Portrait d’une écriture

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Albertine, en cinq temps

L’œuvre de Michel Tremblay est le point d’ancrage de notre dramaturgie, une référence incontournable pour notre collectivité et une représentation complexe du monde qui, on le sait, signifie bien au-delà de nos frontières.
 
Né en 1942, au sein d’une famille ouvrière du Plateau Mont-Royal, homme élevé au milieu de femmes, Tremblay semble avoir vécu de façon intense la grande blessure de ce siècle : la ségrégation brutale des liens familiaux et sociaux qui a transformé les Occidentaux en individus enfermés avec la vieille douleur d’exister, mais incapables de la combattre sinon par la haine de soi et la méfiance envers l’autre. Dès LES BELLES-SOEURS, cet univers de tu-seuls qu’est notre monde nous est lancé au visage. Car le noyau dur de l’œuvre de Tremblay, c’est le monologue, cette façon massive et désespérée d’interpeller l’autre sans pourtant lui laisser aucune place. L’œuvre de Tremblay est traversée de figures fracturées qui doivent s’inventer des dialogues avec eux-mêmes : la Duchesse de Langeais, homme et femme, star et nobody, religieuse prisonnière d’une vie de putain, est la mère grotesque de figures dédoublées, démultipliées, comme Hosanna la famille entière de LE VRAI MONDE ?, l’Albertine à la fois singulière et plurielle d’ALBERTINE, EN CINQ TEMPS et, surtout, cette âme humaine à deux corps qu’est Manon-Sandra.
 
Tremblay fait émerger le refoulé, donne voix aux exclus : aux prolétaires, aux homosexuels, aux marginaux, aux femmes, surtout aux femmes dont il a su saisir les blessures cachées et les colères silencieuses. La prodigieuse invention formelle que Tremblay déploie pièce après pièce trouve là sa nécessité et son sens : c’est la forme qui permet à l’auteur de nous faire entrer dans les zones interdites. Si les personnages d’À TOI, POUR TOUJOURS, TA MARIE-LOU se regardaient, transformant leurs ruminations en conversations chronologiquement ordonnées, la tragique épiphanie qui étreint le spectateur à la fin de la représentation ne pourrait pas avoir lieu. Le procédé par lequel Tremblay fragmente la figure centrale d’ALBERTINE, EN CINQ TEMPS est bien plus qu’une métaphore de l’éclatement inévitable de l’individu moderne, il est cet éclatement même, il est ce qui permet au spectateur de ressentir les déchirures d’Albertine qui lui révèlent les siennes propres.
 
Depuis ses origines, le théâtre a passé un pacte avec le tragique et cet art a toujours trouvé à la fois sa plus grande efficacité et sa nécessité en montrant comment et de quoi nous mourons.
 
L’œuvre dramatique de Michel Tremblay est non seulement habitée par la préoccupation tragique, elle repose sur une vision tragique de la condition humaine. Mais si le héros de la tragédie grecque payait de sa vie le privilège terrible d’apprendre le sens ultime de son existence, les personnages de Tremblay sont privés de ce savoir. Au bout du voyage, après avoir épuisé le discours, ils trouvent pire, pire même que la révélation du non-sens de la vie : ils découvrent sa tragique insignifiance.
 
 
Paul Lefebvre
Dramaturge