Autour de la pièce


je regarde finir le monde
et naître mes désirs
– Marie Uguay, L’outre-vie (1979)

 

Préambule
THE WOLVES (2018) est la première pièce de la jeune autrice américaine Sarah DeLappe. Il existe peu de littérature autour de ce projet, et ce, malgré l’engouement des critiques et la réception à l’égard de la production de 2016 au Off Broadway. Le présent dossier désire s’emparer de cet espace en semant quelques fragments dramaturgiques autour de la constellation suivante :

Théâtre        Sport        Corps        Adolescence       Collectif

 

 La pièce LES LOUVES
Chaque samedi durant l’hiver, neuf jeunes femmes se rencontrent sur un terrain de soccer intérieur d’une ville de banlieue américaine. Les corps s’activent avant leur match : sueur, sport bra, courses et kicks. Les discussions fusent et s’entremêlent. Elles parlent des Khmers rouges, de menstruations, du prochain exposé oral sur le Rwanda et d’Harry Potter. Entre les deux, à demi-ton, elles se mettent à l’épreuve, s’affirment, se provoquent, s’insultent, s’encouragent.
Ce sont les louves.


La partition
 : to score
Sarah DeLappe écrit LES LOUVES en un peu moins d’un mois. Une performance physique pour une pièce du même type puisqu’elle campe l’action sur un terrain de soccer. Deux années d’ateliers avec des comédiennes suivront cette première version. Cette période de mise en corps confirmera une importante intuition de l’autrice. En répétition, alors qu’elle se met à entendre plusieurs instruments et arrangements musicaux – piccolo, duo à cordes, violoncelle –, la pièce LES LOUVES devient un chœur pour neuf voix. Une attention particulière est ainsi portée à l’expression collective. La pièce, publiée en 2018, est divisée en trois segments et forme une véritable partition dramaturgique en attente de son incarnation scénique.

Pour le plaisir des mots, on remarquera que la partition de Sarah DeLappe embrasse pleinement les autres significations de son pendant anglais : « (to) score » qui signifie accomplir un but ou un objectif, et qui fait aussi référence au comptage des buts lors d’une performance sportive. « Score » présente ainsi un historique sémantique complètement différent des connotations savantes et musicales auxquelles on associe la « partition ». Il réfère au monde sportif et indique l’idée de performance, d’inscription et de décompte des points et des règles. Le terme renvoie à l’efficacité d’une action précise, soulignant l’aspect performatif de la partition proposée par Sarah DeLappe.

La contrainte du terrain de soccer intérieur sur lequel « neuf filles en uniforme font des étirements en cercle » permet à l’autrice de poser des intentions très claires aux corps en scène sans toutefois les chorégraphier avec précision. Elle crée un contrepoint entre ce qu’elles disent et ce que leur corps fait. Avant même d’entrer dans le microcosme des louves, la forme du texte dramatique appelle des questions de partage, de division et de répartition des voix. La partition fait du corps collectif des louves une meute, un orchestre, une équipe sportive.

 

Corps collectif
Sarah DeLappe nomme ses personnages par des numéros. Les chiffres ont un aspect plutôt uniformisant. Le fait de désigner ses personnages-joueuses par leur numéro montre le souhait de l’autrice d’adopter le langage du sport, de la performance et de l’efficacité.

Dans LES LOUVES, l’aspect unificateur des numéros a la qualité de générer un corps collectif. Privés de noms, donc de singularité, les numéros génèrent un mouvement collectif. Sarah DeLappe précise : « l’idée que chacune d’entre elles existe en tant que numéro est liée à l’idée de les voir se déplacer et exister comme un seul organisme sur le terrain. » Grâce à leurs échauffements synchronisés, à leur identification numérique et à leur uniforme, elles incarnent un corps au sens plein du terme, soit un organisme interrelationnel constamment stimulé par son environnement. Un véritable système nerveux.

 

Filiation
La partition dramaturgique de Sarah DeLappe est liée à sa condition de femme. Elle sait qu’il est rare, dans le paysage théâtral américain contemporain, qu’un groupe de femmes se retrouve sur scène « sans être la propriété ni l’accessoire d’un homme ». Elle sait qu’il est rare d’avoir son propre terrain. Elle sait aussi que les autrices dramatiques sont sous-représentées et que la parité femme-homme dans la pratique théâtrale actuelle n’existe pas. Et elle sait surtout que de rendre visible une équipe sportive de soccer féminin sur la scène peut, justement, mettre en jeu – à l’épreuve, en mouvement, voire en échec – cette réalité qui est la sienne.

Sarah DeLappe cite Gertrude Stein juste avant sa préface. À la lecture de sa pièce, on voit bien que la jeune autrice se situe dans le sillon de cette importante poétesse, dramaturge, féministe et collectionneuse d’art américaine. En effet, la portée rythmique, voire chorégraphique de la pièce de DeLappe rappelle les landscape plays (1922) de Gertrude Stein. Sensible à la crise de la représentation et du sujet moderne, Stein avait cherché à décentrer le regard et les émotions dramatiques en travaillant particulièrement le collage des voix. En remettant au centre du drame une pluralité des voix, c’est d’abord un corps (individuel et collectif) qui parle et non plus seulement une identité, un sujet.

Ainsi, ce partage des voix, initié par Gertrude Stein et repris par Sarah DeLappe, fait de la quête de soi (élément central du drame moderne) l’espace d’une transformation concomitante entre soi et le monde, et dont le corps est l’agent principal. Voilà où se situe l’impulsion d’écriture chez Sarah DeLappe : une partition pour les corps en jeu, en devenir. Et comme le dit si justement Aurélie Lanctôt dans un article paru dernièrement dans Le Devoir : « lorsque les femmes mettent leur corps en jeu, elles ne posent pas un geste politique parmi d’autres, elles posent peut-être le geste politique par excellence, car le corps demeure le lieu premier de leur oppression. »

Voilà qui annonce une pluralité du féminin à l’œuvre dans LES LOUVES.

 

La meute

On
Est
Les Louves
On est Les Louves (p.173)

 

Le corps collectif des LOUVES est celui d’une équipe sportive féminine sur une scène de théâtre. Cette double appartenance, c’est-à-dire à la représentation sportive ET à la représentation théâtrale, embrasse l’aspect révolutionnaire du concept de meute.

Dans Masse et puissance (1960), Élias Canetti définit la meute comme une « émotion collective » (p.97) donc un affect. L’affect n’est pas un sentiment, car ce n’est pas l’individu qui porte l’affect, mais bien une entité qui le dépasse – ici le groupe, la meute. Selon Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux (1980), la meute pense le peuplement, le devenir du collectif sous la forme d’épidémie, de catastrophe, de contagion et de champs de bataille[1]. La meute met en tension l’individu et le collectif, car elle est unité ET multiplicité. Deleuze et Guattari définissent d’ailleurs l’affect comme étant « l’effectuation d’une puissance de meute, qui fait vaciller le moi. » (p.294)

Chez ces trois auteurs, le concept de meute est politique lorsqu’il est aussi poétique, c’est-à-dire lorsqu’il est mis en jeu. La meute a besoin de se déplier dans un lieu (comme la scène d’un théâtre) où elle peut se mouvoir, c’est-à-dire où elle peut se construire et se déconstruire; s’unir et de désunir. Elle reflète ainsi la fragmentation des êtres. D’ailleurs, du bas latin movita, la meute signifie « mouvement ».

Par la rencontre entre le théâtre et le sport, LES LOUVES créent des failles où le corps collectif se divise, s’unit et se désunit sous nos yeux. L’œuvre de Sarah DeLappe cherche peut-être ainsi à mettre à l’épreuve de la scène des formes de vies qui repensent les liens de filiation entre l’individu et le collectif : des espaces de sororité et de solidarité où il est possible d’éprouver de la bienveillance comme de la rivalité, du soutien comme de la compétition, de l’égalité comme des iniquités.

Sensible à sa position dans le monde, la meute des louves est guerrière : elle mord, attaque, confronte, défend. Sensible à la singularité de ses membres : elle se subdivise constamment pour mieux se réunir. Sensible à son nombre d’où elle puise sa force : elle pleure collectivement la mort de lune des leurs.

La beauté du cri des joueuses « On est les louves » vient peut-être dans le fait que le peuplement ou le rassemblement que le cri appelle n’existe pas encore et se constitue à partir du cri lui-même.
Les louves hurlent ce que peut un corps collectif.

 

[1] Sarah DeLappe dit d’ailleurs que « […] plutôt qu’une bande d’hommes qui se préparent à se battre, nous avons affaire à un groupe de femmes qui se prépare pour leur partie de soccer. »

Dossier réalisé par Myriam Stéphanie Perraton-Lambert