Dossier dramaturgique (partie 1) par Elsa Pépin

Marie-Claire Blais, écrivaine phare

L’image première, quand on la croise, est à la fois celle d’une femme humble et discrète, comme celle d’une enfant éternellement espiègle. Regard perçant, généreuse, sans prétention aucune et nullement atteinte par les mondanités, Marie-Claire Blais semble n’avoir ni âge ni étiquette pour la décrire, à l’instar de son œuvre. Elle habite la littérature tout en restant connectée au réel. Ses livres forment un ensemble cohérent, bien qu’uniques, chacun à leur manière, réitérant chaque fois l’engagement total et sans concessions de l’écrivaine dans l’écriture. À la fois politiquement engagée et complètement dégagée des dictats de l’industrie culturelle et des modes, Marie-Claire Blais est d’une classe à part, celle des esprits libres et visionnaires, celle des génies, oserait-on dire, qui saisissent le pouls de leur temps sans en être prisonniers.

Précoce et remarquée dès ses débuts, alors qu’elle publie son premier roman, La Belle bête (1959), à l’âge de vingt ans, Marie-Claire Blais est désormais aussi remarquable par la pérennité de son prolifique parcours. Née à Québec en 1939, désormais installée à Key West aux États-Unis, poète, auteure dramatique et romancière, elle a publié une soixantaine de titres et n’a de cesse d’interroger son époque depuis soixante ans, construisant une œuvre ambitieuse et exceptionnelle à bien des égards.

Blais se démarque dans l’histoire de la littérature québécoise par l’originalité de son écriture et son indépendance notoire depuis son premier roman. La Belle bête détonne dans le paysage littéraire plutôt conservateur de l’époque, abordant l’inceste dans un langage cru. Les relations tordues entre une jeune femme laide et son jeune frère idiot, mais aussi très beau sont décrites avec une sauvagerie gothique étonnante pour une écrivaine si jeune. Déjà, les libertés qu’elle prend avec la langue annoncent son rejet des codes et de l’orthodoxie.

Suivra une très abondante production durant la décennie des années 1960. On connaît surtout Blais pour Une saison dans la vie d’Emmanuel (1965), qui lui a valu le prestigieux Prix Médicis à l’âge de 26 ans. Le roman, fort remarqué dans le contexte d’effervescence culturelle de la Révolution tranquille, propose une parodie du roman de la terre où la bestialité triviale du Québec des années 1950 est dépeinte dans toute son horreur. La grand-mère Antoinette dégoûtée par ses nouveau-nés et la quinzaine d’enfants élevés comme du bétail est loin de l’image d’une vie paysanne idyllique défendue dans le roman du terroir traditionnel québécois. Jugé noir et pessimiste à sa parution, le roman sera toutefois remarqué et admiré par de nombreux lecteurs et critiques. Il faut dire que le traitement grotesque du portrait lucide et dur de la Grande Noirceur que nous offre Blais se démarque des œuvres réalistes de son temps et affiche une subversion exceptionnelle pour l’époque.

Ce roman ouvre à la jeune écrivaine les portes d’une reconnaissance internationale et marque le début d’une période très féconde : elle publie durant la seconde moitié du XXe siècle plus de quarante œuvres : romans, pièces de théâtre et recueils de poésie. Elle séjourne en France, puis revient au Québec à la moitié des années 1970 pour s’installer finalement à la fin des années 1980 à Key West, en Floride, où elle vit encore.

Elle obtient un premier Prix littéraire du Gouverneur général en 1968 avec Manuscrits de Pauline Archange, un roman sur la cruauté envers les enfants où sont brouillés les rôles de victimes et bourreaux. En 1973, elle fait paraître un étonnant roman, Un Joualonais sa Joulaonie, en réaction à la mode de l’époque du roman québécois écrit en joual. Blais joue avec la langue populaire introduite par Michel Tremblay avec Les Belles-Sœurs (1968), s’inscrivant dans le débat politique de son temps, mais le prenant sous un angle inusité, percevant les limites d’un jargon régional érigé en loi. Bien qu’elle vive désormais aux États-Unis, Marie-Claire Blais s’est toujours affirmée comme Québécoise et militante pour la francophonie. D’une certaine façon, elle a pris une distance géographique avec le Québec comme pour mieux le voir, le percer, demeurant toutefois pleinement habitée par ses origines québécoises.

Peu connue du côté des États-Unis où elle vit néanmoins depuis des décennies, Blais est souvent considérée comme une écrivaine exigeante, pas forcément facile d’accès, notamment en ce qui concerne son dernier projet romanesque d’envergure, le cycle Soifs. Entrepris en 1995, ce projet ambitieux deviendra un monument incomparable et inégalé, une fresque de dix romans qui culmine en 2018 avec Une réunion près de la mer, lauréat du Grand Prix du livre de Montréal. Dans ce labyrinthe narratif aux multiples ramifications, Blais fait un portrait de l’Amérique, mais aussi de l’époque en général, de ses enfants mal aimés, de ses marginaux, de leurs déchirements et de leur résilience. À l’âge de 80 ans, Blais clôt ainsi une fresque monumentale qui confirme que soixante ans plus tard, elle n’a rien perdu de sa pertinence.

Ce qui distingue notamment Marie-Claire Blais dans le paysage littéraire québécois réside dans sa constance et son engagement total dans l’écriture : elle traverse toutes les époques, de la Révolution tranquille jusqu’au passage au XIXe siècle, avec une imperturbabilité exemplaire. Qu’elle traite d’enfances malmenées durant la Grande Noirceur, de sidatiques à la fin du XXe siècle, d’attentats terroristes, d’artistes incompris ou de déportés migratoires, une constante, toujours, demeure chez elle : l’attention portée à la violence et à la haine des exclus, des marginaux, des minorités et des parias. À l’écoute des humains fragilisés par leur condition, des victimes de persécution (femmes, Noirs, homosexuels, transgenres, itinérants, enfants des rues, réfugiés), Blais s’intéresse aux plus démunis comme aux oppresseurs, sensible à l’humanité quelle qu’elle soit. Chez Blais, chaque vie compte et le plus monstrueux des personnages mérite aussi une place dans son œuvre, exempte de toute morale. Chacun partage une condition commune qu’on appelle la condition humaine, pour laquelle Blais exprime une empathie inébranlable.

Autre fait notable, Marie-Claire Blais fait partie des rares écrivains québécois à être si proches de la culture américaine. En 1993, elle publie Parcours d’un écrivain : notes américaines (VLB), où elle raconte ses premières expériences aux États-Unis. Alors que toute jeune encore, lauréate d’une bourse lui permettant de passer un an à Cambridge, elle est témoin de soulèvements des Noirs et fréquente parallèlement des cercles d’artistes et d’écrivains qui la marqueront. Déjà, en filigrane, se trouvent dans cet essai les racines de l’univers contrasté qui sera celui de Soifs. Puis en 2012, elle fait paraître Passages américains, un essai où elle exprime son admiration pour les militants de la défense des droits civiques américains (droits des Noirs, des femmes, des homosexuels), ainsi que pour la résistance politique et l’action collective. Construit autour de trois événements — l’assassinat de Robert Kennedy en 1968, la Marche de la paix du Canada à Guantanamo entreprise à Québec le 26 mai 1963 et la mort sous les balles de la Garde nationale de quatre étudiants sur le campus de l’université Kent en Ohio le 4 mai 1970 —, ce texte confirme les affinités de l’écrivaine pour la révolte, mais aussi l’influence de la culture américaine dans le développement de sa pensée. Pourtant, aucune idéologie n’est défendue dans ses romans, tissés plutôt des luttes, des paradoxes et des tensions entre les différentes forces en jeu dans notre monde. L’Amérique est là, à travers l’accélération des vies, la peur et l’inquiétude d’une fin du monde, la conscience du lourd fardeau à porter, hérité des violences du siècle dernier, mais l’univers de Blais est d’abord et avant tout un monde imaginaire qui réfracte notre actualité. Nos catastrophes réelles et nos histoires sont transcendées par son regard et le traitement qu’elle en fait pour semer espoir et beauté, notamment à travers l’art, érigé comme une arme contre la défaite et une passerelle en réponse au rejet, un moyen d’entretenir le lien quand tout autour se dissout.

Humaniste engagée pour la résistance des exclus et combattant l’oppression sous toutes ses formes, Blais n’appartient à aucune clique, aucune école, aucun mouvement. Elle consacre sa vie à l’écriture depuis plus de soixante ans et échafaude une œuvre multiple, d’une impressionnante cohérence. Refusant toute concession, Blais agit tel un phare qui repère les zones dangereuses de l’humanité et tente d’y injecter un peu de beauté.

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