Le projet

Entretien entre Solène Paré, metteuse en scène, et Myriam Stéphanie Perraton-Lambert, dramaturge

M : Chère Solène,

J’ai pris quelques jours pour me laisser habiter par QUARTETT. Notre très cher Heiner Müller m’aura gardé en veille quelques nuits et c’est tant mieux.

Je me suis vite rappelée ma première rencontre avec son œuvre, au tout début de notre baccalauréat en Études théâtrales à l’UQAM. Je trouvais sa littérature monstrueuse dans tout ce qu’elle avait de sublime. La cruauté et la densité de son écriture me faisaient expérimenter une « terreur belle » qui me fascinait. Ses œuvres me donnaient soif. Je me rappelle avoir expérimenté mes premiers vertiges (existentiels? politiques? identitaires?) après avoir lu HAMLET-MACHINE, puis MÉDÉE-MATÉRIAU, puis PAYSAGE SOUS SURVEILLANCE. Ces pièces me semblaient des réactions aux problèmes de notre civilisation : au terrorisme, aux insurrections, à la Seconde Guerre mondiale, au communisme, au totalitarisme… Je me sentais si loin, culturellement, historiquement et politiquement de ces enjeux, et pourtant, j’avais l’impression de (re)vivre de l’intérieur les conflits que soulevaient ses pièces. Comment était-ce possible que j’éprouve des états de corps aussi étrangers et éloignés de moi?

Te rappelles-tu ta première rencontre avec son écriture?

S : Je me souviens très bien du vertige éprouvé à la lecture de ma première pièce de Müller : j’étais happée par les chocs qu’il provoque entre le sublime et le grotesque. La densité de sa plume m’enivrait et m’inquiétait à la fois. D’un côté, j’étais rassurée de découvrir une écriture si mystérieuse, promettant autant de révélations, et de l’autre, je me demandais si celle-ci pouvait se faire assez compréhensible pour le théâtre. Cette crainte est tombée rapidement pendant les répétitions de QUARTETT. Lorsque les mots ont pris corps, nous savions de quelles pulsions ils témoignaient. Müller implique la chair dans son écriture : il appelle le corps à agir comme révélateur. Ainsi, les répliques qui nous semblaient les plus obscures revêtaient, la plupart du temps, des significations bien terrestres. En ce sens, je peux dire que ma première véritable lecture de Müller s’est produite avec Ève et Adrien en salle de répétition. QUARTETT est une machine qui appelle à se commettre, une œuvre philosophique qui se lit par la salive, la sueur et les protège-genoux.

 

M : Je crois fermement que l’écriture de Müller peut nous apprendre à situer notre regard. À prendre le pouls de notre époque et de son impact sur notre corps et notre esprit. J’ai envie de te demander, à partir de ton expérience de l’œuvre, que peut nous apprendre QUARTETT?

S : Müller écrit sur les ruines des idéologies passées. Dans QUARTETT, l’action se déroule dans plusieurs temporalités à la fois. On est au moment présent, dans ce qu’on peut imaginer être un bunker (ou un loft luxueux, l’important est de se savoir du côté d’une élite) mais les répliques, truffées d’emprunts, évoquent également les siècles passés : on passe par les Lumières des Liaisons dangereuses jusqu’à l’avènement des religions. Ainsi, Müller présente Merteuil et Valmont comme les résultats d’une longue tradition. Par eux, j’ai l’impression qu’il tente de retracer la naissance de l’élitisme et de la violence. Il nous présente deux personnages dont l’intimité est traversée par le politique. On devine, derrière leur culpabilité, l’éclat des canons et, derrière leur plaisir, l’extase divine de se sentir au-dessus de tout. La langue de Müller, en ne tombant jamais dans l’anecdote, pose la question des racines profondes des pulsions humaines.

M : Tu décides de monter QUARTETT pour la première fois alors que tu termines ta formation en mise en scène à l’École nationale de théâtre. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce qui a motivé ton choix à ce moment-là? Qu’est-ce que ça dit sur la posture et la parole d’artiste que tu t’apprêtais alors à prendre en dehors de l’École, au niveau professionnel?

S : J’avais envie de m’attaquer à une énigme. Par les questions qu’elle adresse, l’œuvre invite à une mise à nue de l’imaginaire : est-ce le personnage ou l’interprète qui parle? À qui s’adresse son discours? Est-il/elle observé.e? Le sait-il/elle? À quels moments sont-ils/elles sincères? Le texte force à déployer sa pensée, à trouver ses propres réponses. Aucune didascalie ne nous indique les entrées et les sorties de scène ou fait référence à quelque objet que ce soit. Nous sommes face au texte comme face à un bloc de glaise. En tant que jeune metteuse en scène, je voyais là une occasion de découvrir où je me situais philosophiquement et théâtralement. Même une fois montée, l’œuvre demande au public de la retrouver à mi-chemin. Pleine de points de fuite, elle l’invite à donner du sien, à se prononcer sur sa vision du monde, de l’Histoire. Pour moi, l’intérêt du théâtre se situe justement dans l’activité intérieure du public, dans son potentiel créatif.

Si je me sentais interpellée par la forme, j’étais aussi très attirée par l’absence totale de morale chez les personnages. Je les trouvais séduisants et repoussants. J’avais envie de creuser cette contradiction.

M : Considères-tu que ce sont les mêmes motivations qui t’animent aujourd’hui à présenter QUARTETT au Théâtre ESPACE GO? Pourquoi?

S : Si je souhaite toujours fouiller le seuil entre séduction et répulsion, je sens toutefois que cette recherche s’inscrit dans un contexte social différent. La conversation de société sur la culture du viol amenée par #metoo teintera forcément la réception de l’œuvre. En portant ces deux prédateurs sexuels sur scène aujourd’hui, j’invite à poursuivre la discussion sur les rapports étroits entre sexualité et pouvoir. Pourquoi notre imaginaire collectif nord-américain accorde-t-il autant de crédit sexuel aux personnes en position de pouvoir? Pourquoi ce motif traverse-t-il la littérature, le cinéma, la publicité et la pornographie? Qu’est-ce que ça dit d’une société? À quoi ça répond? Ce que je propose avec ce spectacle, c’est une dissection intime de la culture du viol en dépassant la simple question morale.

M : Peux-tu nous parler de tes intentions derrière tes autres projets comme artiste en résidence? Je pense au balado féministe Les Ficelles et à la place que tu occupes au sein du comité directeur du chantier féministe qui se tiendra en avril à GO.

S : Je crois qu’une société saine devrait être en mesure de questionner ses fondements. Je souhaite participer aux conversations féministes d’aujourd’hui, car elles amènent à prendre conscience des dynamiques de pouvoir sur lesquelles on s’appuie et poussent à entrevoir l’avenir différemment. En demandant un véritable travail de l’imaginaire, le féminisme m’aide à faire de nouvelles associations en moi.

M : Des dizaines d’états de corps traversent les jeux de rôles et de travestissement de Valmont et Merteuil (corps religieux, qu’il soit pieux, vierge ou sacré, corps genré, sexué, sexuel, corps objet, corps bestial, monstrueux, corps mort, cadavérique ou spectral…), comment as-tu approché cet aspect dans ton travail avec les interprètes Adrien Bletton et Ève Pressault?

S : Inspiré.e.s par les références bibliques du texte, nous sommes allé.e.s puiser dans une imagerie religieuse (pietà, crucifixion, offrandes). Nous avons ensuite détourné ces images pour en faire les pivots des jeux sexuels de Merteuil et Valmont. La fine gestuelle des peintures de la Renaissance nous a aidé.e.s à trouver leurs différents avatars.

Aussi, le texte étant traversé par la mort, je souhaite amener le spectateur à douter de la nature des personnages. Sans demander aux interprètes de jouer les fantômes, je souhaite qu’on le ressente dans les conceptions. Pour celle de la vidéo, Antonin Gougeon a donc travaillé un filtre spectral rappelant la caméra de surveillance. Au point de vue de la scénographie, il y a l’ajout d’une trappe au sol qui peut évoquer une tombe béante.

Concernant l’animalité, nous souhaitions la faire surgir dans les ruptures rythmiques de la mise en scène. Ainsi, des gestes brusques ponctuent la pièce (mains portées aux visages, aux sexes, etc.). C’est aussi avec ce souci que le manteau de fourrure et les ongles/griffes d’Adrien ont été imaginé/e.s par Lari Jalbert.

M : Continuons la réflexion autour du corps. Tandis que Valmont semble obsédé par la peur de vieillir et la dégénérescence de sa chair, Merteuil semble se situer ailleurs. À la lecture de ces deux fragments, « Votre corps est le corps de votre mort, Valmont. Une femme a de multiples corps » et « c’est bien d’être une femme, et pas un vainqueur », je me demande : est-ce que Merteuil a un potentiel révolutionnaire? Pourquoi?

S : Telle qu’écrite par Müller, Merteuil est un personnage énigmatique. On ne sait jamais quand on a accès au fond de sa pensée. Orgueilleuse, elle semble être en contrôle d’un jeu qui la blesse. Comme spectatrice, je ne peux m’empêcher de me demander quelles sont ses motivations profondes, ce que cette femme pourrait faire autrement. Si ce personnage est capable de réveiller de tels questionnements, je peux lui accorder un potentiel révolutionnaire à échelle intime.

M : Parlons un peu de la complicité narcissique et destructrice entre Valmont et Merteuil. Dans ce face-à-face à quatre, le dialogue ne peut opérer que par le jeu et le regard de l’autre sur soi. D’ailleurs, le « libertinage de mœurs » cherche nécessairement une mise en scène, une compétition et donc, un public. Valmont ne dit-il pas : « Que dit votre miroir. C’est toujours l’autre qui nous y regarde. C’est lui que nous cherchons quand nous creusons à travers les corps étrangers, nous quittant nous-mêmes »? Comment traites-tu cette « construction du soi » dans ce rapport voyeur/regardé? Tant au niveau du dispositif mis en scène (caméra, etc.) que dans la relation de coprésence que tu cherches à créer entre les interprètes et le public.

S : Dans les monologues d’ouverture et de fermeture, le texte ne précise pas si les personnages sont seuls ou épiés. Je trouvais intéressant de conserver cette ambiguïté, que les personnages ne puissent être à même de le savoir. Cela m’a rapidement fait penser au panoptique, cette architecture carcérale où le détenu ne sait pas s’il est regardé, mais la possibilité est toujours là, ce qui crée chez lui une forme d’obéissance. L’idée d’une trappe munie d’une caméra de surveillance est ainsi née de cette question posée par le texte.

Merteuil et Valmont étant des monstres d’égo, nous les voyions plutôt prendre du plaisir dans ce dispositif, plutôt que de se sentir contraints. Aimant être en constante représentation, la caméra de surveillance devient pour eux une possibilité de plus de se donner en spectacle, de transgresser et d’exister par le regard de l’autre.

Souhaitant établir un rapport actif entre les interprètes et le public, la scénographe Elen Ewing et moi souhaitons placer ces derniers dans une position de voyeurisme. En séparant le public de la scène par un tulle, celui-ci participe, par son regard, à cette mise en abîme.

Entre le voyeur et le narcissique, qui nourrit qui?

M : Quel(s) lien(s) fais-tu avec cette question du narcissisme à l’ère du selfie? Quelle place a prise cette réflexion au cours de ton processus de création?

S : Le gros plan sur les visages des interprètes lorsqu’ils sont dans la trappe vient d’un désir de rapprocher la surveillance du selfie. Je crois qu’un déplacement s’est opéré dans notre rapport à la surveillance qui, aujourd’hui déguisée en égoportrait, nous pousse à la percevoir comme une manière rassurante d’exister dans le regard de l’autre. Comme si le détenu moderne du panoptique retirait de l’espoir dans la possibilité d’être épié… 

La mise en scène a été travaillée en ce sens. Incapables de se passer du regard de l’autre, Merteuil et Valmont se cherchent du regard, se filment, se tiennent captifs. La scénographie ne permettant aucune sortie de scène, ce même rapport est imposé au public, ce dernier ayant accès aux moindres gestes des interprètes.

M : Müller aura dit adieu au drame, mais jamais au conflit. Il affirme : « Je crois au conflit. Sinon je ne crois à rien. Ce que j’essaie de faire dans mon travail c’est de renforcer le sens des conflits, des confrontations, des contradictions. » Quelle est l’essence du conflit dans QUARTETT selon toi? Ou encore, la question irrésolue/insoluble?

 

S : Où la violence prend-elle sa source?