Dossier dramaturgique (partie 4) par Elsa Pépin

SOIFS MATÉRIAUX : Le chant de la conscience

De prime abord, la longue phrase presque sans ponctuation ni paragraphes où se mêlent et s’entrecroisent divers narrateurs peut paraître difficilement traduisible au théâtre. La force littéraire de Soifs tient à cette prodigieuse prouesse de Marie-Claire Blais qui consiste à réunir plusieurs consciences humaines dans un même souffle ininterrompu. Comment adapter cette phrase en continuum au théâtre sans perdre le fil de la narration? Comment rendre compte de la merveilleuse musique des voix qui s’épousent comme une seule et grande communauté affective sans égarer le spectateur?

Stéphanie Jasmin et Denis Marleau ont relevé le défi en refusant toute concession, fidèles à l’esprit de la créatrice de l’œuvre, choisissant ne pas modifier la phrase de Blais, mais plutôt de la laisser entendre presque telle quelle sur scène. Signant l’adaptation théâtrale, Marleau a effectivement composé le texte de Soifs Matériaux à partir d’extraits tirés majoritairement de Soifs (1995), mais aussi de Naissance de Rebecca à l’ère des tourments (2008), Mai au bal des prédateurs (2010), Des chants pour Angel (2017) et d’Une réunion près de la mer (2018), extraits livrés presque sans modifications, si ce n’est du découpage nécessaire au montage du texte. Les interprètes se partagent la narration, parlant d’eux au « il », narrant leurs propres actions, respectant la forme inventée par Blais qui unit les voix individuelles et leurs variations en une voix d’ensemble, non pas celle d’un narrateur omniscient qui interprète, mais celle d’une conscience qui écoute, accueille et traduit la pluralité des voix dans sa soif de vivre.

Le résultat est convaincant : les voix individuelles entrelacées dans la phrase unique de Blais se trouvent facilement différenciées par leur distribution entre les interprètes. Ce qui semblait être un texte presque intraduisible sur scène gagne en force : à la musique de la langue blaisienne s’ajoute la physicalité du corps des acteurs et actrices, celle des modulations et du grain des voix humaines qui se l’approprient. On découvre à quel point chaque personnage possède sa propre mélodie, sa propre musique, ses propres modalités. Le chef-d’œuvre de Marie-Claire Blais s’incarne donc de manière viscérale et devient une vraie « composition de chair et de sang », pour reprendre l’expression utilisée par le personnage de Daniel dans Soifs.

Sur scène, le spectateur accède à la multitude chorale livrée par les interprètes, mais aussi à cette voix universelle surplombant l’histoire : la voix forte, bienveillante et inaltérable de Blais derrière, qui chante et berce cette communauté de personnages. À cette voix dominante s’allie sur scène celle de la musique, jouée en direct par le quatuor à cordes Bozzini sous la direction de Philippe Brault (contrebasse) et la présence de Jérôme Minière à la guitare. La jeune fille et la mort de Schubert et le Requiem de Mozart, cités dans les romans, deviennent, interprétés sur scène, des complices, dirait-on, de la voix de l’écrivaine, de ce souffle inaltérable, sorte d’harmonie qui n’exclut pas le chaos de la pluralité des voix, mais l’accueille plutôt avec empathie. Le texte et la musique forment une symphonie organique entre deux chants liés, parfois miroir, parfois contrepoint, dans ce jeu d’entrelacs qui caractérise Soifs.

Pour l’adaptation théâtrale, Jasmin et Marleau ont choisi de concentrer l’action sur le premier roman de la série, lors de cette fête donnée en l’honneur de la naissance du petit Vincent, troisième enfant de Mélanie et Daniel. S’y retrouvent des amis écrivains, la tante Renata, la mère de Mélanie et plusieurs autres. Durant cette célébration baignée d’une atmosphère de fin du monde, la vingtaine de personnages retenus parmi la centaine, issus de milieux sociaux et de pays divers et de tous âges, incarnent chacun à leur façon une réalité, un désir ou une soif : soif de justice pour Renata, la juriste tourmentée par un condamné à mort probablement innocent; soif de reconnaissance et de sens pour Daniel, l’écrivain qui ne trouve pas d’éditeur; et ainsi de suite. On y aborde les tensions raciales, la violence faite aux femmes et la menace terroriste à travers cette communauté humaine qui révèle ses angoisses, ses inquiétudes et joint ses questionnements intimes aux enjeux collectifs de notre temps.

Le sens et l’originalité émergent de ce va-et-vient entre la conscience individuelle et la conscience commune, cette danse fine et complexe que la mise en scène de Marleau et Jasmin saisit et honore, notamment par des projections en gros plan du personnage de Daniel. En montrant le visage de l’écrivain, double de Blais, sur grand écran, les metteurs en scène placent au centre de l’univers la conscience de l’écrivain, indiquant que l’histoire racontée est aussi celle que narre Blais elle-même, celle par qui tous ces gens, nés de son imaginaire, existent. La simultanéité des récits qu’on retrouve dans la narration romanesque est recréée par la présence constante des acteurs et actrices sur scène, alors que leurs scènes sont éclairées tour à tour, mais qu’ils continuent à vivre lorsque le projecteur se pointe sur un autre.

Les projections vidéo de Stéphanie Jasmin, de lents plans séquence du Sud où l’on sent la moiteur des tropiques et le vent du bord de mer, renvoient sans être identifiables vraiment à l’île du roman, un lieu proche du Key West où vit Marie-Claire Blais mais qui reste innommé. Le flottement hypnotique qui se dégage de ces images évoque l’espace d’abord mental raconté dans Soifs, ce lieu unique qu’a inventé Blais pour parler de notre humanité à travers les différentes consciences de ses personnages. Un espace imaginaire organisé non pas selon un récit linéaire ou une hiérarchie habituelle des idées, mais plutôt par évocations, associations, courts-circuits, ressassements et répétitions, un ordre rappelant celui de la pensée que la direction artistique de Soifs Matériaux recrée avec soin. L’atmosphère onirique de la pièce rejoint l’univers des romans, à la lisière du réel et du rêve, un monde qui parle de nous, nos peurs, nos violences, nos confinements, nos pulsions dangereuses, mais s’en détache aussi, évitant toute référence directe à l’actualité, lui préférant un traitement intime, intérieur.

Réputé pour ses adaptations d’œuvres littéraires inédites et exigeantes, UBU semblait tout désigné pour transposer ce monument littéraire à la scène. Habitué de fréquenter des textes avant-gardistes tels que Jarry, Beckett, Queneau, Koltès, la compagnie semble avoir des affinités naturelles avec l’univers romanesque de Blais. L’écrivaine affiche effectivement une parenté avec ces auteurs qui ont choisi de passer par une réinvention de la langue et de la forme pour dire les bouleversements de leurs temps. Blais rejoint aussi UBU à un autre égard. Soifs foisonne de références artistiques, littéraires et picturales, et donne la parole à nombre d’artistes, écrivains, peintres, musiciens, danseurs, photographes. Blais crée à l’intérieur même de son œuvre un dialogue entre les disciplines artistiques. L’échange entre différentes formes d’art et de paroles, l’intégration de langages tels que la poésie, la musique, l’art visuel, le masque et la vidéo dans le théâtre d’UBU semble correspondre à la vision artistique de Blais marquée par l’abolition des frontières entre les différentes formes d’art, les différents langages. Dans la transposition théâtrale de Soifs, le dialogue entre le roman et le théâtre s’avère fécond, presque viscéral. Le tissu romanesque de Soifs, si riche et novateur, trouve un écho dans la théâtralité imaginée par UBU où les frontières s’estompent entre la vie réelle et la vie intérieure. Le décor en paliers, les images projetées et la musique cohabitent avec le jeu des acteurs de manière à recréer l’atmosphère de perméabilité des romans.

Blais a inventé une forme nouvelle pour dire le monde d’aujourd’hui, une forme ancrée dans des réalités tangibles, réelles, actuelles, mais qui les dépasse aussi. Qu’il soit question de la « condition féminine sans cesse violentée », de « trente-quatre Panthères noires tuées dans les rues de New York », d’un « instinct sexuel qui fonctionne comme une machine » ou de cet enfant qui, à quatre ans, « lui avait demandé si c’était aujourd’hui qu’ils allaient tous mourir », chaque fois, on se retrouve en face d’un miroir de notre monde, mais chaque fois aussi, on accède à l’incarnation individuelle de ces bouleversements, à sa déclinaison intime, personnelle, unique. Chaque personnage reflète une variation de l’expérience universelle et participe à ce grand chœur commun.

Le théâtre, par nature lieu de la présence et de la communion, devient ici un espace ouvert où s’entrelacent les histoires de tous ces êtres pour lesquels on devient lentement compatissants, s’y retrouvant un peu, parce qu’ils racontent des réalités universelles, hors du temps, mais aussi parce que leurs peurs et leurs élans nous sont intimement familiers.