Mot de la chercheuse en résidence : Sur la mémoire, sur la beauté, et sur la puissance incandescente de celles qui « résistent »

Nous savions qu’aux abords de la commémoration de la crise d’Octobre, événement si marquant et constitutif de l’imaginaire collectif québécois, nous allions entendre à nouveau ce que nous connaissons déjà des années 70. La mémoire d’Octobre existe. Elle s’est cristallisée autour de certaines figures et certains faits. Nous avions envie d’autres choses, nous avions envie de détourner l’événement, de prendre l’espace offert pour faire entendre d’autres récits.

« Il est des histoires qui ont besoin d’être sans cesse réactivées afin de pouvoir être relayées avec de nouvelles données et de nouvelles inconnues »[1], nous disent les philosophes Isabelle Stengers et Vinciane Despret.

L’idée de déshabiller l’Histoire, pensée comme un matériel artistique, comme on dévêt un roi de sa fourrure d’hermine ; la liquéfier, la transformer, a donc germé. La question de l’Histoire est une question posée au savoir. Françoise Collin écrit : « il s’agit de retrouver dans le passé les figures de femmes, les strates propres aux femmes, que l’histoire dominante a occultées »[2]. C’est un travail rétrospectif, nous dit-elle, « un travail d’excavation et de résurrection de ce qui a été et qui fut indûment enfoui ».

Octobre, c’est peut-être une façon d’être au monde, une posture de résistance. Un temps politique qui n’appartient pas seulement aux années 70. Ne pourrions-nous pas enchaîner les « octobres » comme on enchaîne les automnes et les hivers ? « Contribuer à les faire germer », comme nous l’écrit Alexandra Pierre.

Certes, les espaces où se sont réunies les femmes pour discuter, agir, comploter, ne se réduisent pas à la rue. Les femmes s’organisent dans des groupes politiques, communautaires, dans leur cuisine, dans les théâtres, dans des maisons d’édition, dans des syndicats… C’est pourtant la rue qui est devenue le théâtre de Je suis une femme d’octobre, ce lieu d’où l’on regarde ces corps en résistance. C’est en marchant la rue Saint-Laurent qu’on peut découvrir la richesse de nos luttes. C’est de la rue qu’on se laisse traverser par la puissance de la murale réalisée par Caroline Monnet, qui habille complètement la devanture d’ESPACE GO.

S’exposer au monde, exposer son désir de vie, son désir de lutte, s’exposer le corps dans une représentation, sur scène ou dans la rue, prend un sens politique et poétique. Il y a assurément une jonction entre l’art vivant et les manifestations, dans ce qu’ils performent : le corps social mis en scène dans un geste « révélateur » et potentiellement « perturbant ». Troubler la circulation urbaine et troubler les affects des spectateurs, dans les deux cas il y a « engagement ».

La résistance, terme galvaudé s’il en est un, fédère de façon remarquable ce qui se dégage des corps représentés et racontés dans cette œuvre que nous avons appelée Je suis une femme d’octobre. Des corps de femmes exposées dans la rue, des femmes qui revendiquent leurs droits, se mettent en jeu, en danger, pour celles qu’elles aiment et celles qui viendront plus tard. Pour les femmes du futur, parce que ce qui précède l’indignation c’est l’amour du monde, et l’amour du monde implique forcément de rêver sa suite. Peut-on aimer sans espoir ? L’amour est un acte de projection et de réparation.

La danseuse montréalaise Karla Etienne, invitée à donner son point de vue sur Love Is the Message, the Message Is Death de l’artiste afro-américain Arthur Jafa, précise que « la résistance est une pratique constante, continuelle et vivante »[3]. C’est exactement ça, ce projet : cinquante ans de mobilisation constante, continuelle et vivante. Des « corps debout, d’une dignité marquante, et ce, même si elles sont en train de tomber. […] Ce n’est pas un corps vide et mou. C’est un corps puissant, plein et vivant. »

Ce qui se dégage du corps des femmes en lutte d’hier à aujourd’hui, relayé en images et en son, c’est l’énergie de leur courage. Leur « feu » dirait Marilou Craft. Leur fougue, dis-je. Les femmes d’octobre sont femmes de résistance, portent en elle la tension entre le monde à transformer et le monde à faire naître, entre l’histoire et la contre-histoire, entre le pouvoir et le contre-pouvoir, entre les droits à revendiquer et les droits institués. « Je sais les femmes d’octobre », raconte Jenny Cartwright. Et « nous savons que nous ne sommes pas seules », lui répond la mémoire.

Les femmes d’octobre sont femmes de dissensus et de résonnance : elles ne cherchent pas à aplanir l’excès, à invisibiliser la différence. Elles en célèbrent la portée. Elles se comprennent dans la diversité. Artistiquement, nous avons préconisé une dramaturgie dissensuelle, une posture artistique qui fonctionne en chambre d’échos et qui honore la complexité des héritages féministes. Nous avons refusé la linéarité. Vous allez ainsi repérer dans les textes et les récits audio des faits et des personnages récurrents. Chaque geste a sa couleur propre et raconte l’histoire avec un angle différent. La répétition, réitération magique et potentiellement infinie, est un choix, une stratégie, qui s’est imposé à nous. Émilie Monnet dirait « travailler en ramifications ». Nous sommes des femmes d’octobre, nous faisons partie du même projet, mais nous avons nos voix propres, nos luttes, et des idées ancrées dans nos vécus respectifs.

À l’instar de mes contemporaines, mon octobre en est un qui succède aux luttes autochtones pour le territoire, aux vagues de dénonciations, au chapitre 2020 de Black Lives Matter, dans un contexte de crise pandémique. Je n’ai pas l’octobre tranquille. Mais dans ce chaos et ce cœur suspendu, je chéris solide et bellement vulnérable ce que les femmes m’apprennent : c’est quand la mémoire de mes blessures s’articule aux souffrances des autres que je sors de moi et que naît la possibilité de l’indignation, c’est-à-dire la beauté, et la puissance incandescente de celles qui « résistent ».

Emmanuelle Sirois
Chercheuse en résidence

[1] Les faiseuses d’histoires: que font les femmes à la pensée?, de Isabelle Stengers et Vinciane Despret, 2011, Éditions La Découverte

[2] Françoise Collin. Anthologie québécoise, 1977-2000, préparée par Marie-Blanche Tahon, 2014, Éditions du Remue-ménage

[3] D’ESQUIVE ET DE REBONDS, Point de vue de la danseuse montréalaise Karla Etienne sur l’œuvre d’Arthur Jafa, https://macm.org/education/le-blogue/desquive-et-de-rebonds/