Texte rédigé par Sara Fauteux
À l’origine de Top Girls se trouve le désir fantaisiste de Caryl Churchill de réunir autour d’une même table des figures féminines issues de différentes époques. Imaginer cette situation invraisemblable la ravit tant, à la fois d’un point de vue dramatique et féministe, qu’elle décide de lui donner forme en ouverture de sa pièce. Depuis sa création en 1982 au Royal Court de Londres, le premier acte de Top Girls a marqué les esprits des spectateurices des quatre coins du monde. Et pour cause : à mesure qu’il se déploie, en plus de sa théâtralité jouissive et de son humour vif, l’on réalise être face à une écriture théâtrale vertigineusement plus brillante que nous.
C’est que Churchill, reconnue comme l’une des dramaturges les plus talentueuses de notre époque, possède un talent rare : celui de faire jaillir le fond par la forme. En montrant au lieu de dire, elle parvient à faire réellement vivre les idées plutôt que de les exposer. Résistant à tout psychologisme, Top Girls est un concentré de théâtre dont le propos trouve sa place en nous avec force à travers la structure du texte, son rythme et la composition de personnages complexes.
L’improbable « souper de filles » avec lequel débute la pièce prend place dans un restaurant de Londres dans les années 80. Marlène, une jeune professionnelle ambitieuse et surmenée, y accueille les amies qu’elle a conviées à un repas pour souligner sa récente promotion professionnelle. À la célébration ne sont attendues ni ses collègues ni les membres de sa famille, mais plutôt une aventurière du 19e siècle, un personnage d’un tableau du 16e siècle, une courtisane japonaise du 13e siècle, une épouse soumise tirée du folklore du 14e siècle et une femme s’étant travestie en homme pour devenir Pape au 9e siècle… À l’exception de Marlène, la tablée sera donc constituée de figures féminines hors normes, issues directement de l’histoire, d’œuvres mythiques ou encore de légendes.
Une à une, elles rejoignent la fête et s’animent en enfilant des verres de Frascati. Dans un climat de légèreté et bientôt, d’ivresse, elles se racontent, passant d’une anecdote triviale à la plus troublante des révélations, se livrant sur leurs vies, leurs familles, leurs exploits, leurs drames. La discussion est anarchique : les questions fusent, les anecdotes s’entremêlent à coups de chevauchements et d’interruptions, les unes s’empressant de surenchérir alors que les autres empiètent sur les hésitations et les silences.
En fragmentant la conversation à l’excès, parfois jusqu’à la limite de l’intelligible, l’autrice adopte une posture paradoxale dans la représentation de cet univers féminin : en même temps que l’on constate une résistance persistante à laisser résonner pleinement ces récits, et ce, même au sein d’un groupe de femmes, l’on ressent l’importance capitale de ce partage d’expériences. D’un côté, Churchill met en évidence une imperméabilité de ces femmes au vécu des autres. Alors que l’ouverture dont elles font preuve nous indique qu’elles se font confiance, leurs confidences trouvent rarement un écho réel chez les autres convives, tant celles-ci manquent de disponibilité pour leurs voisines de table. Du même souffle pourtant, la pièce accorde aux histoires des femmes un caractère déterminant. En effet, en rendant compte de l’urgence des protagonistes de mettre en lumière leurs parcours de vies et la pertience des récits, Churchill nous transmet bien l’immense richesse et la vitalité essentielle de ces espaces de conversations féminins.
Au fil du repas, l’on en apprend plus sur les exploits et les tragédies de ces héroïnes. Prenant comme point de départ des faits historiques, Churchill s’amuse par ailleurs à inventer à chacune un ressenti subjectif au sujet de son parcours. Bien que l’écriture échappe à tout didactisme, en affirmant à travers son ton résolument moderne le caractère fantasmé de la conversation, elle revêt évidemment une dimension politique. Trop souvent oubliés par l’histoire, et en partie vidés de leur puissance par le rouleau compresseur de la mémoire collective patriarcale, ces récits deviennent soudainement vibrants et incarnés, réattribuant à ces figures féminines légendaires une biographie.
Les destinées surprenantes d’Isabelle Bird, de Dame Nijō, de Dulle Gret alias Margot la folle, de la papesse Jeanne et de la « patiente » Griselda rendent compte d’une diversité exceptionnelle d’expériences : ensemble, ces femmes traversent 1000 ans dans l’histoire de l’humanité et s’inscrivent sur plusieurs territoires géographiques. Leurs récits de vies nous font rencontrer des réalités complètement opposées sur le plan culturel, socio-économique, générationnel, mais aussi conjugal, maternel et sexuel. C’est chacune à partir de la singularité de leurs contextes, teintés de discrimination et de privilèges distincts et divers, qu’elles ont dû se soumettre, se conformer, se travestir, se défiler, se rebeller, afin de survivre dans un monde d’hommes.
À la fois exceptionnelles et tragiquement familiers dans les oppressions vécues, ces témoignages sont traités sans sensationnalisme aucun par Churchill. Bien plus efficace qu’une dénonciation, son théâtre incarne plutôt de manière limpide la notion d’intersectionnalité. Pour ajouter à la pertinence et au côté visionnaire de sa proposition, soulignons qu’en 1982, le concept d’intersectionnalité, défini aujourd’hui comme l’« action conjuguée de plusieurs formes de domination ou de discrimination sur un individu », n’existe pas encore tout à fait. En effet, si le concept apparait dès le 19e dans la pensée des femmes noires et préoccupe de nouveau dans les années 1970 par les féministes afro-américaines du groupe Combahee River Collective, qui parlent alors d’oppressions « interlocking » (imbriquées), il faut attendre les années 1990 pour voir le terme officiellement introduit dans le champ académique par la chercheuse américaine Kimberlé Williams Crenshaw.
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Au milieu de cette scène surréelle, Marlène demeure étrangement discrète. Pourtant, dans la dramaturgie du texte, le premier acte nous révèle l’amplitude des courants intérieurs qui la traversent. Après nous avoir présenté une galerie de femmes exceptionnelles, Churchill nous fait basculer dans un univers plus réaliste, peuplé des femmes ordinaires qui entourent Marlène : ses collègues à l’Agence de placement Top Girls, certaines des clientes qui viennent vers elles pour se trouver un emploi, l’épouse de l’un de ses compétiteurs au sein de l’entreprise et, finalement, les femmes de sa famille : sa sœur Joyce, sa jeune nièce Angie et l’une de ses amies, Kit. Ces personnages, ainsi que les femmes des temps lointains du premier acte, en plus de toutes celles assises dans les innombrables salles de théâtre où ce texte a résonné, partagent une chose : le poids de leurs choix qui pèsent sur leurs épaules.
Dans la deuxième partie de la pièce, c’est grâce à des allers-retours entre les sphères personnelles et professionnelles de Marlène, ainsi qu’à travers une rupture dans la continuité temporelle, que Churchill accomplit son dessein de nous transmettre ses vues sur son époque. Lucide, elle en trace un portrait nuancé, mais dans lequel transparaît sans équivoque l’inquiétude qu’éveillent en elle les filiations et les communautés féminines qui peinent à apprendre les unes des autres, échouant à se transmettre l’une l’autre l’empathie et l’amour nécessaire à leur épanouissement.
En 1982, l’autrice paraît statuer ainsi : tant qu’il n’y aura pas de féminisme qui nous propose de s’épauler les unes les autres, la condition des femmes ne pourra pas vraiment s’améliorer.
Plusieurs ont vu dans l’œuvre de Caryl Churchill une réponse au régime politique en pleine transformation de l’Angleterre des années 80. Au moment où Top Girls est créé, Margaret Thatcher est au pouvoir depuis seulement trois ans, et déjà, ses politiques économiques marquent les esprits et laissent entrevoir de profonds changements sociaux. Afin d’endiguer le chômage et à de sortir le Royaume-Uni d’une récession persistante, elle entreprend, entre autres, la privatisation des entreprises publiques, la dérégulation des marchés financiers et la réduction du pouvoir syndical. Malgré les dissensions que soulèvent ses changements, elle conservera le titre de première ministre jusqu’en 1990. Celle que l’on surnomma la Dame de fer modifie durablement le paysage national et même international, et ce, jusqu’à devenir un symbole durable de la droite politique.
En 1987, lors d’une entrevue au Woman’s Own, Thatcher déclare : « Mais la société, c’est qui ? Ça n’existe pas ! Il y a des hommes et des femmes, il y a des familles, et aucun gouvernement ne peut faire quoi que ce soit, si ce n’est à travers les gens. Mais les gens s’occupent d’eux-mêmes avant tout. (…) ».[1] Ce passage devenu célèbre illustre bien la vision de la politicienne qui valorise le pouvoir de l’individu au détriment de celui de l’État et qui perçoit la communauté comme un simple assemblage d’êtres autonomes. Pour plusieurs, la société occidentale dans laquelle nous évoluons aujourd’hui est le fruit de cette philosophie, largement partagée par d’autres leaders politiques dans le contexte de la « révolution conservatrice » qui traverse alors l’occident.
Quelques quarante années après la première représentation de Top Girls, en plus de la nécessité de s’interroger sur les conceptions et les réalités du féminisme dans le monde actuel, la pièce nous amène également à tourner le regard vers l’état de nos communautés de manière plus large. Individualistes, nous le sommes certainement et, en cela, nul doute que l’époque que Churchill devinait se profiler à l’horizon a laissé une trace indélébile sur le mode de fonctionnement de nos sociétés. Péjoratif pour certains, nécessaire pour d’autres qui le considère même comme une caractéristique inhérente au modèle démocratique, l’individualisme gagne encore du terrain quotidiennement. Si l’on en croit les réseaux sociaux, chacun d’entre nous n’a comme seul objectif que de se réaliser pleinement sur des plans toujours plus personnels et individuels, et ce, sans entrave aucune. Malgré tout, et leurs voix courageuses se font entendre parfois au travers des mêmes réseaux, plusieurs citoyen·nes s’activent inlassablement pour permettre une société plus cohérente et responsable. Mais notre société, dans laquelle la progression de l’individualisme se pose comme inéluctable, peut-elle encore former un collectif solidaire ? Et si oui, comment ?
La sociologie nous offre quelques perspectives fécondes, à la fois rassurantes et représentatives de nos réalités contemporaines : le fait que plusieurs d’entre nous posent aujourd’hui leur développement personnel comme une fin en soi ne signifie peut-être pas nécessairement que nous rêvons de vivre séparés de nos semblables ni uni·es exclusivement à celles et ceux qui nous ressemblent en tous points. Nous, humain·es occidentaux contemporains, apprécions apparemment avoir de multiples appartenances et cherchons surtout à exercer notre autonomie dans la façon dont nous souhaitons nous relier aux autres. Toujours existante, mais en perpétuelle transformation, notre unité sociale est certes constituée de moins de liens qu’auparavant, mais pourrait en admettre dorénavant davantage et de plus diversifiés. C’est donc dire qu’une certaine conception de notre modernité élargit les possibles du commun et surtout, admet un renouvellement de celui-ci.
Ouverture et changement, voilà peut-être ce dont nos communautés ont besoin pour renaître de leurs cendres et redevenir les réels piliers de notre société ?
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Diplômée du programme d’Études françaises de l’Université de Montréal en 2007, Sara Fauteux travaille dans le milieu culturel depuis plus d’une quinzaine d’années. En plus d’agir comme conseillère dramaturgique auprès de plusieurs auteur·ices et metteur·es en scène, elle collabore avec différents théâtres, festivals et organismes culturels comme médiatrice, animatrice et rédactrice (Festival TransAmériques, CEAD, Théâtre du Nouveau monde, Théâtre de Quat’ Sous, Théâtre Denise-Pelletier, etc.). On a pu lire ses critiques théâtrales et ses textes de réflexions dans la revue Liberté, la revue Jeu et dans le journal Le Devoir. Elle est également enseignante, notamment à l’École nationale de théâtre du Canada et dans différents établissements collégiaux.
Références
https://www.theplaypodcast.com/045-top-girls-by-caryl-churchill/
https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S2352552516301153
https://www.monde-diplomatique.fr/mav/153/A/57545
https://www.litcharts.com/lit/top-girls
[1] Renaud Lambert et Bernard Cassen. « Royaume-Uni, de l’Empire au Brexit », Le monde diplomatique (juin-juillet 2017), https://www.monde-diplomatique.fr/mav/153/A/57545 (Page consultée le 3 décembre 2025).