Entrevue avec Pascale Bussières et Jean-François Casabonne

Pouvez-vous nous parler de la genèse du projet et de votre processus de création?

Pascale Bussières J’étais à un événement de Jennifer Alleyn. Elle vendait des tableaux pour financer la production de son long métrage Impetus dans lequel je joue. Gilles Lapointe, l’historien de l’art qui a rassemblé les lettres de la correspondance entre Paul-Émile Borduas et Rachel Laforest, était présent. Il voulait qu’il y ait une lecture publique de ces lettres. Il nous a proposé, à Jean-François Casabonne et à moi, de faire un duo.

Nous avons donc pris le livre Aller jusqu’au bout des mots et avons fait un montage, une sorte d’édition intuitive, puis une première lecture au Cinéma du Musée des beaux-arts de Montréal.

Jean-François Casabonne Ce jour-là, Rose-Marie Arbour et Gilles Lapointe faisaient une introduction sur l’histoire des femmes au Québec, particulièrement à l’époque du Refus global, et sur les Automatistes.

Après, il y a eu une discussion avec le public. Un homme a posé une question un peu déplacée… Il trouvait que Rachel Laforest était une « agace-pissette ». Des femmes ont réagi.

P. B. Mais sans que nous le sachions, Pascal Laforest, le fils de Rachel, était présent dans la salle et à ce moment-là, il s’est levé.

J.-F. C. Il a dit : « C’est moi le fils de Rachel Laforest. »

P. B. Et a poursuivi en disant : « Si cet amour n’a pas été possible, c’est à cause de moi. » Avec beaucoup de lucidité, il a affirmé que sa mère avait eu un choix à faire et qu’elle l’avait choisi lui, son fils. Ça a été un moment de théâtralité à l’intérieur de la réalité, un moment d’émotion qui avait l’air mis en scène. Sans l’être.

En revenant au processus de J’AI CRU VOUS VOIR, nous nous sommes posé des questions. Est-ce que leur amour est resté plus authentique parce qu’il n’a pas passé par l’épreuve du quotidien? Est-ce que c’est un amour plus absolu? Est-ce qu’il est irréel ou réel? Ce n’est pas un amour fictionnel, puisqu’il a perduré dans le temps. Nous nous sommes interrogés sur la valeur d’un amour comme celui-là. Aujourd’hui, est-ce qu’un amour comme celui-ci est toujours possible? C’est un amour ascète, presque sans rapport physique, transcendant.

Nous nous sommes dit que nous devions faire un spectacle. Nous sommes allé·es au Théâtre ESPACE GO où nous avons rencontré Ginette Noiseux, la directrice artistique.

J.-F. C. Nous savions qu’elle allait être sensible au projet. Parce que 30 ans auparavant, elle avait eu l’audace d’accueillir le spectacle SIGNER dans l’ancien ESPACE GO (rue Clark), dans lequel je jouais Claude Gauvreau et où tous les signataires du Refus global attendaient Borduas qui n’arrivait pas. Et 30 ans plus tard, l’audace de Ginette est encore au rendez-vous. Je trouvais que ça coulait de source de venir féconder le Théâtre ESPACE GO avec cette idée.

P. B. Elle a vite embarqué dans le projet. Nous étions dans le feu de l’action! Ensuite, nous avons pensé à Alexia Bürger pour la dramaturgie. Nous avions beaucoup aimé la pièce LES HARDINGS qu’elle a écrite, entre autres choses.

Alexia est revenue avec des propositions d’archives, faisant ressortir des voix de l’époque, comme celles des philosophes Nicolas Grimaldi et Jacques Derrida qui entrent maintenant en parallèle dans le dialogue, de façon obliquent. Des voix qui questionnent le choc amoureux.

L’intelligence d’Alexia Bürger, c’est sa volonté d’être dans le geste automatiste, d’être dans une pensée, sans l’enfermer. Dans J’AI CRU VOUS VOIR, il y a donc des brisures et une volonté constante de rompre. C’est en lien avec l’époque aussi, les années 50, 60…

J.-F. C. C’est devenu un engin dramaturgique. C’est Alexia et Ginette qui ont pensé à toute l’équipe qui est venue se greffer à la création. Il y a Wynn Holmes qui crée avec Alexia le mouvement et Joseph Marchand qui crée en direct l’univers musical. Nous sommes ensemble au moment de créer. Grâce à cette méthode de travail, toute une organicité est permise.

La conception de décor de Caroline Cloutier se fonde sur la perspective dans l’œuvre de Borduas. Dans ses toiles, il y a un phénomène d’aurore boréale. Caroline crée un univers matériel et théâtral dans lequel nous plongeons. Nous sommes comme des jets de lumière, de chairs et d’os dans sa toile. C’est un geste du présent, dans une force de spontanéité.

La correspondance concorde avec la fin de la vie de Borduas où son style devient épuré. Nous sentons que la fin de sa vie approche. Il écrit : « La vie est courte, Rachel : follement courte. C’est un crime de la laisser se rouiller. » Sa rencontre avec Laforest est fulgurante. Il est entièrement aimanté. Nous nous demandons s’il n’y aurait pas une émanation de leur amour dans le temps.

Parce qu’eux s’écrivent! Ils ont le temps d’absorber, de vivre. Aujourd’hui c’est dur à concevoir, ça va tellement vite et le désir est brûlé, corrodé.

Pascale, que défends-tu de ton personnage, Rachel Laforest? Qu’est-ce qui vient te chercher chez elle?

P. B. Il y a quelque chose de fondamental chez toutes les femmes et à toutes les époques confondues. C’est le déchirement qui existe entre le lien maternel et le lien d’amour. Comme si il y avait un écartèlement inévitable là-dedans. Je pense que nous y sommes aussi confrontées aujourd’hui. Nous le vivons toutes différemment et plus ou moins douloureusement selon les circonstances.

A fortiori, pour Rachel ça l’était, parce qu’elle vivait dans les années 50, parce qu’elle vivait un peu l’opprobre de la famille, parce qu’elle était déjà divorcée, parce qu’elle avait déjà fréquenté un artiste, parce qu’elle avait cet appel de la liberté. Il y avait aussi ce manque de courage ou juste la peur… La peur d’y aller. Elle se retenait parce qu’elle avait un enfant, parce qu’elle voulait préserver, sécuriser ce qui avait été fragilisé.

Cette déchirure, je veux la défendre. Je veux l’honorer. Elle est viscérale. Je pense que toute mère a été prise dans cet écartèlement.

Rachel Laforest est une femme intelligente, lucide, exigeante. Elle s’attend à beaucoup de l’amour et elle est dans l’absolu. Laforest convie Borduas à expérimenter quelque chose qui est presque plus grand que nature. Son élan est dans la projection de l’amour.

C’est-à-dire que l’amour est une création, un geste. Le geste d’amour et le geste créateur sont similaires dans leurs élans, dans le besoin de se redéfinir, dans celui de comprendre comment nous nous positionnons dans le monde. L’état d’amour permet ça : donner un nouveau sens, ressentir les choses différemment, comme la création et l’état créateur le permettent.

Rachel Laforest ne voulait pas être dans l’ombre d’un peintre. Elle l’avait été avec son premier mari. Elle ne voulait pas être la muse, être figée dans cette posture. Donc, elle refuse cette invitation extrêmement séduisante. En même temps, il y a toutes sortes de raisons financières. Cette même résistance est aussi son ennemie. Elle se violente. C’est un peu tragique.

Pascal Laforest nous a dit aussi que sa mère était une femme très libre, militante, féministe. Jamais scandalisée, très ouverte, de son temps. Sans pensée vétuste. C’était un esprit moderne, Laforest, mais qui était enfermé. Ce n’est pas encore la Révolution tranquille. Elle n’était pas peintre, mais elle était dans ce langage, dans cette sensibilité-là. C’est par la peinture, par la toile Les Pylônes de la porte, que Laforest et Borduas ont fini par se voir – se voir sans se voir – d’où le titre de la pièce J’AI CRU VOUS VOIR.

C’est beaucoup de travail ce que nous faisons parce qu’il y a toute une physicalité que nous voulons apporter au projet. Nous trouvons notre propre langage. C’est un grand plaisir, un grand bonheur. J’ai vraiment l’impression que nous sommes dans la création pure. Nous construisons le texte. C’est palpitant. Et très beau.

Jean-François, que défends-tu de ton personnage, Paul-Émile Borduas?

J.-F. C. Aujourd’hui, dans un contexte de rapidité, d’énervement, nous sommes pris dans un mirage d’être et dans une accélération de tout. Dans le regard de Borduas, il y a un désir de lumière, un désir de la mettre en évidence. Il ne veut pas la figer, mais la capter, la laisser libre sur la toile. Il fait la même chose dans ses rapports humains. Il laisse Rachel être ce qu’elle est, malgré son propre désir. Donc, je défends cette liberté que Borduas portait.

Paul-Émile pose également la question de la réussite. C’est quoi « être quelqu’un »? « Être reconnu »? Comment faire partie des institutions et en même temps ne pas en faire partie, ne pas se soumettre au grappin. Borduas cherche vraiment à réussir selon son entendement et sans se laisser formater.

De jouer Borduas sans l’imiter, dans ce théâtre de femme, est une manière de créer un tableau d’alliance, entre ces mondes qui parfois nous séparent, de créer un écho de correspondances, un pont de couleurs vives dans la discussion qui nous lie, à travers ce Borduas, cette Laforest. Ces deux êtres dans l’ailleurs qui se cherchent encore à travers nous, les vivants, font que chaque seconde sur scène sera un moment d’éternité.

Est-ce qu’il y a une question qu’on ne te pose jamais et à laquelle tu aimerais répondre?

J.-F. C. On ne me pose jamais la question : qu’est-ce qui fait que tu te sens vivant? Parce que notre cœur bat, notre sang coule, mais se sentir vivant… Donc qu’est-ce que je veux? Je veux me délester de tout a priori, de toute perception préconçue, de toute chaîne. Dans mon idéalisme, je voudrais me fondre dans le réel invisible. Il y a toujours une part de moi qui se fond dans le mystérieux, dans l’indicible, l’intouchable, l’indéfinissable. Je ne veux pas être défini. C’est ce qui fait que je me sens vivant. Je veux libérer les chaînes de la scène. C’est un combat parce que nous avons besoin de points de repère. C’est le rôle du théâtre que de créer l’ouverture, l’orifice qui fait que par les écrits, par ce qui est donné, il y a quelque chose qui émerge à l’insu de tous.

Nous ne savons même pas ce que nous allons faire surgir chez l’autre.

P. B. La condition de l’acteur, de l’interprète, c’est une condition très particulière parce que nous sommes comme des vortex, des canaux, mais nous y laissons beaucoup de nous malgré tout, dans notre physicalité. Il y a même des points de raccordements qui sont insoupçonnés pour nous a priori et qui nous rattrapent. C’est inattendu et ça surgit à tout moment, même en représentation, parfois au bout de quinze, vingt spectacles. Tout à coup, ça résonne avec quelque chose en toi que tu n’avais pas encore vu. C’est la découverte perpétuelle. Heureusement. Sinon nous aurions l’impression de nous répéter. C’est un métier qui aide à se comprendre et à comprendre les autres par le partage, l’échange, dans cet espace sacré entre la vie et la mort. C’est comme un sas – la scène – une antichambre. Ça demande beaucoup de concentration. C’est un vrai travail, qui est par ailleurs formidable. Beaucoup d’heures de don de soi!

Que donnes-tu au personnage de Rachel? De quoi a-t-il besoin?

P. B. Je lui donne toute ma compassion. J’espère lui donner toute mon intelligence… et ma lucidité.

Cet entretien a été réalisé en mars 2020.