Provincetown Playhouse, juillet 1919, j’avais 19 ans

10 mars au 11 avril
1992

Normand Chaurette est né à Montréal en 1954, un 9 juillet qui jouait, ce jour là, à être un jour d’hiver. De son enfance, de sa culture, nous ne savons rien, mais il doit être né dans la plus belle lumière du monde car, quand on le regarde ou qu’on discute avec lui, il est évident qu’il a cette intelligence et cette passion de l’Art sous toutes ses formes.
 
En 1979, après un baccalauréat en littérature, ce cosmopolite met sur pied un centre d’accueil pour les réfugiés asiatiques. Il y enseignera le fran­çais. Entre 1979 et 1983, il écrit une soixantaine de textes radiophoniques sur des musiques sacrées, itou des textes critiques et des traductions. De 1984 à 1988, il sera directeur de production aux éditions Leméac. Il a publié un roman et six pièces de théâtre où l’enchevêtrement des thèmes, l’entre­croisement des voix nous fait penser à ces fugues de Bach qui glissent les unes sur les autres.
 
J’énonce une hypothèse: Normand ne croit qu’à l’existence absolue de la mer. Seule l’Eau souveraine compte! Quand il s’installe dans l’intimité d’un autre temps, pour écrire ce théâtre où la beauté, la douleur et le vertige du verbe sont consubstantiels, le grand fleuve de l’au-delà glisse sur nous.
 
Dans PROVINCETOWN PLAYHOUSE, JUILLET 1919, J’AVAIS 19 ANS, la bouffée de ténèbres, de désespérance qui possède les personnages, fait entendre le même bruit, déploie les mêmes plaintes que les vagues.
 
Dans LES REINES, ces majestueuses insulaires traversent les courants de l’Histoire, comme on traverse les reflux, les pénétrations de la mer, tandis qu’à l’extérieur du palais, Londres est lavée par une tempête de neige qui nous rappelle l’immensité des abysses et l’ampleur des marées.
 
Dans LA SOCIÉTÉ DE MÉTIS comme dans FRAGMENTS D’UNE LETTRE D’ADIEU LUS PAR DES GÉOLOGUES, quelque chose de la trahison du monde, de ce cri d’amour et de mort que chacune et chacun portent dans son cœur, se murmure, s’achève dans l’agonie afin que nous puissions entendre cette voix inédite qui s’élève dans ce langage-tangage où les âmes humaines avancent vers des terres d’origines.
 
Tout le théâtre de Normand Chaurette est le lieu d’une intense activité émotionnelle, d’une tension où se tient une énergie tournée vers le large de l’écriture. Je crois que nous sommes dans un endroit où pourrait se passer un crime, un sacrifice tragique, ou encore se concevoir, dans « le silence de la mer», cette chose rare et précieuse: une œuvre.
 
 
– Jovette Marchessault

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