Dossier dramaturgique (partie 2) par Elsa Pépin

Soifs : Un jardin ouvert

Elle aurait pu titrer ce gigantesque projet par une image catastrophique, un mot grave en écho aux mille violences dont il est question. Or, ce sont plutôt les multiples soifs de ses personnages qu’elle a choisi de mettre en tête du projet. La soif qui renvoie au désir et à l’espoir de ceux qui continuent à chercher du sens et de la lumière dans le chaos et la noirceur. Cette soif sied bien aux êtres du cycle romanesque de Soifs, des êtres qui persistent à croire en un idéal malgré les malheurs, les épreuves, les violences, mais elle sied également à leur génitrice, elle-même porteuse d’un insatiable désir de solidarité et de résistance, d’une foi profonde en l’humanité et en l’art, capable d’enchanter les zones les plus sombres de la société.

Marie-Claire Blais entame cet imposant cycle romanesque en 1995, pour aboutir à une épopée de près de 3000 pages divisée en dix romans et bouclée en 2018. Dans cette œuvre exigeante et tentaculaire, l’écrivaine poursuit son entreprise littéraire orientée vers les misères humaines, mais s’attarde cette fois à mesurer comment l’horreur et la violence du monde actuel agissent sur la conscience humaine. Y sont notamment abordés la dépendance, l’abus sexuel, le terrorisme, la peine de mort, la menace d’une destruction nucléaire, le sida, mais aussi l’amitié, l’amour, le pouvoir de l’art et l’importance de la communauté. Si Blais offre un regard lucide et clairvoyant sur la société et ses violences, elle invite aussi à résister et à ne pas perdre espoir.

Le premier titre, Soifs (1995, Prix du Gouverneur général), qui donne son nom au cycle, se passe principalement sur une île du golfe du Mexique décrite comme un lieu idéal qui ressemble fortement à Key West et s’avère un véritable microcosme américain du monde contemporain. Ce roman se concentre sur la figure de Daniel, écrivain et alter ego de Blais qu’on suivra pendant tout le cycle. Daniel travaille pendant des décennies à un projet fou et immense intitulé Les étranges années qui relate ses années de dépendance à la cocaïne à New York. L’œuvre de Daniel devient une sorte de mise en abîme du cycle romanesque de Blais, foisonnant de réflexions sur l’écriture, la place de l’écrivain dans la société et son rôle pour décrire les horreurs de notre temps. Conscience inquiète, lucide et tourmentée, Daniel nous fait voir le monde par ses yeux de la même manière que Blais nous offre un miroir du nôtre1. « Daniel se disait qu’il n’y avait de paradis pour l’homme que dans le silence et la lâcheté », peut-on lire. Exit le bonheur de surface chez Blais. La vérité se trouve plutôt dans la clairvoyance face aux horreurs, aux misères et à la tragédie quotidienne de l’humanité à laquelle elle nous convie, sans jamais sombrer dans le cynisme.

Le premier tome met également en scène Renata, juriste venue se reposer sur l’île suite à une opération, obsédée par l’exécution, dans une prison du Texas, d’un Noir qu’elle croit innocent. L’image du condamné dans sa cellule l’obsède et avive sa révolte contre la peine de mort qui sévit dans son pays. S’y retrouve aussi sa nièce Mélanie, femme engagée au brillant parcours, mère de trois enfants, dont le petit Vincent, et épouse de Daniel. Autour de Daniel et Renata gravitent les vies de plusieurs autres personnages : artistes, musiciens, écrivains engagés, activistes et marginaux, tous réunis dans une fête destinée à célébrer les dix jours du petit Vincent, atteint d’un souffle au cœur. Cette fête coïncide aussi avec la mort de Jacques, un ami de Daniel spécialiste de Kafka.

Les mêmes personnages se retrouvent dans le second tome, Dans la foudre et la lumière (2001), alors que Daniel a publié son roman, mal reçu par la critique. Le troisième tome, Augustino et le chœur de la destruction (2005), se déroule autour de l’anniversaire de Mère, fêtant ses quatre-vingts ans, qui fait le bilan de sa vie et s’interroge sur la manière dont elle souhaite quitter ce monde. En plus des artistes réunis à cette fête apparaît le personnage d’Augustino, adolescent de seize ans, fils de Daniel et Mélanie, apprenti écrivain qui incarne la conscience anxieuse d’une jeunesse désemparée face à la destruction annoncée de la planète.

D’autres personnages s’ajoutent à la fresque, dont l’enfant Angel, un enfant atteint du sida, et le médecin qui le soigne, Dr Dieudonné. Un groupe de drag queens apparaît dans le cinquième tome, Mai au bal des prédateurs (2010), puis revient dans le huitième tome, Le Festin au crépuscule (2015), en plus de plusieurs autres, une centaine, au total, qu’il serait impossible de tous énumérer ici.

Le Festin au crépuscule est le tome le plus directement orienté vers la violence et les menaces de fins du monde de tout le cycle. Daniel assiste, lors d’un festival littéraire international organisé en Écosse, à l’assaut de jeunes terroristes masqués et armés. Si l’attaque tragique laisse planer sur ce livre une atmosphère sombre et prémonitoire, le dénouement offre de l’espoir. Blais termine le roman sur une image de communion humaine entre l’enfant Angel et son ami Kitty. À ce portrait très actuel des atrocités et dérives violentes de notre époque, Blais insuffle une touche de lumière, refusant de clore le tableau sur l’apitoiement ou le désespoir, lui préférant une ouverture vers la compassion.

La poétique de Soifs se construit autour de cette idée d’ouverture. Aux exclusions, rejets et cloisonnements, elle oppose une écriture et un imaginaire sans frontière où les individus circulent et se relaient la parole sans fin, sans distinction et sans hiérarchie. Des chants pour Angel (2017) incarne bien cet accueil démocratique des êtres les plus mauvais comme les plus purs. Le roman met en opposition l’enfant sidatique dont on organise les funérailles et un jeune homme suprématiste blanc qui attaque une église noire et médite en prison un Manifeste de la haine. La figure de l’innocence, la victime muette, affronte celle de la haine, le coupable qui glorifie son crime, mais chacun d’eux mérite la même attention pour l’écrivaine. Blais plonge dans la conscience de ses personnages avec l’égale conviction que de tout être peut jaillir la lumière. Elle accompagne chaque personnage avec une fidèle confiance, âme bienveillante recevant les confidences de l’humanité sans discrimination, se faisant leur dépositaire, leur gardienne. Elle développe une proximité avec ses personnages, quel que soit leur statut, car pour elle, chaque vie mérite d’être racontée. Morts et vivants côtoient ainsi animaux et humains en tous genres. « Ne sommes-nous pas tous les enfants d’un hasard incohérent », pense Daniel, relevant cette idée que nous sommes tous égaux devant la vie.

Les principaux personnages du cycle se retrouvent dans le dernier roman de la série, Une réunion près de la mer (2018), qui a pour cadre une grande fête organisée par Daniel pour les dix-huit ans de Mai. Daniel se trouve ici investi par un devoir de mémoire, convoquant des événements et figures de l’histoire, comme celle du docteur Mangele qui exerça dans le camp de Birkenau, ainsi que celle d’Herta Oberhauser, seule femme médecin des camps nazis. Passé et présent se trouvent liés par la conscience du personnage, de la même manière que tout circule dans Soifs, abolissant toutes les cloisons temporelles, spatiales et mentales. Même la fin du cycle n’en est pas pour autant un achèvement, comme l’a si bien démontré Kevin Lambert : « Les frontières, les limites, les fins dès qu’elles apparaissent, sont aussitôt déjouées : on nous rappelle leur incertitude, leur perméabilité, et le mouvement de l’écriture tend vers leur au-delà »2. En effet, le cycle de Soifs invite à entrer dans un espace hors de la temporalité habituelle, un lieu où passé, présent, futur surviennent simultanément dans la conscience des personnages. De nombreuses scènes du cycle sont d’ailleurs construites autour de leurs rêves ou de leurs visions, mêlant songe et réalité pour mieux ouvrir et dépasser le cadre du réel et faire de ce long récit déployé sur dix tomes un chant sans début ni fin. L’absence de clôture se révèle jusque dans sa conclusion, elle-même ouverte vers la continuité. Il n’y a pas de fin à Soifs, parce qu’il n’y a pas de fin à l’humanité et le refus de finitude ouvre une porte sur l’avenir.

Truffé de références aux États-Unis et à des bouleversements réels, le cycle ne fait jamais de référence directe à des événements. Microcosme de l’humanité et des tares universelles, il dépasse son époque, appartient à un temps et un espace presque mythologiques. L’île est « à la fois notre monde et nous-mêmes, dans notre intériorité »3, explique Blais. S’il évoque des événements tels que l’ouragan Katrina (désigné comme la « Grande Dévastation ») et traite de problèmes liés à notre époque, Soifs dépasse la chronique sociale de son temps. Les histoires et les êtres racontés nous ressemblent, ont tous un peu de nous, mais appartiennent aussi à une histoire universelle. Blais y dresse un portrait lucide de notre rapport à l’actualité, dont les images bombardent nos écrans, et de la destruction omniprésente, portait de « ces temps de guerres spontanées et d’exodes écologiques », pour reprendre les mots du personnage de Mélanie. Les horreurs se perpétuent et se relayent, d’époque en époque, de lieu en lieu, pour finir par ne former qu’une seule et même histoire qui se répète inlassablement.

Si ce constat peut paraître dur, Blais ne se laisse jamais emporter par le désespoir. Au contraire, de Soifs émane une tragique beauté. Quelque chose comme un espoir d’harmonie entre cette communauté humaine issue de toutes les classes sociales, de toutes les origines, de tous les milieux. Homosexuels, travestis, Noirs, clandestins, exclus, marginaux, riches, artistes, mais aussi parias, pédophiles et meurtriers se partagent la narration et deviennent solidaires, égaux, soudés par une commune destinée. Blais crée un lieu ouvert où chacun est accueilli. Un espace démocratique, neutre et bienveillant où, comme chez Rabelais ou d’autres écrivains associés au carnavalesque, le haut et le bas communiquent dans une circularité continuelle, une absence totale de hiérarchie.

L’écriture circulaire, obsédante et labyrinthique de Soifs rappelle aussi La Divine Comédie de Dante, d’ailleurs citée dans le texte. Daniel a des visions des cercles de l’enfer du grand poète italien, cercles des damnés, des maudits, auxquelles se mêlent les âmes innocentes. Soifs convoque effectivement tous les damnés de la terre, les innocents comme les bourreaux, sans discrimination. Mais Dante est aussi le sujet d’Adrien qui en est le spécialiste et ne cesse de rappeler à l’esprit de Daniel cette référence à laquelle il devrait se rapporter plutôt que d’intégrer des faits divers dans son roman. Soifs est la preuve que La Divine Comédie peut très bien cohabiter avec les tragédies du présent et du commun des mortels.

 

1 Voir à ce sujet l’excellent chapitre consacré à Marie-Claire Blais dans : Lise Gauvin, « Marie-Claire Blais, L’observatrice militante », dans Le roman comme atelier, la scène de l’écriture dans les romans francophones contemporains, Karthala, 2019.

2 Kevin Lambert, « Une réunion par le livre. Le multiple et l’écriture dans le cycle Soifs de Marie-Claire Blais », in Nouveaux cahiers de recherche, CRILCQ, p. 116.

3 Marie-Claire Blais, dans l’entrevue donnée à la revue Liberté, no 312, été 2016.

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