Billetterie

Visages : mot de la directrice

J’ai commencé par écrire un tout autre texte. J’y parlais d’Alexia et du raffinement de sa démarche, du partenariat réjouissant avec le CNA, des équipes inventives. En somme, j’avais écrit un autre de ces mots de direction artistique.

 

Mais je n’étais pas satisfaite. En écrivant sur le spectacle, j’avais la sensation de le fixer. Je veux dire par là que je l’immobilisais en en parlant comme d’une chose finie. Mais la matière qui constitue Visages est dense et mouvante, faite d’abstractions. Comme un visage, oui, le spectacle se transforme selon nos perceptions. Selon l’humeur et l’état de nos propres réalités, il devient captivant, existentiel, drôle, effrayant. Et comme dans nos vies, des ombres passent et le sens se perd, puis se retrouve pour mieux s’égarer encore. La danse de la vérité – la nôtre, celle du spectacle, celle des autres – se poursuit inlassablement, balançant entre la clarté radicale et sa dissolution dans un doute nécessaire.

 

Il faut du courage pour faire face à l’insaisissable, pour accepter que ce qu’on lit à la surface des choses n’est qu’une seule couche de connaissance. Il me semble que Visages me propose d’aller plus loin, qu’il me glisse à l’oreille de plonger en moi, de visiter mes époques et d’imaginer celles à venir, de remettre en question ce que je crois vrai comme ce qui m’apparaît faux. Derrière ma propre façade, j’ai moi-même un univers en mutation à découvrir si j’ose m’aventurer sur de sombres chemins qui n’appartiennent qu’à moi. C’est à ce voyage presque mystique que m’invite le spectacle.

 

Du même coup, il me retourne aussi vers l’autre. C’est que je suis, comme nous toutes et tous, renvoyée à moi-même par les yeux qui se déposent sur moi. J’entretiens de longs combats contre les réflexes de perception de qui me regarde. Ma petite taille, mes cheveux fous, mon sourire facile; j’ai souvent senti qu’ils freinaient une juste reconnaissance de mon identité, au-delà de ce que mon genre impose déjà comme biais. Comment diriger une production ou une institution si mon visage et mon corps ne sont pas pris au sérieux? J’ai travaillé à développer éloquence et assurance pour nuancer le visible. Pourtant, souvent, je me retrouve encore réduite par un regard. Combien sommes-nous à vivre, quotidiennement, ce sentiment épuisant de ne pas être vu·es, de devoir nous agiter pour brouiller les contours qui nous définissent trop vite?

 

Mais voilà qu’il y a aussi de ces moments ou quelqu’un semble nous apercevoir tout entier, élargissant notre propre vision de nous-mêmes. Pourquoi certains regards révèlent-ils ainsi? Est-ce que cette limpidité soudaine émerge du regardant ou du regardé, ou de la rencontre des deux?

 

Ces questions, elles se multiplient pour moi au contact du travail d’Alexia, qui emprunte autant à la philosophie qu’à l’orfèvrerie. Je vous souhaite que Visages vous lance à votre tour vers mille chemins de pensée à défricher, et que nous partagions ensemble les beautés d’un mystère que l’art permet enfin d’appréhender.

 

 

Édith Patenaude
Directrice artistique et codirectrice générale

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