Pour Caryl Churchill, la structure dramatique conventionnelle – une tension qui monte, monte, atteint un point culminant, puis se relâche – a beaucoup à voir avec… l’orgasme masculin.
Dans ses pièces, elle rejette ce modèle qu’elle considère patriarcal au profit d’une structure plus libre et plus complexe, basée sur les ouvertures, la narration fragmentée et les climax multiples.
Top Girls n’est pas un plaisir facile.
Il n’y a pas d’héroïne, pas de linéarité, pas de résolution, pas de catharsis, pas de morale, pas de marche à suivre, pas de sortie de crise. Et surtout, pas de bons sentiments. Il n’y a pas cette scène finale qui bercerait notre retour à la maison avec une note d’espoir. Cette scène où toutes les protagonistes se tourneraient vers le public, les yeux brillants, fortes de leur sororité, confiantes que l’avenir sera meilleur.
La pièce se termine plutôt sur une réplique d’un seul mot, prononcé par le personnage de Angie et qui résonne, glaçante, comme un constat sur notre époque: « Terrifiant ».
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En cherchant l’inspiration pour rédiger ce mot de programme, je suis retombée sur le texte qu’Édith et moi avions rédigé en 2021 pour accompagner notre version des Sorcières de Salem d’Arthur Miller au Théâtre Denise-Pelletier.
Il commençait par la phrase suivante :
« Le monde est terrifiant. »
Cette trouvaille m’a fait sursauter derrière mon écran. Nous voici donc, cinq ans plus tard, à poser l’exact même constat à travers un nouveau spectacle.
Et pour cause : le monde est, plus que jamais, terrifiant. Et capitaliste. Et patriarcal. Et complexe. Et immuable, en apparence. À l’instar des personnages de la pièce, nous avons du mal à apprendre de celles qui nous ont précédées et restons engluées dans le même système, reconduisant les mêmes erreurs, les mêmes violences, les mêmes inégalités. Et l’histoire hoquette, donnant à l’ère puritaine, à l’Angleterre de Thatcher et à l’Amérique de Trump, la même aura d’individualisme, de misogynie, de dévastation.
Comme Churchill, je ne crois pas au happy end.
Mais je crois à l’absolue nécessité de réfléchir, de rire, de créer, malgré tout. Je crois que l’intelligence rare de Churchill et la somme de nos sensibilités sont des outils pour affronter la terreur que nous inspire notre époque. La regarder dans les yeux. Tenter de la comprendre. Et peut-être, ensemble, la surmonter.
Merci à toute l’équipe et surtout à Édith, ma sœur de création, mon absolue Top Girl.
Sarah Berthiaume
P.S. En complément à nos mots, je ne saurais trop vous encourager à lire l’éclairant texte « Caryl Churchill et la théâtralité des idées » de Sara Fauteux, aussi disponible sur le site de l’ESPACE GO.