Dossier dramaturgique (partie 4)

Sophocle

Des trois grands auteurs tragiques grecs, Sophocle est le plus près de nous. Ses pièces ont profondément influencé la façon dont les fictions occidentales sont construites. Ses tragédies sont architecturées autour d’une situation claire : Œdipe trouvera-t-il le meurtrier de Laïos dont la souillure cause la peste à Thèbes? Jusqu’où ira Antigone dans sa volonté d’enterrer son frère malgré la nouvelle loi promue par Créon? Oreste reviendra-t-il pour assouvir le désir de vengeance d’Électre?

Chez Eschyle, la souffrance et la mort viennent de la volonté des dieux. Chez Euripide, elles viennent des pulsions humaines qui échappent au pouvoir de la volonté et de la raison. Chez Sophocle, la volonté des dieux est le cadre dans lequel les humains agissent; mort, souffrances, malheurs viennent des décisions humaines. C’est la loi édictée par Créon, contre laquelle se révolte Antigone, qui mène à la mort. C’est la décision d’Électre de ne jamais renoncer à venger son père qui crée la tragédie; et pour nous faire comprendre qu’il s’agit bien d’une décision individuelle délibérée, Sophocle la met en présence de sa sœur Chrysothémis qui a choisi le bonheur, se résignant bon gré mal gré à vivre avec les assassins de son père. Dans ANTIGONE, l’auteur donne aussi une sœur à l’héroïne, Ismène qui, comme Chrysothémis, représente la normalité face à un individu qui choisit de ne pas accepter l’ordre du monde qu’on lui impose.

Sophocle est né à Colone, tout près d’Athènes, vers 496 AEC. Sa vie coïncide avec la période où Athènes domine les autres cités-États de la Grèce et met au point un système de gouvernement démocratique. Citoyen très impliqué dans la vie publique de sa cité, il a été élu à trois reprises à des postes militaires importants – ce qui lui a vraisemblablement fait connaître le poids en vies humaines des décisions d’État. Il était un familier de ces grandes personnalités qui ont établi les fondements de la pensée occidentale : Socrate, Platon, Périclès, Hérodote – dont il était un ami proche – et les auteurs dramatiques, Eschyle, son aîné, et ses cadets Euripide et Aristophane, le père de la comédie.

Il est tôt remarqué pour ses talents de musicien, de danseur et de chanteur : il n’a qu’une quinzaine d’années lorsque le gouvernement d’Athènes le charge de conduire le chœur lors de la cérémonie pour célébrer l’importante victoire de Salamine.

Vers l’âge de 27 ans, en 468 AEC, il présente pour une première fois une trilogie tragique au concours annuel des Grandes Dionysies et l’emporte sur Eschyle, qui choisit alors de se retirer. Jusqu’à la première victoire d’Euripide, en 441, soit pendant plus de vingt-cinq ans, il règne sur le théâtre athénien. Ses plus grandes œuvres, pourtant, viendront plus tard. Selon les historiens, on lui attribue entre 123 et 132 pièces, dont il ne nous reste que sept tragédies et un drame satyrique presque complet, LES LIMIERS.

Selon Plutarque, Sophocle distinguait trois périodes dans son œuvre. La première reprenait le style hiératique d’Eschyle. La seconde relevait d’un style dur, très technique. Dans sa troisième phase, il s’attachait à l’expression des caractères des personnages. Les pièces que nous avons de lui semblent appartenir à cette période.

La datation des pièces de Sophocle est généralement approximative. LES TRACHINIENNES et AJAX ont probablement été écrites dans les années 440. Puis viennent ANTIGONE (441), ŒDIPE ROI (peu après 430), ÉLECTRE (entre 418 et 410), PHILOCTÈTE (409) et ŒDIPE À COLONE (405 ou 406), qui n’a été jouée qu’après la mort de l’auteur.

Sophocle s’est éteint vers l’âge de 90 ans, en 406. Il est demeuré actif comme auteur et comme citoyen jusqu’à la fin de sa vie.

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