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Nomme-moé : Mot d’Édith Patenaude

Nomme-moé arrive au théâtre féministe comme un chien dans un jeu de quilles. Avec de gros sabots, avec pas de façons et avec panache.

 

Ou peut-être devrais-je raconter que c’est comme ça que sont entrées Elisabeth Sirois et Myriam Fournier dans mon bureau. Ses parois de verre n’ont pas su résister à la voix tonitruante d’Elisabeth; mon cœur à l’amitié radicale qui unit les deux acolytes; et mes conceptions toutes faites au féminisme sans fard qu’elles incarnent.

 

À notre première rencontre, Elisabeth a dit : « Nous ne sommes pas féministes, nous sommes le féminisme ». Je n’ai jamais compris qu’elle s’arrogeait par là le privilège de représenter toutes les femmes, ou toutes les versions possibles du féminisme. Je saisissais plutôt deux choses. D’abord, qu’elle affirmait l’urgence que des femmes comme elles existent dans nos fictions, sur nos scènes, dans nos imaginaires. Des femmes qui ne correspondent pas à l’image féminine encore réductrice dont on nous gave autant sur les panneaux publicitaires qu’à l’écran, et ce, malgré les vagues de féminismes successives qui ont contribué à l’évolution de cette image. Ce que j’entendais était son constat : cette femme qu’on nous présente, elle est encore trop au singulier. Chacune doit entrer dans cet unique moule. Et tant pis pour les multitudes d’autres, comme les interprètes de Nomme-moé, qui y étouffent, qui ont la parole trop libre et le corps trop – trop quoi au juste? Tant de ce que nous sommes, comme femmes, demeure trop. Et c’est ce trop que célèbre Nomme-moé.

 

Ce que je percevais aussi dans cette affirmation – « nous sommes le féminisme » – était un appel à la libération d’un point de vue décomplexé qui peut être écrasé sous le poids d’une bien-pensance dont l’intention bienveillante agit parfois comme censeure. Ce qui peut être dit sur scène est sujet à grands débats. Elisabeth et Myriam, avec Nomme-moé, m’apparaissent jouer sur la ligne sensible de ce qu’une femme a le droit de dire, et peut-être encore davantage, sur comment elle peut le dire.

 

Lorsque j’avais lu le texte la première fois, j’avais ri, j’avais pleuré. Et j’étais tombée dans le piège. Celui de croire que, parce que c’est drôle, parce que ça glisse d’un sujet à l’autre, ça manque de profondeur. Mais lors de ma fameuse première rencontre avec Elisabeth, l’autrice, et Myriam, son essentielle complice, j’avais devant moi deux femmes extrêmement articulées, capables d’entrer avec une nuance épatante dans des sujets que tout le monde autour de moi prend avec des pincettes. Elles ont de la consistance, du bagout, du courage, mais aussi une vaste compassion. Elles voient large, elles se remettent en question et défendent farouchement leur intégrité. Elles se permettent de douter, quand ça leur semble juste, de ce sur quoi tout le monde paraît s’entendre.

 

Pour moi, le féminisme qu’elles affirment être, il est franc, grivois, aimant et politiquement incorrect. En s’emparant d’un humour populaire avec autant de fougue baveuse que de réelle philosophie, Elisabeth et Myriam contribuent à leur manière rafraîchissante à construire un féminisme qui rassemble toutes les voix et tous les corps, dans un grand kaléidoscope de liberté partagée.

 

 

Édith Patenaude
Directrice artistique et codirectrice générale
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