Dossier dramaturgique (partie 7)

La même guerre depuis 25 siècles

Serge Denoncourt – La scénographie nous place dans un pays en guerre dont les images évoquent le Proche-Orient aujourd’hui : blocs de ciment, poussière de béton. Il faut se souvenir que ces zones que l’on appelait autrefois l’Asie Mineure faisaient partie de la Grande Grèce. Nous sommes dans une zone dévastée par la guerre : le coryphée est ici une jeune adolescente qui fouille les ordures pour se nourrir. Nous sommes dans une modernité mythique : la guerre va se perpétuer. Nous avons aussi été nourris par l’image de Bachar el-Assad et de son épouse Asma, toujours représentés dans un environnement luxueux, avec des vêtements d’un chic irréprochable, affichant un sourire dont le but est de nier la gravité et l’horreur de la guerre civile qui détruit la Syrie.

Ginette Noiseux – L’univers de la pièce est un aujourd’hui qui porte encore les mythes. Serge et moi sommes allés à Istanbul. La ville porte encore ses anciennes identités : Byzance aux temps grecs, Constantinople pendant dix-sept siècles, Istanbul depuis les années 1930. Nous avons particulièrement observé l’habillement des femmes – qui va de la minijupe au voile intégral. Notre Électre porte un voile; c’est sa carapace. Elle le porte pour faire enrager sa mère qui, elle, se vêt de façon ostentatoire, somptueuse, séduisante : vêtements cousus d’or, un voile, mais transparent, sur son décolleté. Électre s’empare de l’image patriarcale de la femme pour être insupportable, avec ce voile qui la protège, qui la cache. Avec son voile, elle joue la modestie; c’est sa séduction à elle. Et le voile nous ramène aussi à la Grèce antique : les femmes y portaient généralement un voile sur leur chevelure. Dans ÉLECTRE, nous tentons de théâtraliser un questionnement sur le vêtement féminin qui remonte à il y a 10 000 ans…

Le poids des ans

Serge Denoncourt – Souvent, on fait jouer Électre et Oreste par des comédiens qui ont autour de vingt ans. Or ça manque de puissance : ça ferait quoi, deux ans, trois ans que dure la situation? Mais en donnant le rôle à des comédiens dans la trentaine, Magalie pour Électre et Vincent Leclerc pour Oreste, ça devient plus terrible. Ça fait quinze, vingt ans, qu’Électre dort sur le sol devant le palais, qu’elle n’a pas de vêtements dignes de ce nom et qu’on la nourrit des restes de table. En n’ayant qu’une idée fixe, tuer sa mère et l’amant de sa mère pour venger son père, elle a vieilli, elle a aigri, c’est une femme qui a renoncé à sa sexualité. C’est similaire pour Oreste qui est vierge lui aussi.

Lorsqu’ils entrent en scène, ils sont prématurément usés, ils ont passé les meilleures années de leur vie à ne pas vivre, à ne rien faire d’autre que de rager dans l’espoir d’une vengeance. En même temps, ces années de refoulement sexuel ont créé chez les deux personnages une accumulation d’énergie insoutenable, dont jaillira le sang. Lorsque paraît Oreste, pour Électre, la figure du vengeur se confond avec celle de l’objet sexuel.

La pièce se termine par leur vengeance, par les meurtres de Clytemnestre et Égisthe. Mais la dernière image dans notre mise en scène, c’est Électre et Oreste qui ne ressentent aucun plaisir après la brève jouissance au moment des meurtres eux-mêmes. Elle se rend compte qu’elle ne formera jamais un couple royal avec son frère. Ils sont vides, ils doutent de leur décision.

Magalie Lépine-Blondeau – Elle n’a vécu que pour une seule cause, et une fois que cette cause est réglée, elle n’a plus de raison d’être, elle est vide.

Fragment d’un entretien avec Serge Denoncourt (metteur en scène), Magalie Lépine-Blondeau (interprète d’Électre) et Ginette Noiseux (directrice d’ESPACE GO et conceptrice des costumes) réalisé le 10 décembre 2018

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