Lettre à ma fille

Écrit par Alexandra Pierre

Ta grand-mère, ma mère, est arrivée ici en 1970, l’année exacte que l’on célèbre aujourd’hui. Mais évidemment, son histoire, notre histoire, remonte à bien plus loin.

Comme femmes noires, le mouvement fait partie de notre histoire : bouger, s’exiler — de gré parfois, mais souvent de force — avant de s’enraciner dans un ailleurs que l’on transforme en chez soi. Toujours survivre, toujours (se) rebâtir, c’est un peu de cette force que j’aimerais te transmettre.

Mais, où étions-nous au juste dans les années 70 ? À cette époque, les politiques d’immigration qui restreignaient l’installation des personnes non blanches venaient d’être levées. Une proportion grandissante des immigrantes arrivait des Caraïbes et des Antilles. On comptait aussi la présence de femmes noires ici depuis plusieurs générations. Nous étions là, enseignantes, travailleuses domestiques, ingénieures, sociologues, travailleuses dans le secteur manufacturier, étudiantes, juristes, infirmières. Nous étions là, à faire advenir la Révolution tranquille dans Rosemont, dans Saint-Henri, dans Notre-Dame-de-Grâce, dans Saint-Michel, dans Côte-des-Neiges.

Nous, les femmes noires, refusions notre constant renvoi à l’ailleurs et à l’« Autre », notre statut d’éternelles nouvelles arrivantes, cette déshumanisation constante ancrée dans l’histoire et présente dans notre quotidien.

Comme l’ont fait auparavant ces femmes mises en esclavage en Nouvelle-France, mais fuyant pour redevenir libres (en témoignent les archives de différents avis de recherche).

Comme l’ont fait auparavant les fondatrices de l’Association des femmes de couleur de Montréal en 1902 (Coloured Women’s Club of Montréal – CWC), un des premiers groupes de femmes sur ce territoire nommé Québec. Dans le quartier Petite-Bourgogne, alors pauvre, ségrégué et ignoré des pouvoirs publics comme des principaux réseaux caritatifs, elles organisent des services de soutien aux mères célibataires, d’assistance sanitaire et médicale, des campagnes contre la mortalité infantile, des soupes populaires. Elles louent même un lit d’hôpital et réservent des lots dans un cimetière pour assurer l’accès aux soins et une mort digne aux habitantEs de leur quartier. À l’avant-garde des luttes pour le droit au logement, ces femmes noires s’impliquent aussi aux côtés de leurs maris dans leurs efforts pour désagréger les syndicats de l’industrie ferroviaire.

Dans les années 70, nous étions donc déjà là. Mais, comme les femmes autochtones et les autres femmes racisées, nous ne faisions pas partie des femmes à qui on disait : « Debouttes ! » Nous devions certes affronter le patriarcat, mais aussi le racisme, présent aussi au sein des groupes de femmes de la majorité. Nous étions déjà septiques de leur intérêt pour le sort des femmes ailleurs, alors qu’elles en avaient peu pour nous femmes noires installées ici, ni pour les gardiennes autochtones de ces terres.

Nous étions là, menant des luttes enracinées dans un quotidien semé d’abus de pouvoir, de sexisme, de logements insalubres, de fausses sororités, de discriminations au travail, de mépris, de violences policières, toujours fières et combatives.

Nous, femmes noires, avons accompli de grandes choses dont tu peux être fière, par exemple :

  • L’engagement déterminant de femmes noires dans l’affaire de l’Université Sir George William, aujourd’hui l’Université Concordia (1969). Avec d’autres étudiantEs, elles occupent pendant deux semaines le précieux local informatique pour protester contre le traitement réservé aux élèves « de couleur » et l’immobilisme de l’institution. Ces femmes noires — Anne Cools, Juanita Westmoreland-Traoré et bien d’autres — ont pavé la voie au changement social, ici comme dans leur pays de naissance.
     
  • La naissance du Point de ralliement des femmes d’origine haïtienne en 1971. Le Point de ralliement est né de la nécessité de s’opposer à la dictature en Haïti, mais aussi de construire des espaces pour se faire entendre ici, comme femmes noires. Ces militantes s’impliquent donc activement dans la vie politique québécoise, notamment par rapport à la question nationale et au féminisme. Armées de leur perspective anticolonialiste et antiraciste, elles dénoncent la surexploitation des Haïtiennes et des autres travailleuses immigrantes dans leur pays d’origine, mais aussi dans leurs pays d’accueil. Elles investissent toutes sortes de champs pour venir en aide à la communauté haïtienne grandissante : les luttes pour le droit au logement, contre les déportations, contre la brutalité policière.
     
  • La création de la Maison d’Haïti (1972), lieu de mobilisation et d’action pour de nombreuses femmes et féministes haïtiennes. Elles organisent des services d’accueil des immigrantEs et dénoncent tant la déqualification systématique de certaines que l’absence de programmes de francisation pour d’autres. Les bulletins d’information politique de la Maison d’Haïti abordent les conditions de quasi-esclavage des travailleuses domestiques, l’importance de bâtir un système de garderies accessibles pour permettre la pleine intégration des femmes noires, et des enjeux de politique haïtienne et québécoise en mettant en lumière les différents points de vue des femmes noires.
     
  • La mise sur pied du Rassemblement des femmes haïtiennes (1973) par des militantes de la Maison d’Haïti. Elles conçoivent la lutte pour la libération des femmes haïtiennes comme étroitement liée à l’instauration d’une démocratie en Haïti. Dans une perspective socialiste, féministe et internationaliste, elles insistent sur l’importance de l’engagement de la diaspora pour faire advenir un projet politique anticolonial en Haïti et au Québec.
     
  • La grande aventure du Congrès des femmes noires du Canada, où des liens forts se sont tissés entre femmes noires, au-delà des origines et de la barrière de la langue. Entre 1973 et 1982, Afro-Canadiennes de longue date et femmes immigrantes d’ascendance caribéenne, africaine et antillaise se réunissent pour développer des politiques et des actions afin d’améliorer les conditions de vie des femmes noires et valoriser les cultures noires. Elles se battent contre les politiques de déportation qui mettent en danger les exiléEs politiques. Elles dénoncent les conditions de travail précaires d’une large partie des femmes noires. Elles agissent contre le traitement différencié des enfants noirs dans le système scolaire. Ici, mais aussi à l’international, dans le cadre de l’année de la femme de l’ONU (1975), elles insistent pour parler de leurs réalités et de leurs priorités. Elles proposent une analyse des inégalités sociales qui inclut, mais ne s’arrête pas au sexisme, malgré les reproches qui leur sont faits de « diviser » le mouvement féministe québécois.
     
  • Le travail du Comité régional de Montréal du Congrès des femmes noires, qui dès sa création (1974), met de l’avant la triple oppression (femmes, noires, travailleuses) comme facteur déterminant dans la marginalisation sociale des femmes noires au Québec. À partir de cet ancrage, elles discutent des relations hommes/femmes et de la place des femmes dans les familles noires ; elles dénoncent la persistance des discriminations dans la recherche de logements et de travail, dans leur participation aux groupes de femmes majoritaires ; elles publient des lettres d’opinion dans différents médias. Le Comité régional s’inquiète aussi de l’environnement dans lequel évoluent les élèves noirs et réussit à faire supprimer des textes ouvertement racistes de manuels scolaires québécois.
     

Et ces résistances se poursuivent. Aujourd’hui, en octobre 2020, sur ce territoire nommé Québec, des femmes noires de tous horizons continuent certaines de ces luttes et en entreprennent d’autres. Elles sont toujours là, au cœur de Black Lives Matter et des réflexions sur le définancement de la police, dans le mouvement #MeToo, contre le travail précaire dont elles sont les premières victimes, dans les tentatives de construire de nouvelles relations décolonisées avec les peuples autochtones. Elles sont toujours là, à détricoter les stéréotypes accolés aux femmes noires, à se battre pour un mouvement féministe intersectionnel débarrassé de ses inégalités, à défier l’hétéronormativité dans les relations intimes et dans les familles, à bâtir des mouvements écologistes antiracistes et décoloniaux.

Ma très chère fille, voilà de quoi tu hérites.

Pourquoi te raconter tout cela ?

Pour que jamais, sur ce territoire auquel tu appartiens et dont tu as la responsabilité, tu ne te sentes « pas à ta place ». D’autres femmes noires ont vécu cela, d’autres avant toi ont créé des solidarités pour faire de ce monde le leur.

Pour que tu t’appropries cette histoire, la fasse tienne ; pour que tu saches traverser le temps, être traversée par lui et trouver ta propre voie/voix.

Pour que tu puisses poser de bonnes questions et avoir quelques réponses.

Pour que tu reconnaisses quand les appels aux « Nous » ou à la sororité seront sincères et informés et quand ils seront une mascarade pour faire taire ou invisibiliser.

Ton existence n’est donc ni la fin, ni le début, mais bien la suite de la longue histoire de luttes des femmes noires sur ce territoire nommé Québec. Et c’est ce que j’aimerais que tu retiennes de cette lettre.

Pour qu’un jour, à ton tour, tu contribues à faire germer d’autres octobres.

BIBLIOGRAPHIE
Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), NDIAYE, Aly (alias Webster), ZAAZAA Amel (2020). Exposition virtuelle Fugitifs !. Récupéré à : fugitifs.ca
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MILLS, Sean (2016). Une place au soleil. Haïti, les Haïtiens et le Québec. Montréal : Mémoire d’encrier.
RICCI, Amanda. « Contesting the Nation(s): Haitian and Mohawk Women’s Activism in Montreal », dans MOLONY, Barbara et NELSON, Jennifer (2016). Women’s Activism and “Second Wave” Feminism (p. 273‑294). Londres : Bloomsbury Press.
SROKA, Ghila B. (1995). Femmes haïtiennes, paroles de négresses. Montréal : Parole métèque.
WILLIAMS, Dorothy W. (2006). The Road to Now: A History of Blacks in Montreal. Montréal : Véhicule Press.

Photo : André Querry