploitation sexuelle, violence policière et de l’État carcéral).
 
Ces pans d’histoire occultés et inconnus constituent autant de lieux à partir desquels réinscrire la mémoire des ancêtres, selon Monnet. Ainsi, dans le spectacle Marguerite : le feu, le personnage de Marguerite Duplessis se multiplie et se voit incarné par trois actrices pour former une Marguerite chorale à la fois Autochtone et Noire. Les trois comédiennes entrent en scène en scandant des paroles à l’unisson pour ensuite demeurer sur scène tout au long de la pièce. Minimaliste, la mise en scène laisse toute la place à des projections écraniques et à d’impressionnants jeux de lumière, qui font ressortir les tons de rouge et de cuivre des costumes.
 
Le procès pourrait facilement s’avérer fastidieux, mais il est interprété magnifiquement par Madeleine Sarr, qui imprègne de dérision cette situation tragique. Toutefois, plutôt que laisser croire que cette affaire est une injustice du passé, Sarr déclame les noms des familles ayant possédé des esclaves : Couillard, Legault, Lévesque, Lesage, Péladeau, et une pléthore d’autres. La tension dans la salle est palpable, le rappel de privilèges acquis grâce à la dépossession d’autres humains étant toujours scabreux. Pendant cette récitation, Aïcha Bastien N’Diaye enchaîne des mouvements saccadés accompagnés de regards effarés, comme si chaque famille noble citée capturait un peu plus son corps par le violent processus d’esclavage. Par moments, on a l’impression que tous·tes les spectateur·rices se crispent, raidis, contraints par la mémoire ravivée du legs colonial. À vrai dire, la plus grande prouesse de Marguerite : le feu se situe dans cette capacité à créer auprès du public des réactions profondes à travers son usage de différentes formes artistiques.
 
Avec ses costumes contemporains composés de track suits et de shorts de basket, le spectacle rappelle que la lutte de Marguerite Duplessis, vieille de 280 ans, est toujours vivante aujourd’hui. Accompagnées d’un rap intégrant des chants autochtones, les projections d’images d’archives du procès de Marguerite et les lectures de griefs s’entremêlent à des formes futuristes et à des images du Vieux-Port de Montréal d’aujourd’hui. Bien que l’histoire se répète, le spectacle entretient l’espoir d’un monde plus juste. En créant une expérience collective qui fait vibrer les corps, même parmi le public, la voix de Marguerite nous parvient d’un autre espace-temps pour nous rappeler que la lutte des femmes autochtones et noires est un feu qui rejaillit sans cesse. »
Karim Chagnon, Spirale
 
 
 
« J’ai vu le spectacle hier soir, il commence justement avec une analogie avec ces femmes, et ça je ne le savais pas, ça m’a glacé le sang. Il y a de la traite sexuelle de femmes autochtones sur les cargos, sur les Grands Lacs, encore aujourd’hui. Marguerite est arrivée à peu près comme ça. Alors, il y a cette analogie-là qui ouvre le spectacle, et il y a trois femmes sur scène qui vont, d’une manière un peu chorale, nous raconter l’histoire de Marguerite avec des choix qui sont très assumés et très particuliers, des moments où le texte est un peu décomposé en fragments répétés, je dirais réverbérés, parce qu’il y a un travail sur le son, il y a un travail vidéo qui est très bien fait, chanté aussi parce que les trois voix sont magnifiques. Il y a des moments où ça devient une espèce de partition sonore très très soignée, très bien découpée.
 
Émilie Monnet s’entoure sur scène de deux actrices très intéressantes, Madeleine Sarr étant ma préférée, c’est elle qui évite le mieux, je dirais, le piège… Parce que quand c’est une œuvre chorale, puis que les trois personnes sont faces au public, il peut y avoir à un moment donné ce petit danger d’un texte qui est un peu déclamé, puis Madeleine Sarr arrive vraiment à le jouer, à le personnifier d’une manière très très très vivante, mais vraiment l’ensemble est très bien fait, puis il faut la connaître cette histoire-là. »
Catherine Perrin, Culture Club, ICI Première
 
 
 
« Émilie Monnet est reconnue pour son théâtre interdisciplinaire et ses installations performatives. Les trois actrices de la pièce, Aïcha Bastien N’Diaye, Madeleine Sarr et Émilie Monnet, chantent, récitent et dansent. Elles se font souvent écho et leurs voix se mélangent pour donner du relief au texte. Leur travail d’interprétation épate par ses nombreuses prouesses vocales, son utilisation du corps dans l’expression des émotions et son synchronisme. Les actrices montrent également de grandes capacités de mémorisation. »
Pascale Leclerc, leculte.ca
 
 
 
« Un croisement de théâtre, de performance, de son. Une forme très moderne qui allie la poésie, le chant de gorge, le rap, la danse. La forme est parfois touffue, mais l’intention, les propos sont incontournables. On vit même souvent l’inconfort du propos, de la colère, de l’injustice de l’impasse dans laquelle étaient prises ces femmes sans statut qu’on appelait les panisses, souvent c’étaient des esclaves sexuelles, et tout ce qui a autour de la cruauté de l’esclavage de ces femmes tenues par des familles Legault, Couillard, Bourassa, Péladeau, Lévesque. Elle-même portait le nom de Duplessis. Donc cette pièce, c’est vraiment nécessaire et aussi c’est très rare… C’est une première pour moi de voir au théâtre une équipe non blanche. »
Myriam Fehmiu , Samedi et rien d’autre, ICI Première