Dossier dramaturgique (partie 3) par Elsa Pépin

Le flux de la conscience

À l’image d’un monde qui va vite, Soifs est un récit impressionniste où les voix s’expriment et se bousculent avec spontanéité, persistance, jaillissant en désordre, rejoignant le flux de la pensée, le fameux stream of consciousness cher à Joyce dans Ulysse et à Virginia Woolf. Ce procédé d’écriture consiste à reproduire le mouvement de la pensée du personnage, son monologue intérieur tel qu’il survient, souvent de façon désordonnée comme l’est la pensée. Blais se réfère d’ailleurs, en exergue à Soifs, aux Vagues de Woolf, auquel la narration du cycle est souvent comparée. Si le traitement de la phrase dans Soifs peut effectivement faire penser à celui des Vagues, la taille monumentale du cycle (2928 pages, très exactement), forme un projet à part, sans équivalent.

Soifs est une symphonie humaine, une « plongée en apnée, où il faudrait se raccrocher au seul souffle de l’auteure pour tenir le coup »4. En effet, le lecteur doit d’abord s’habituer à la construction particulière de cette narration polyphonique que se relaie chaque personnage sans rupture. Une narration sans chapitres, sans paragraphes et presque sans ponctuation. L’entrelacement de centaines de voix livrées dans la proximité de leur conscience intime crée un véritable tourbillon, une sorte de tempête humaine où luit, au milieu du chaos, la lumière de celle qui orchestre le tout.

La longue phrase de Soifs, livrée d’un seul souffle, où se croisent et se tissent plusieurs trames narratives et temporelles, délaisse le point de vue omniscient au profit d’une instance narrative qui se fond à l’intimité des personnages, tout en créant une certaine posture d’ensemble distanciée. En effet, par la simultanéité de tous les récits racontés, simultanéité de tous les lieux et tous les temps, Blais plonge le lecteur dans une sorte d’éternel présent qu’elle seule organise. On y retrouve l’influence de Proust, notamment, qui a pratiqué ce traitement particulier du temps, mais aussi de Faulkner.

Plusieurs lecteurs et critiques font un lien entre la forme ouverte et la multiplicité des voix qui se croisent dans l’œuvre et l’ordre de la mondialisation. Or, si Soifs peut être lu comme une épopée d’envergure sur notre époque, un chant choral reproduisant le rythme fou de notre monde ultra-connecté et ultra-médiatisé, le cycle dépasse cette comparaison. Au contraire, on peut lire Soifs comme un acte de résistance à notre engourdissement devant la violence, à notre mondialisation qui délie les liens humains à mesure qu’elle les multiplie. Blais invite avec Soifs à renouer avec la compassion en devenant la confidente, dirait-on, de chaque être humain, dans un lieu étroitement lié au réel, mais qui le dépasse. Un jardin vivant où se cultivent l’amitié et les rapprochements, où chacun partage la même terre éprouvée, bousculée, mutilée. Un espace inventé par Blais pour dire l’importance de chaque vie, qui fait aussi penser au Jardin des Délices de Jérôme Bosch, auquel le roman de Daniel est comparé. Ce tableau monumental qui dépeint la folie des hommes dans leur multitude sous forme de grouillement théâtral aux infinis détails rappelle en effet la fresque de Soifs. Le paradis, la vie avant le déluge et l’enfer y sont représentés de la même manière que Blais raconte les folies destructrices comme les joies de vivre dans son cycle, n’épargnant aucun détail et plaçant chaque vie sur le même plan, en face des tentations diaboliques, des flammes de l’enfer, et de ce jardin fragile qu’on partage tous.

Si Blais parle d’un monde qui manque de justice, d’empathie ou de communion, elle y répond par son œuvre, ouvrant un espace décloisonné où le meurtrier partage la phrase d’une victime, le Noir celle d’un Blanc suprématiste, un être effrayé par la mort, avec un autre qui la provoque. Rassemblée ainsi, en dehors de toute hiérarchie, l’humanité communie pour ne former qu’une seule et même voix. Blais invente un espace infiniment ouvert où chacun est invité. Et Dieu sait si notre époque férue de frontières identitaires et de murs en a besoin.

 

4 Laurence Côté-Fournier, « Le monde derrière le rideau », dans Liberté, no 312, étant 2016, p. 44.

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