Théâtre et sport

Who’s game?
Les alliances entre les pratiques théâtrales contemporaines et le sport sont nombreuses. Rien d’étonnant quand on pense aux multiples aspects communs aux deux pratiques : le spectacle, la foule, le risque, l’imprévu, le caractère éphémère de l’événement, la répétition, le collectif, la performance, l’entraînement, etc. Au Québec, les origines d’une telle rencontre remontent probablement à la création de la LNI en 1977, où le hockey a ingénieusement rejoint le théâtre pour créer un jeu improvisé, festif et compétitif. Plus récemment, l’univers sportif aura permis à de jeunes artistes de la scène de revisiter un classique de Shakespeare (DICK THE TURD proposait une réécriture de RICHARD III dans un gala de lutte, 2019), ou d’explorer une métaphore de la justice démocratique (PLYBALL, 2016), ou encore de créer un vaste lieu de dépense énergétique et de bastion masculin (en 2013, DÉTRUIRE, NOUS ALLONS prenait place sur les 100 verges d’un terrain de football extérieur en banlieue : un véritable « Colisée moderne »!).

Soulignons par ailleurs que ces exemples tendent à utiliser et à reproduire les codes de sports essentiellement masculins qui sont des formes d’expression collective célébrant une virilité hégémonique en mettant de l’avant la force, le muscle, l’endurance, l’agilité, la domination, la puissance, l’affrontement…

L’arrivée de propositions artistiques et sportives portées par des femmes vient ébranler ces codes sportifs dominants et déclenche un autre potentiel politique. Par exemple, en 2016, trois artistes femmes présentent des courtes-formes sportives dans le cadre du OFFTA. La chorégraphe et ex-gymnaste Caroline St-Laurent invite cinq athlètes féminines à explorer les ramifications créatrices de la nage sur place. Avec STAMINA, Mélanie Langlais, comédienne et professeure de yoga, déplace quant à elle la salle de sport sur scène et invite des femmes à venir lever des poids avec elle. Un collectif toronto-montréalais présente FEELED, un nouveau sport où personne ne gagne ni ne perd, mais dont le but est plutôt d’explorer un espace de partage des émotions. En exposant leur pratique sportive sur scène, ces femmes utilisent la performance sportive comme levier pour explorer leurs propres valeurs du féminin : solidarité / compétition, corps / émotion, agentivité / aliénation, dépassement de soi, etc. Entre la scène et le terrain de sport, l’espace de jeu devient un véritable terreau pour l’exploration de corps capacitaires (Bernard Andrieu, 2017), soit des corps défiant les normes de genres, de comportements, d’habitudes corporelles et de schèmes communs.

Dans ce contexte, tout comme pour LES LOUVES, l’interprète est invitée à devenir une joueuse au sens performatif, c’est-à-dire capable de travailler dans l’imprévu et de générer les contours capacitaires de son corps vivant et vécu. Les joueuses se laissent jouer dans un espace fragile entre spontanéité et contrôle, improvisation et adaptation. D’autres types de relations, d’interactions et d’intégrations se produisent. Bien sûr, les potentiels de subversion ou de résistance ne sont jamais à l’abri d’une idéologie sexiste, car ils comportent une réappropriation et peuvent toujours renforcer des stéréotypes. L’agentivité et l’aliénation du corps coexistent dans ce type de performance. Cette cohabitation crée des failles, et c’est de là qu’émergent des « différences autres » (Frédéric Regard, 2002).


Intermède 2 : PLAY

Les louves jouent, se la jouent, se mettent en jeu, au jeu, hors jeu.

Play est la pièce et le jeu des louves.

Play c’est le jeu au sens de la mise en jeu – à l’épreuve, le fait de se faire prendre par le jeu, car le jeu n’a de valeur que lorsque le joueur se fait prendre par le jeu lui-même.

Play c’est aussi la game, la fiction, l’illusion, ce qui est en train de se construire sous nos yeux, le fait de se la jouer.

Play c’est aussi la performance en tant qu’action pure, le « showing doing ».

Play c’est aussi la game au sens de la partie de soccer.

Play c’est aussi le ludisme de la chose.

Au jeu comme à la guerre.

 

Femmes et sport
Impossible de nier aujourd’hui le rôle du sport dans la reproduction, la construction et la transformation des rapports sociaux et de genres. La décennie des années 80 voit naître des approches féministes très diversifiées[1] sur le sujet. Plusieurs autrices étudient la vague d’engouement des femmes pour la santé et le conditionnement physique dans les années 60-70. Si cette mode de « la bonne forme » reconduit et renforce, certes, de nombreux stéréotypes féminins tout en nourrissant une rivalité entre les femmes, elle permet aussi d’élargir la fonction de l’activité physique au sens large en modifiant les représentations et habitudes sociales qui y sont rattachées.

Dans les années 90, un nombre impressionnant de théoriciennes féministes en sociologie du sport issues des cultural studies, telles que Jennifer Hargreaves, Susan Birrell, Cheryl Cole, Margaret Costa, Sharon Guthrie et Ann Hall, démontrent que les activités sportives et physiques sont aussi des pratiques sociales et culturelles, et qu’ainsi, elles véhiculent des normes, des comportements et des habitudes qui donnent lieu à des débats idéologiques. Les travaux de ces théoriciennes sont remarquables, car ils démontrent par la même occasion que les pratiques sportives peuvent participer à la transformation des rapports sociaux et de genres. En tant que pratique socioculturelle, la pratique sportive affecte la manière dont les femmes expérimentent leurs corps :

[le sport devrait être reconnu] as a discursive construct that organizes multiple practices (science, medicine, technology, governing institutions, and the media) that intersect with and produce multiple bodies (raced, sexed, classed, heterosexualized, reproductive, prosthetic, cybord, etc.) embedded in normalizing technologies (classification hierarchization, identity production) and consumer culture.[2]

Le milieu sportif, tout comme la médecine et la science, est un dispositif très puissant d’exercice de pouvoir sur les corps. Pour le philosophe Michel Foucault, le corps n’est pas une machine naturelle, il est produit par et à travers des relations de pouvoir et de genre, et est donc un produit culturel. Le milieu sportif est un haut lieu de contrôle et d’exercice de pouvoir sur les corps, car son système est fondé sur le conditionnement, la discipline et la domination masculine. Ainsi, quand les femmes s’approprient l’espace du sport, elles créent nécessairement un espace de revendications, car elles occupent une institution originalement et majoritairement patriarcale (mais qui tend à changer) et donc un lieu de reproduction d’inégalités de genre. Pour cette raison et selon Foucault, le lien entre les activités physiques et l’exercice de contrôle du pouvoir dans la société est indéniable[3].

Aujourd’hui, le combat des femmes dans le monde du sport n’est pas terminé. Un travail de sensibilisation, de légitimation, de visibilité et d’équité au niveau des salaires et des conditions de travail s’annonce crucial pour les années à venir.

 

La loi Title IX
Le soccer jouit d’une place privilégiée au sein de la culture américaine. La National Women’s Soccer League (NWSL) compte plus de 1,6 million de joueuses enregistrées. Si l’équipe de soccer féminine américaine a encore été consacrée meilleure équipe mondiale lors de la coupe du monde 2019, c’est notamment parce qu’elle puise sa force et sa vitalité dans les banlieues américaines d’où sont issues les joueuses et les supportrices. Le soccer est un sport particulièrement apprécié des classes sociales populaires. En effet, l’établissement de la loi Title IX en 1972 interdit toute forme de discrimination sexuelle dans les activités ou les programmes scolaires. Les universités sont obligées de mettre sur pied des programmes sportifs et des bourses dédiés exclusivement aux étudiantes. Aux États-Unis, les femmes jouent au soccer de l’enfance à la ligue professionnelle.

 

L’image iconique de Brandi Chastain
Finale de la coupe du monde de soccer féminin, 10 juillet 1999, les États-Unis affrontent la Chine. Brandi Chastain est seule sur le terrain devant la gardienne de but Gao Hong. Quatre-vingt-dix milles fans sont réunis dans les gradins en plus des 40 millions de téléspectatrices et téléspectateurs. Toutes et tous regardent la scène en silence. D’un coup franc, Chastain réussit son penalty kick et fait remporter la coupe à son équipe.

©pressform.info

Sa célébration est féroce et explosive. En une fraction de seconde, elle arrache son chandail, le brandit dans les airs, fait un tour sur elle-même, puis s’agenouille au sol. « The moment was life-affirming. It was scary, invigorating and fulfilling. All your hopes and fears are distilled into this one moment. » Derrière, son équipe accourt vers elle.

Le moment est historique.
L’image est iconique.
Brandi Chastain incarne le pouvoir du féminin sur un terrain de soccer.

Cet événement marquera grandement les imaginaires, dont celui de Sarah DeLappe. À l’époque, le geste de Chastain (le fait qu’une femme enlève son chandail en public) crée une controverse et déclenche de nombreuses discussions au sein de l’espace public. Cet important débat lèvera le voile sur le traitement des femmes dans le milieu sportif et médiatique.

[1] En complément à cette réflexion et pour en apprendre davantage sur les tenants et aboutissant du féminisme libéral, radical, postmoderne (non-essentialiste et issu des cultural studies) et des études queer en sociologie du sport, la lecture du texte suivant est conseillée : Laberge, Suzanne. (2004). Les rapports sociaux de sexe dans le domaine du sport : perspectives féministes marquantes des trois dernières décennies, Recherches féministes, n°17 (1) : 9–38.

[2] « […] comme une construction discursive qui organise de multiples pratiques (science, médecine, technologie, institution et média) au croisement de multiple corps (racés, sexués, classés, hétérosexualisés, reproductifs, prothétiques, cyborgs) incorporés dans des technologies de normalisations (classification, hiérarchisation, production d’identités) et dans la culture de consommation. » Cole, Cheryl. (1993). Resisting the Canon : Feminist Cultural Studies, Sport and Technologies of the Body, Journal of sport and social issues, n°17(2), p. 78.

[3] Pour poursuivre la réflexion avec Michel Foucault autour du corps et du pouvoir : lire Surveiller et punir (1975).

Dossier réalisé par Myriam Stéphanie Perraton-Lambert