Extraits de la pièce

 

PRÉCEPTEUR
Nous y sommes
Mycènes toute pleine d’or
Et juste là, devant toi
Le palais tout plein de crimes
et du sang des Pélopides

C’est là, d’où je t’ai tiré, Oreste,
De cette maison du carnage
De cette maison où fut assassiné ton père
Et où ta sœur de sang, Électre, me pria de te prendre avec moi

Je t’ai pris, je t’ai emmené loin d’ici
Loin des assassins
Et je t’ai élevé pour qu’un jour tu venges ton père

 

ORESTE
J’ai consulté l’Oracle, à Delphes, pour apprendre comment je pourrais punir les assassins de mon père.
On m’a répondu que sans armes de guerre, seul, c’est par la ruse que je vengerai mon père et accomplirai mon devoir.

 

ÉLECTRE
Je pleure le sort de mon père qui n’est pas tombé à la guerre
Mais dans les mains sales de ma mère et de son amant Égisthe
Ils lui ont fendu la tête comme les bûcherons font éclater le bois
Et pourtant voyez-vous
Pourtant le jour se lève encore
Et tout le monde s’occupe, mange, tâche, règne, parle et raisonne encore
Comme si mon père n’était pas mort de cette mort atroce
Alors moi je continue et je continuerai encore à crier
Tant que les nuits et les jours se succéderont dans l’indifférence
Je crierai aux indifférents ma rage et ma peine
Comme le rossignol privé de ses petits qui ne cesse jamais de les appeler
Je vous appelle, enfants de la nuit
Divinités qui savez les meurtres et les adultères
Je vous appelle et je vous supplie de venger mon père lâchement abattu
Horriblement mutilé
Et je vous demande :
Ramenez-moi mon frère parce que seule je n’y arriverai pas.

 

ÉLECTRE
Oreste
Je l’attends, je l’attends encore
Et encore il ne vient pas
Je l’attends depuis des années
Des années qui ne m’ont donné ni enfants, ni mari
Des années où je me traîne, et avec moi mes larmes
En attendant le retour de mon frère
Toujours j’entends
Qu’Oreste veut venir
Qu’Oreste va venir
Mais il n’est jamais là!

 

ÉLECTRE
Oui je me couvre d’indignité, je le sais
En criant et en pleurant toujours
Mais si je me tais
Qui va crier pour moi?
Quelles paroles pour ce que je vis?
Dites-moi!
Vous voulez me consoler mais je ne serai jamais consolée
Je n’aurai jamais assez de larmes pour ma peine
Jamais assez de cris pour ma rage
Laissez-moi

 

ÉLECTRE
Quand ma douleur n’a pas de mesure?
Et leur cruauté, en a-t-elle, de la mesure?
Est-ce que je serais plus digne en oubliant les morts?
Ceux qui méprisent ma colère je les méprise à mon tour
Ceux qui réclament ma pudeur apprendront
Que je ne m’arrêterai pas
Et tant que mon père ne trouvera pas le repos
Tant que ses assassins n’auront pas souffert autant que lui
Tant que ces monstres n’auront pas payé
Qu’on ne me parle pas de pudeur, ni de dignité!

 

CHRYSOTHÉMIS
Encore, on t’entend dans tout le palais, Électre.
Encore, tes mêmes plaintes furieuses y résonnent.
Les années passent, mais toi, apprendras-tu à passer à autre chose?
Je suis comme toi Électre, et je subis le même sort.
Et moi aussi, si j’en avais la force, je leur dirais ma haine, mais je me tais.
Je me tais, Électre, parce que, dans la tempête, il faut plier les voiles.
Et rien ne sert de gesticuler vainement quand on ne peut pas atteindre sa cible.
Je sais, tu es pleine d’un sentiment de justice, et c’est la justice qui te porte.
Mais elle peut te perdre aussi, elle peut te rendre folle.
Parce qu’on ne peut pas être libre sans obéir aux puissants.

 

CLYTEMNESTRE
Libre et déchaînée, tu complotes encore!
On voit bien qu’Égisthe n’est pas là pour t’empêcher de faire honte à toute la famille.
Et tu en profites pour médire encore sur moi.
Tu cries à tous vents que je suis une mère infâme, que je ne sais pas gouverner, que je ne fais que t’insulter et t’humilier.
Mais moi je ne fais que répondre à tes injures, Électre!
Tu ressasses, tu ressasses toujours que j’ai tué ton père, « mon père, elle a tué mon père! »
Oui je l’ai tué! Bon! Je l’ai tué, personne ne dit le contraire!
Mais c’est d’abord la Justice qui l’a tué, ton père.
Je n’ai fait que la servir.
Et si tu avais ne serait-ce qu’un peu de raison, tu serais de mon côté.
Parce que ce père, que tu passes ton temps à pleurer, c’est celui qui a sacrifié ta propre sœur.
L’aurait-il fait s’il avait souffert autant que moi pour la mettre au monde? Je ne pense pas!
Et pourquoi, ce sacrifice?
Pour du vent! Du vent!
Pour qui, ce sacrifice?
Pour la Grèce? Bien sûr pour la Grèce! Eh bien la Grèce n’avait pas à faire couler le sang de ma fille.

 

ÉLECTRE
Et au nom de quelle loi, dis-moi, couches-tu avec l’assassin de mon père?
Est-ce aussi pour venger ma pauvre sœur?
Et selon quel principe fais-tu des enfants à cet homme aux mains souillées, nous rejetant, nous, fruits légitimes d’une union noble et honnête?
Diras-tu encore que tu venges ta fille?
Édifiant exemple! Vertueuse femme!
Mais tu ne sais rien répondre, tu préfères m’insulter et crier que je calomnie ma mère!
Mais tu n’es pas une mère! Tu es un bourreau, un tyran, et vous ne cherchez qu’à me rendre la vie misérable, toi et ton complice!
Et que dire d’Oreste, qui mène une vie malheureuse loin de nous pour avoir échappé de justesse à tes griffes!
Tu me répètes partout que je te l’ai enlevé pour t’en faire un ennemi, pour qu’il revienne te punir.
Crois-moi c’est ce que je ferais si seulement j’en avais les moyens.
Tu peux clamer que je suis violente, emportée, insolente.
On ne pourra pas dire que je ne tiens pas de ma mère.

 

CLYTEMNESTRE
Pour rien? Non. Je ne dormais plus à force de vivre dans la menace de son retour.
Le voilà mort, ce fils, né de mon sang, qui a fui mes soins et ma tendresse pour ne plus jamais me revoir et devenir un étranger.
Le voilà mort, ce fils qui, me reprochant le meurtre de son père, voulait que je meure à mon tour.
Tant qu’il était en vie, j’avais chaque jour l’impression de marcher vers la mort.
En vérité ils me terrifiaient, lui et sa sœur!
Surtout elle, ennemie sous mon toit qui ne cherche qu’à me vider de mon sang, de ma sève! La voilà sans armes et je peux enfin vivre en paix!

 

ÉLECTRE
Nous ne pouvons plus rien détruire. Nous sommes nous-mêmes détruits.

 

ÉLECTRE
Tu as vu? Tu as vu comme moi? Est-elle malheureuse? Terrassée par la nouvelle? Est-ce qu’elle a versé une seule larme au récit de la mort atroce de son fils? Non. Elle vient de partir en riant! En se moquant de mes larmes!
Oreste! Oreste chéri, comme toi je suis morte.
En me quittant tu as arraché à mon cœur son dernier espoir; l’espoir que tu reviennes et qu’alors nous soyons vengés.
Que faut-il que je fasse maintenant?
Que je vive en esclave chez mes bourreaux, chez les assassins de mon père?
Je préfère encore me coucher là, sur le seuil, rester là, jusqu’à me dessécher et mourir.
Et s’ils ne supportent plus mes pleurs, qu’ils me tuent, ce sera plus rapide et je ne regretterai rien!

 

ÉLECTRE
Écoute-moi bien. Voilà ce que j’ai décidé.
Tu sais que nous n’avons plus d’amis. Ils ont tous été emportés. Nous sommes seules.
Hier encore j’espérais le retour d’Oreste, je l’imaginais bien vivant, en route vers nous pour venger le meurtre de notre père.
Maintenant nous savons qu’il ne reviendra pas, et c’est vers toi que je me tourne.
Il faut que nous agissions ensemble pour tuer celui qui a tué notre père; il faut tuer Égisthe.
[…]Regardez! Voici les deux sœurs qui ont sauvé la maison de leur père, qui ont risqué leur vie pour vaincre des ennemis puissants. Elles méritent l’amour, elles méritent nos louanges, elles méritent qu’on célèbre leur courage dans toutes les fêtes, dans tous nos rassemblements![…] Accepter de vivre dans la honte, c’est faire honte à notre naissance.

 

CORYPHÉE
Quand nous ouvrons un livre d’histoire, nous restons interdits devant tout ce qu’elle ignore encore à l’heure de ses premiers chapitres
Nous sommes devant elle comme devant un nouveau-né dont on pense
Il ne sait rien encore, il ne sait rien de ce qui l’attend le pauvre

D’où je vous parle, l’histoire ne sait pas qu’un jour nous emploierons les mots
Civilisation et mythologie,
Complexe d’Œdipe et art byzantin

Elle ne sait pas que nous observerons une langue morte
Appelée grec ancien
Que nous chercherons à lui faire dire ce que nous ne savons plus nommer

Elle ne sait pas que, de plusieurs dieux nous passerons à un seul
Dont nous dirons ensuite qu’il est mort

Elle ne sait pas qu’un jour, des peuples iront recommencer leur enfance sur des continents
Qu’ils feindront de découvrir
Elle ne sait pas que nous dirons nouveau monde, renaissance, déclin, croisade, charniers, enfants rois et enfants soldats
Nous dirons ségrégation, extermination, génocide, crime contre l’humanité
Nous dirons conquêtes, napalm, nucléaire, chambre à gaz, et nations humiliées
Nous dirons flux migratoires, réfugiés, conventions et sans-papiers

L’histoire ne sait pas qu’il n’y aura qu’une seule odyssée
Une seule guerre qui n’en finira jamais
De changer de nom
Elle ne sait pas que
Nous remplirons nos océans d’amphores et de miroirs
Nous ornerons nos églises d’icônes pour raconter aux illettrés
Tout le malheur des familles royales
Car nous avons besoin de visages pour nos défaites
De morts couverts de gloire et de poussière

Nous raconterons à n’en jamais finir la malédiction des Atrides
Depuis les premiers pouvoirs de l’horreur contre les corps
Nous craindrons la vengeance, la punition, l’apocalypse
Nous tremblerons devant d’inquiétants triomphes
Qui sont présages du pire à venir

Le cri nu d’Électre, qui indispose
Continuera de retentir sous le soleil
Et le nom d’Électre, qui dit lumière
Dira surtout les ténèbres de l’histoire
Qui ne connaît pas de début ni de fin
Ni de retour en arrière

D’où je vous parle, l’histoire ne sait presque rien
Mais elle sait qu’elle se termine par un cadavre
Vous verrez.