Entretien avec Denis Marleau et Stéphanie Jasmin

Au cours de son histoire, UBU a fréquemment créé des spectacles à partir de textes non théâtraux. En quoi le roman de Marie-Claire Blais s’inscrit-il dans cette démarche?

Denis Marleau © Stéphanie Jasmin

Denis Marleau — Soifs nous a d’abord interpellés par le souffle de son écriture, son ampleur hors normes, la vision kaléidoscopique des univers qu’elle embrasse et sa profonde humanité. Avec les acteurs et tout ce que le théâtre peut mettre en branle, notre désir est de s’accorder à la respiration singulière de Marie-Claire Blais, dont l’écriture se déplace d’un personnage à l’autre, toujours à travers un continuum d’idées, de situations ou de sensations, et aussi par leurs décrochages et leurs digressions qui les font passer d’un plan à un autre, de l’intime à l’universel.

Stéphanie Jasmin – Cette plasticité complexe, libre et ample, de la forme romanesque qui se module en direct par le relais de la pensée de chaque personnage, en intégrant au plus profond de ce maelstrom intime l’art et la création autant que les questions politiques ou philosophiques, nous donnait envie de donner corps et voix à cette langue.

Quels principes vous ont guidés pour l’adaptation de ce premier roman du cycle romanesque pour la scène?

D. M. — Les dix livres du cycle sont constitués de phrases qui font souvent plusieurs pages. Dans le premier roman, Soifs, j’ai compté 65 points finaux sur 316 pages dont l’écriture se déplie sans transition apparente en narrations et monologues intérieurs et qui circule d’une temporalité et d’un lieu à l’autre. Cette trame éclatée d’une grande densité révèle à la fois un tissage sonore rigoureux et très sensible dans l’entrecroisement de toutes ses voix et de leurs discours. Je me suis donc concentré sur le premier opus du cycle, en intégrant quelques extraits de quatre autres romans. Une fois les personnages choisis, c’est à partir des longues « phrases-séquences », devenant les matériaux du spectacle, que j’ai sculpté le texte en le redistribuant entre eux. En bref, une quarantaine de matériaux tirés de ce vertigineux territoire d’écriture viennent composer un autre territoire à explorer pour la scène et pour les acteurs.

Stéphanie Jasmin © Angelo Barsetti

S. J. — La force de cette écriture réside dans sa respiration rythmique et musicale, presque incantatoire. C’est un roman-poème qui nous bouleverse par la beauté des apparitions qu’elle suscite et qui s’éclairent entre elles. Dans ce flux verbal ininterrompu se trouve aussi en creux un roman-théâtre qui dessine des individualités, de véritables identités.

Comment rendre la multiplicité des atmosphères et des lieux?

D. M. — Au fil du travail, j’ai eu l’impression d’avoir construit avec Stéphanie une maison ouverte à tous les vents, aux multiples rumeurs du monde. Il y a bien sûr la musique de la fête, mais beaucoup d’autres surgissent dans la pensée des personnages qui révèlent par fragments leurs états d’âme, leurs histoires, leurs destins. La musique devient un marqueur de l’instabilité de leurs vies où tout oscille entre le présent et ce qui est déjà arrivé, ou se produira peut-être; c’est le temps de la pensée où le passé comme l’avenir peut se revisiter et se transformer.

S. J. — Soifs se passe dans une île, visiblement inspirée de Key West, là où réside Marie-Claire Blais depuis plusieurs années. En filmant là-bas, j’ai cherché des sortes d’artéfacts, de traces issues de ces images qui foisonnent déjà dans le texte, plus comme des fragments, des gros plans sur un détail, pour en créer une topographie sensible, suivant « en sourdine » la mobilité et la subjectivité de la pensée. Sur le plateau, c’est à travers les personnages qui sont porteurs de paysages en soi, que nous voyageons de l’ombre à la lumière, du dehors au-dedans.

Quels sont les enjeux de l’œuvre?

S. J. — Soifs met en jeu les contrastes sidérants du monde dans lequel on vit. Si l’on peut situer la temporalité du premier roman à la fin des années 1990, avec le sida, la guerre du Golf, Tchernobyl, il y a chez Marie-Claire Blais une sorte de don de prémonition qui élargit la portée de vue et anticipe aussi les enjeux politiques et sociaux actuels et criants, comme les naufrages des migrants, la violence sexuelle faite aux femmes, les enfants-soldats, la résurgence du racisme aux États-Unis, le péril climatique… Que faire avec cette violence et surtout avec notre impuissance? Comment continuer à vivre normalement après avoir vu un reportage sur les enfants-soldats au Yémen ou écouté le témoignage d’une famille syrienne rescapée des traversées mortelles? Marie-Claire Blais ne sépare pas ces deux plans de l’existence, elle les relie, les confronte constamment, en juxtaposant ces situations de façon concrète par le côtoiement de ses personnages contrastés et de leurs différentes expériences de vie. Elle donne ainsi une dimension réelle et intime à ces tragédies qui nous concernent directement ou nous parviennent chaque jour à travers les médias, révélant une mémoire collective, plus profonde et commune que l’on pense.

D. M. — Dans le roman, Daniel, l’auteur des Étranges années, est la figure homonymique de l’écrivaine de Soifs, car c’est à travers lui que résonne son approche lucide et sensible de l’Histoire. Une vision de l’art et du monde à la fois subversive et humaine qui oscille entre la révolte et la compassion, à l’instar de Marie-Claire qui regarde la vie et la nature, imprévisibles et toujours en mouvement à partir d’une position fixe et bienveillante. Elle se met en relation autant avec le bourreau qu’avec la victime, avec les êtres qui se noient et ceux qui les sauvent, avec ceux qui entrent dans la vie et ceux qui la quittent, avec les vents d’orage et les doux alizés, avec les chats et les oiseaux; rien de l’enfer ni du paradis n’échappe à son regard.

Cet entretien a été réalisé par Paul Lefebvre à l’occasion de la création du spectacle au Festival TransAmériques 2019.