Extraits du texte de la pièce

Extrait 1

DANIEL
Ils étaient ici pour se reposer, se détendre, l’un près de l’autre, loin de tout, la fenêtre de leur chambre s’ouvrait sur la mer des Caraïbes, une mer bleue, tranquille, presque sans ciel dans les reflets du soleil puissant, le juge avait dû maintenir son verdict de culpabilité avant son départ,

CLAUDE
mais ce n’était pas cette juste sentence qui inquiétait sa femme, pensait-il,

DANIEL
c’était un homme jeune qui avait peu l’habitude des tribunaux, déjà cette affaire de délinquants et de proxénètes mis en prison l’avait accablé,

CLAUDE
cette redoutable profession de magistrat, jadis celle de son père, ne serait peut-être pas longtemps la sienne, pensait-il,

RENATA
Renata avait subitement cessé de plaider et elle n’aimait pas être au repos pour quelques mois, mais il n’y avait pas que cette inquiétude de la santé soudain fragile, menacée, il y avait cela, qui était toujours au milieu de leur étreinte ou de leur colère

CLAUDE
cela, cet événement qui, en apparence, s’était déroulé loin d’eux, de leur vie, dans une chambre,

RENATA
une cellule où règnent longtemps les vapeurs froides de l’enfer,

CLAUDE
l’exécution d’un Noir inconnu dans une prison du Texas,

RENATA
la mort par injection létale, une mort voilée, discrète car elle ne faisait aucun bruit, une mort liquide intraveineuse, d’une efficacité exemplaire puisque le condamné pouvait se l’infliger à lui-même dans les premiers rayons de l’aube,

 

Extrait 2

JACQUES
Et Jacques avait enlevé son pyjama, il détachait de sa taille amaigrie, de son ventre, de ses cuisses vouées au même silencieux dépérissement, la culotte absorbante sous le pyjama, ces langes dont on l’avait enveloppé avec une application dévouée mais soucieuse, et Jacques palpait ce ventre, ces cuisses, il auscultait avec des doigts de clinicien le sexe encore dressé, ne devait-il pas savoir, même si pesait sur lui l’ironie d’une telle curiosité, combien encore il pourrait jouir, se satisfaire à l’ombre d’un si grand deuil, accomplir jusqu’au bout ces miracles que lui rendait son excitable fureur sensuelle, friande, cela, il y avait si peu de temps encore, il cajolait Tanjou sous les draps bleus, dans ces pénombres des fins d’après-midi où ils se réfugiaient tous les deux, en ce temps où il s’offensait des pudeurs de Tanjou, le réprimandait d’un air boudeur, en venant étudier ici, n’avait-il pas hérité de ce répugnant puritanisme de l’Amérique du Nord, et pourquoi cette mendicité de l’enquêteur, dans les yeux de Tanjou, Jacques n’était-il pas un homme libre, ce qu’il faisait de ses nuits ne concernait que lui, il lui semblait sentir à ses côtés le garçon luttant contre lui avec ses protestations et ses larmes, entendre la voix à l’accent mélodieux lui dire, vous ne m’aimez donc pas, vous ne m’aimez donc pas, et Jacques le calmerait d’une caresse lasse sur le front, les yeux, la bouche, et pourquoi cette lassitude, c’était là une illégitime offrande à la jeunesse, les relents de ce détestable puritanisme chez Tanjou les avaient peut-être séparés, le garçon ne confondait-il pas sexe et nobles sentiments, comment était donc la forme de son visage, mes doigts glissaient sur les joues proéminentes de Tanjou, sur ses lèvres pulpeuses que je faisais taire, Jacques était un homme libre, il ne fallait jamais lui poser de questions, dans le silence de ces après-midis enfermés dans la chambre, on entendait le vol des mouches contre les stores, le ronronnement d’un ventilateur, et soudain la voix sentencieuse du professeur qui énonçait que l’instinct sexuel fonctionne chez moi comme une machine, un engin pour mes rêves où le risque augmente le plaisir, Jacques se rappelait la morosité de ses propos, il se levait en disant à Tanjou, et si on regardait l’un de mes films, qu’en penses-tu, il jouait avec le bouton du téléviseur, réglait le contraste d’une image, et farouche, pudique, Tanjou détournait les yeux de ces couples de garçons, de leur hardiesse lascive partout, comme on le voyait dans le film que regardait Jacques, aujourd’hui, maintenant, encore pendant qu’il était seul; dans les parcs, les bosquets, les saunas dans toutes les villes d’Europe, d’Amérique, sortaient de leurs cavernes les animaux affamés, assoiffés, le lion léthargique assoupi en Tanjou se réveillerait-il dans un bond de féroce jalousie, qu’est-ce que ce latent puritanisme hérité de notre culture, disait Jacques, moi, je vous aime, disait Tanjou, il faudrait encore venir vers lui, le prendre dans ses bras, le rassurer d’une caresse un peu distante, se mettre à craindre par-dessus tout que ce fût vrai, que lui, Jacques, l’un de ces spécialistes de Kafka dont on ne savait que faire dans les universités, oui, que cela fût vrai, qu’il était, lui, Jacques, l’inaliénable, aimé.

 

Extrait 3

CARLOS
Et boulevard de l’Atlantique Carlos entendit l’appel lancinant des sirènes de patrouilleurs dans la nuit, pivotant sur les roues de sa bicyclette, il les vit, debout sur une estrade surplombant la mer, c’étaient bien eux, tels que le pasteur les avait décrits dans les sermons du dimanche, les Blancs Cavaliers de l’Apocalypse, les fantômes de la suprématie blanche surgis de leur invisible enfer, ils avaient formé un cercle au bout de la rue et chantaient, écoutez bien, citoyens, nous les lyncherons tous, il n’en restera plus un seul, on ne voyait pas leurs yeux ni leurs visages sous leurs capuchons pointus, bien dissimulés sous leurs robes blanches striées de bandes noires, sous leurs capes, on ne les voyait pas, qu’ils fussent de bons pères de famille ou de braves citoyens, Carlos n’eût pas reconnu parmi eux l’épicier de sa rue, ils avaient déjà tout ruiné sur leur passage, un collège noir n’avait-il pas été incendié la veille et qu’arriverait-il demain, ils iraient jusqu’à la remise, lanceraient dans la cour sur les parasols, les tables à dominos, leurs torches fumantes, par une fente dans le capuchon ne voyait-on pas le roulement de leurs macabres yeux,

[…]

VÉNUS
Et Vénus se souvint de ces mots, de ces lamentations de ses ancêtres, il n’y avait de cela quelques décennies à peine, qu’avaient-ils dit, crié, pliant sous leurs joug, dans les cases aux planches pourries, qu’avaient-ils dit, crié, vous, hommes et femmes, où passerez-vous l’éternité, vous voici montés à cheval sur vos belles plantations en nous fouettant le dos, mais où serez-vous demain, où passerez-vous l’éternité, et on ne savait désormais où ils étaient tous, sous leurs tombes gravées, dans le luxuriant silence des plantations métamorphosées en terrains de golf, bien des âmes devaient frissonner sous le tissages de ces verts tapis d’herbes rases, les crânes fendus, les cous lynchés, se retourner sur la terre bien humectée par les arrosoirs du jour,

PASTEUR
et le Pasteur Jérémy n’avait-il pas dit, de sa voix tonitruante qui se trouait maintenant de brefs échos, que le repos du pardon ne leur soit jamais accordé, qu’aucun repos ne leur soit rendu, et qu’on leur pose cette question, vous, vils propriétaires d’esclaves, où, dites-moi, passerez-vous l’éternité, où, dites-moi, passerez-vous l’éternité,

 

Extrait 4

MÈRE
[…] Mère observait Julio qui semblait perdu dans sa méditation, était-ce ce même Julio qui avait dérivé pendant deux semaines sur son radeau, avec sa mère, ses frères et ses sœurs sur les eaux de l’Atlantique,

JULIO
eux qui ne savaient pas nager,

MÈRE
ce radeau, non, Mère ne l’imaginait pas, mais elle se souvenait d’un détail dans le récit de Julio,

JULIO
c’est pendant l’une de ces ravageuses tempêtes entre le ciel et la mer de feu que Ramon, Oreste avaient avalé de l’eau salée,

MÈRE
songeant à Vincent qui dormait en haut, à son minuscule cœur de bébé, Mère entendit dans le silence ces cœurs soudain saisis par l’arrêt de leurs battements,

JULIO
Oreste, Ramon ne respiraient plus, après l’absorption de l’eau salée, les minuscules cœurs avaient cessé de battre, ou battaient-ils encore lorsque Julio vit un hélicoptère dans le ciel, le pilote ne criait-il pas à travers la densité nébuleuse de l’air, nous serons bientôt là, l’hélicoptère Homeland  sera bientôt là, comment l’hélicoptère et ses courageux pilotes s’étaient-ils dissous avec l’espoir du Homeland, de la terre retrouvée, entre le ciel et la mer en tempête, comment cette vision avait-elle pu s’effacer à jamais pour Julio dans le brouillard épais de sa fièvre, le temps de cette traversée de deux semaines,

 

Extrait 5

ADRIEN
Les Abords de la rivière Éternité, ce titre ne serait-il pas plus pertinent, demandait Adrien à Daniel, Les Abords de la rivière Éternité,

DANIEL
et Daniel voyait les ombres, l’Ombre au visage cramoisi dissimulé sous une cagoule, le long de la clôture du jardin, du portail, ces ombres dont les visages sont cramoisis

ADRIEN
comme les monstres rougis à la flamme froide de l’Inferno, celui de Dante,

DANIEL
ou était-ce celui de Daniel, non, ces monstres n’étaient pas là-bas si loin aux abords de la rivière Éternité, de façon abstraite, ils étaient ici, près de nous,

ADRIEN
je ne vois rien, j’avoue que je ne vois rien, dit Adrien en haussant les épaules,

DANIEL
et Daniel pensait à cette marque rouge indélébile dont lui avait parlé Julio, sur le bateau de Samuel, l’Ombre et ses chuintements,

ADRIEN
tutti son pien di spirti maladetti,

DANIEL
ces ombres grimpaient aux murs de la maison, vers la chambre où dormait Vincent, avec les ouragans de l’enfer de Dante, le bateau de Samuel avait été peint de cette peinture rouge de leur haine, ce bateau fendait les vagues, par de beaux matins ensoleillés, avec un enfant à son bord, le cercle de Dante, le cercle des damnés soulevait aussi les vagues, autour du bateau de Samuel qui était heureux, innocent et n’en savait rien, ni son frère Augustino, sous sa cape de surhomme,

ADRIEN
mais sans doute, comme l’avait écrit Daniel, qu’à ces étages, ces cercles de l’Inferno circulaient dans les vagues noires des âmes innocentes, ces vagues et des rivières et des fleuves de la mer Éternité, le manuscrit des Étranges Années débordait de ces âmes dérangeantes, n’était-ce pas un peu gênant de les revoir tous, était-ce même de bon goût de se souvenir d’eux, d’elles,

DANIEL
mais Daniel était un écrivain de son siècle, il avait, bien qu’il fût encore très jeune, une longue mémoire,

ADRIEN
hélas, le manuscrit des Étranges Années débordait d’eux tous, de ceux qui avaient été refusés aux portes de l’enfer,

DANIEL
car plusieurs âmes n’y entraient pas, disait Daniel,

ADRIEN
dans son livre, ces âmes, ces esprits refusés respiraient éternellement un air d’une irrespirable substance, Daniel n’avait-il pas décrit ces êtres comme s’il les eût connus,

DANIEL
dans un bunker, une femme et ses enfants avaient été empoisonnés, qu’avaient-ils fait pour être menés là, par un parent damné, mort avec eux aussi, dans le bunker, ces cadavres d’enfants bien vêtus, d’involontaires suicidés, que faire des enfants de Goebbels comme du chien de Hitler, leur enfer n’avait-il pas été de naître entre les mains de leurs bourreaux, nul n’avait pitié des âmes innocentes nées de la damnation, un nourrisson, un jeune enfant, pouvaient-ils être coupables de la destruction de populations entières ? mais par quelle malédiction peut-être d’ordre divin ces âmes avaient-elles ainsi porté la calamité, elles qui étaient innocentes, elles réclamaient le droit à l’innocence de ne jamais avoir voulu naître, leurs plaintes étaient celles de l’éternelle soif dans cet air d’une irrespirable substance, ces cercles renfermant les esprits maudits dont les plaintes étaient celles de chiens qui aboient,

ADRIEN
et Adrien disait à Daniel, mon ami, croyez-moi, c’est le critique en moi qui s’adresse à vous, trop d’abondance dans la description du chaos, mon ami, la sobriété de la phrase, plus de sobriété et de retenue, mon ami, votre manuscrit Les étranges années n’est-il pas un produit excité de notre temps,