Adolescence

L’adolescence ou l’outre-vie
« L’outre-vie c’est quand on n’est pas encore dans la vie, qu’on la regarde, que l’on cherche à y entrer. On n’est pas morte, mais déjà presque vivante, presque née, en train de naître peut-être, dans ce passage hors frontière et hors du temps qui caractérise le désir. Désir de l’autre, désir du monde. Que la vie jaillisse comme dans une outre gonflée. Et l’on est encore loin. L’outre-vie comme l’outre-mer ou l’outre-tombe. Il faut traverser la rigidité des évidences, des préjugés, des peurs, des habitudes, traverser le réel obtus pour entrer dans une réalité à la fois douloureuse et plus plaisante, dans l’inconnu, le secret, le contradictoire, ouvrir ses sens et connaître. »
– Marie Uguay, L’outre-vie (1979)

L’adolescence, comme l’outre-vie, est un espace de transition où l’on se sent plus vivante que jamais et où pourtant, on est encore bien loin de soi. On découvre qu’il est difficile de s’appartenir et beaucoup plus facile d’appartenir aux autres. Bien que nous souhaitons à tout prix que le goût de nos désirs nous appartienne, nous définisse et nous rende visibles, chaque jour, ce sont les désirs des autres qui s’épanchent en les nôtres, plongeant en eaux troubles notre soi fragile et encore humide de l’enfance.

L’adolescence, comme l’outre-vie, c’est la rencontre de « la rigidité des évidences ». Ce sont les premières altérations au contact de la toxicité du monde. Le moment où l’expérience du monde et du groupe à la fois nous brise et nous élève.

Prises dans cette outre-vie, les louves se voient entre les autres – et nous, nous les voyons entre elles.

 
We began by measuring distance
Sarah DeLappe trouve l’inspiration de sa pièce au retour d’une exposition au New Museum of contemporary art de New York pendant l’été 2014. L’exposition Here and Elsewhere proposait une rétrospective d’art contemporain du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord en dressant le portrait des réalités sociopolitiques et culturelles du monde arabe. Une attention particulière était portée à la manière dont les artistes se positionnent vis-à-vis de certains événements historiques. Here and Elsewhere est un emprunt au titre du film de Jean-Luc Godard Ici et ailleurs, un essai documentaire propalestinien traversé par une réflexion complexe sur l’éthique de la représentation ainsi que sur le statut de l’image comme instrument de la conscience politique.

En pleine visite, Sarah DeLappe est frappée par la distance qui la sépare des événements. Autour d’elle, les gens se pavanent, bière froide et cellulaire à la main, et échangent librement sur des œuvres dont les enjeux cruciaux sont arrachés à leur contexte d’origine, déterritorialisés. Elle réalise que la mise en scène d’une telle distance spatiotemporelle vis-à-vis certains événements historiques comporte un risque, mais aussi une opportunité pour le public. Le risque de ne jamais atteindre sa cible, mais aussi l’opportunité d’éprouver cette distance pour ensuite mieux se situer, soi, son corps, son regard.

We began by measuring distance de la cinéaste d’origine palestinienne Basma Alsharif est l’une des œuvres phares de l’exposition. Elle présente une succession de scènes plus ou moins contemplatives où un groupe anonyme passe le temps en mesurant des distances. D’abord innocentes, ces mesures deviennent de plus en plus politiques en raison de l’échec du tragique qu’elles ne parviennent plus à communiquer. En effet, alors que les images de bombardements se multiplient et s’entremêlent à d’autres, plus abstraites, il devient de plus en plus difficile de les contextualiser et d’éprouver leur portée tragique. La distance affecte nécessairement notre façon d’appréhender ces événements historiques encore d’actualités. (Basma Alsharif. (2009). We Began By Measuring Distance, still. Video, color, sound : 19 min.)

Ce jeu de mise à l’épreuve des distances est au cœur de la pièce LES LOUVES tant au niveau de la dynamique de groupe et de ses interrelations qu’au niveau de la relation que chacune des joueuses entretient avec le monde extérieur. Sans cesse, les louves renégocient leur place au sein de l’équipe, elles cherchent la juste distance qui leur permettra de se différentier et de s’identifier au groupe, comme elles cherchent à trouver leur place dans le monde.

Le texte de la pièce est divisé en plusieurs semaines représentant une saison de soccer. Chaque semaine, de nouvelles frontières géographiques, sociales ou symboliques sont mises à l’épreuve, parfois sous forme de rite de passage. Ces distances paraissent d’abord naïves, car abordées avec légèreté, mais se révèlent porteuses d’enjeux complexes. Par exemple, dans la première partie, Sarah DeLappe superpose une frontière géopolitique et historique à une autre frontière corporelle en faisant s’entrelacer deux conversations simultanées : le génocide cambodgien (1975-1978)[1] perpétré par les Khmers rouges et les règles.

#11
Mais c’est comme
Y est vieux

#25
Y a tué des milliers de personnes
[…]

#2
(un peu plus fort)
T’as déjà joué pendant?

#7
Ben là c’est sûr
On est des femmes
C’est genre notre destin (p.4)

À l’été 2014, au moment où Sarah DeLappe écrit sa pièce, deux leaders des Khmers rouges, Nuon Chea and Khieu Samphan, sont tenus responsables de la mort de plus de deux millions de Cambodgiens et sont accusés de crime contre l’humanité par les Nations Unies. Les autres leaders mourront avant d’être traduits en justice. C’est à cet événement que Sarah DeLappe fait référence dans sa pièce et dont son personnage #11 parle dès les premières répliques.

Le groupe argumente alors simultanément à propos des enjeux éthiques soulevés par le génocide cambodgien et l’efficacité des tampons versus des serviettes hygiéniques. Tout se passe comme si les personnages prenaient la mesure d’une première distance spatiotemporelle qui les sépare du monde, sans toutefois parvenir à prendre pleinement conscience des ramifications complexes, tragiques et morales du génocide cambodgien perpétré par les Khmers rouges. C’est d’ailleurs ce qui nous fascine et nous terrifie chez ces personnages : leur cruauté n’a d’égale que leur inconséquence.

 

Porosités

#46
Je pense qu’y a un oiseau dans le toit
Elles regardent vers le haut
[…]

#8
Y a un trou dans le toit?

#2
Oh !
Cute

#46
Je pense que c’est une mésange tuftée
(p.59-60)

La « bulle » du stade de soccer est une belle analogie pour ces mondes qu’on se crée et qu’on croit imperméables aux résonances extérieures. Mais aujourd’hui, l’information circule, perce les murs, laisse des traces. L’apparition de l’oiseau est la première preuve d’une brèche possible dans le microcosme bien gardé des LOUVES.

Cette porosité des frontières est aussi celle du corps collectif et de l’identité adolescente. À 16 et 17 ans, l’adolescente est une véritable éponge. Elle digère aussi vite qu’elle absorbe. Ce qui lui permet d’emmagasiner une quantité phénoménale d’informations, sans toutefois en prendre la pleine mesure. Tout reste alors en surface, même les sujets profonds qui demandent de l’empathie.

Cela dit, tout ce qui glisse sur les corps y laisse une marque. C’est là, peut-être, où les premiers affects et états de corps se constituent. Cette extrême porosité chez les adolescentes marque le passage d’une forme d’inconséquence à une forme de conscience accrue des conséquences de nos actes et des événements.

 

Gazon synthétique
Leur champ de bataille : un tapis de gazon synthétique

Le gazon synthétique est le symbole par excellence de l’artifice, d’un environnement contrôlé et isolé de toute menace extérieure. Il renvoie directement à l’image de la banlieue nord-américaine et, disons-le, l’obsession pour une pelouse bien nette peut être considérée comme un aspect irrationnel de notre monde moderne. Dans la pièce, il compose le sol du « terrain de bataille » des louves. Plus les semaines passent, plus les joutes se font sanglantes. Des contaminations percent la bulle. Vomissures et blessures se multiplient chez les joueuses et aucune n’échappe au rhume qui court.

Et si cet environnement aseptisé était en fait un espace de contagion?
Et si la menace pouvait aussi venir de l’intérieur?

 

Sororité
Neuf jeunes femmes partagent un espace et une expérience commune.
Est-ce que c’est ça, la sororité tant recherchée?

Avec la contrainte du soccer, Sarah DeLappe campe neuf jeunes femmes dans un espace de solidarité, d’engagement collectif, mais aussi dans un espace de lutte, de confrontation, de pouvoir et de compétition. En misant sur le partage de réalités crues et intimes, qui rassemblent tout autant qu’elles divisent (premières expériences sexuelles, troubles alimentaires, jalousie, etc.), Sarah DeLappe échappe à « l’aplanissement des différences entre les femmes[2] » qui partagent une expérience commune et dont le mythe de la sororité se nourrit. Ce n’est pas parce qu’une situation est partagée qu’elle est vécue de manière semblable. En effet, la sororité peut avoir quelque chose d’essentialisant et d’homogénéisant et peut engendrer des violences sourdes : « en insistant sur cette communauté de sœurs [il peut parfois devenir] difficile de gérer nos différences, car celles-ci trouvent peu de lieux ou s’exprimer sans ébranler l’unité[3] ». Cette mise en tension entre l’individu et le collectif est essentielle à la création d’un véritable lieu de solidarité féminine. La solidarité n’est pas seulement ce qui surgit d’une expérience partagée, mais bien le produit d’un travail, d’une rencontre, d’une discussion et d’actions concertées. En un certain sens, Sarah DeLappe désacralise le mythe de la sororité et ouvre la voie à la création de nouvelles solidarités.

[1] Durant la période trouble de la guerre du Vietnam, le Cambodge est plongé au cœur d’une guerre civile génocidaire où les Khmers rouges prennent le pouvoir. De 1975 à 1979, le régime politique totalitaire Kampuchéa démocratique, dirigé par les Khmers rouges, est mis en place. Inspirés par les idéologies communistes radicales de Mao Zedong (maoïsme), les Khmers rouges insistent sur l’autosuffisance d’une société agraire, isolant le pays et forçant ses habitants à fermer écoles, marchés et hôpitaux, pour aller travailler dans les camps. La plupart mourront de famine, d’épuisement ou à la suite de maladies non traitées.

[2] Mayer, Stéphanie. (2011). Du « nous femmes » au « nous féministe » : l’apport des critiques anti-essentialistes à la non-mixité organisationnelle. Mémoire de maîtrise. Université du Québec à Montréal, p.49.

[3] Ibid., p.45.

Dossier réalisé par Myriam Stéphanie Perraton-Lambert