Dossier dramaturgique (partie 3)

Dix aperçus sur la tragédie grecque

1. Un immense mouvement théâtral
La tragédie est un genre théâtral né dans la Cité-État d’Athènes au VIe siècle avant l’ère commune (AEC), mais qui donnera ses grandes œuvres au siècle suivant dans la foulée de l’instauration dans cette cité d’un régime politique démocratique. Cette idée d’un apogée de la tragédie au Ve siècle avant l’ère commune vient des Grecs eux-mêmes, et nous n’avons pas les éléments nécessaires pour remettre en question cette affirmation. Entre le VIe siècle avant l’ère commune et le premier siècle de notre ère, des centaines de tragédies ont été écrites en grec et jouées, même si à compter de la fin du IVe siècle avant l’ère commune, elles n’ont plus l’importance civique et populaire qu’elles avaient auparavant. Les historiens ont pu retracer, grâce à des fragments et à des mentions dans d’autres textes, 219 auteurs de tragédies; or, il ne nous est parvenu que des œuvres de trois d’entre eux : sept tragédies d’Eschyle (vers 525 – 456 AEC), sept tragédies de Sophocle (vers 495 – 406 AEC) et dix-sept tragédies d’Euripide (480 – 406 AEC). Et encore là, ce n’est qu’une fraction de ce que ces trois poètes ont écrit : Eschyle a écrit un peu plus de 70 tragédies, Sophocle, entre 123 et 132, et Euripide, 92. Bref, des miettes de ce qui a de toute évidence été un des grands accomplissements artistiques de l’histoire humaine.

2. Incertitude des origines
Comme nous n’avons pas de textes antérieurs à ceux d’Eschyle, l’auteur des pièces L’ORESTIE, PROMÉTHÉE ENCHAÎNÉ et LES PERSES, les origines de la tragédie sont incertaines. On présume que des récitations chorales de poèmes épiques en contexte religieux sont à l’origine du genre : à un certain moment, un acteur serait apparu pour dialoguer avec le chœur. On attribue à Eschyle l’innovation d’un deuxième acteur – qui fait en sorte que deux personnages peuvent dialoguer dans un même épisode.

Sophocle, dont la carrière commence alors que celle d’Eschyle est déjà bien établie, ajoute un troisième acteur et, surtout, construit ses épisodes (que nous appellerions aujourd’hui des scènes) sur des conflits. Quant au mot tragédie lui-même, il vient de trag-odia, qui signifie le chant des boucs. Aucune explication convaincante n’est arrivée à rendre compte de cette étymologie. La construction des tragédies et les circonstances de leur représentation ont évolué avec le temps; nous nous en tiendrons ici à ce qu’était la tragédie à Athènes au Ve siècle, l’époque où Sophocle a créé ÉLECTRE.

3. Une activité civique en contexte religieux
Les tragédies étaient créées dans le cadre d’un concours qui avait lieu lors des Grandes Dionysies, une fête annuelle de cinq jours consacrée à Dionysos, le dieu de la joie, des plaisirs, de l’extase et de la capacité d’aller au-delà de la raison et du quotidien – que ce soit par le vin, les drogues ou le plaisir sexuel. Un des éléments caractéristiques du culte de Dionysos est le masque, qui symbolise l’abandon de l’identité consciente et l’ouverture à devenir autre. Chaque année, le gouvernement choisissait les trois auteurs qui allaient concourir. Les tragédies étaient présentées dans un vaste théâtre à ciel ouvert, qui pouvait accueillir au Ve siècle une dizaine de milliers de spectateurs. Les tragédies étaient présentées dès l’aube sous forme de trilogie, que suivait un drame satyrique – ainsi nommés parce que le chœur était composé de satyres, ces êtres fêtards et pleutres mi-hommes mi-boucs. (Les allusions au lever du soleil dans ÉLECTRE nous font comprendre que cette tragédie était vraisemblablement la première d’une trilogie.) La présence aux tragédies était obligatoire; le gouvernement accordait une allocation à ceux qui ne pouvaient pas se permettre de manquer de revenus pendant les cinq jours des Dionysies.

4. Mythologie
La majorité des tragédies mettent en jeu des événements tirés de la mythologie, que le public connaît déjà. Les auteurs, en particulier Sophocle, jouent sur cet état de fait : les spectateurs connaissent le destin des personnages, alors que les personnages ne se doutent pas des malheurs qui vont les frapper. Pour les Athéniens, ces mythes portent une vérité historique : pour eux, Agamemnon, Clytemnestre, Électre et Oreste ont existé. Mais les tragédies donnent un sens plus vaste à ces récits : elles portent des vérités humaines qui dépassent le rappel de faits pour inviter à méditer la nature et le sens de l’existence humaine.

5. Structure
Une tragédie est structurée en un nombre indéfini d’épisodes dialogués, généralement séparés par des interventions du chœur. La plupart de ces dialogues sont constitués ou bien de longues tirades élaborées, ou bien d’échanges vifs de très courtes répliques. Généralement, l’action avance par les dialogues alors que le chœur remplit une fonction de réflexion et d’intensification des émotions. Les tragédies sont écrites en vers : des vers aux rythmes souples et rapides pour les dialogues, alors que la versification des chœurs est plus ample. Les interventions du chœur – 15 personnes chez Sophocle – sont chantées et dansées. (L’auteur, qui fait ce que nous appelons aujourd’hui la mise en scène, compose aussi la musique et chorégraphie les interventions du chœur.) Les chœurs et, parfois, certains monologues des personnages étaient accompagnés à l’aulos, un instrument à anche double – comme le hautbois – au son nasillard et puissant.

6. Masques, costumes
Les acteurs portaient des masques qui permettaient à chacun d’entre eux d’incarner plusieurs personnages – en accord avec la pensée présidant au culte de Dionysos. Les costumes, très différents des vêtements quotidiens, consistaient depuis Eschyle en de longues tuniques, auxquelles s’ajoutait parfois une courte cape. Les personnages royaux étaient souvent vêtus de pourpre et d’or. Par contre, Euripide, lorsque l’action l’exigeait, pouvait vêtir de haillons certains personnages comme Électre, par exemple, à laquelle il a lui aussi consacré une tragédie. Pendant la période décadente de la tragédie, les masques sont devenus plus gros, les comédiens portaient des bourrures sous leur costume pour donner davantage de masse au corps et ils chaussaient des cothurnes, soit des sandales aux semelles très épaisses qui les haussaient.

7. La violence, la mort, le messager et les cadavres
L’action de la plupart des tragédies a lieu en plein air, devant un palais ou un temple. (Nous sommes loin des intérieurs étouffants de Racine.) Sur scène, il n’y a pas de violence ni, sinon rarement, de mort. Mais comme la violence et la mort sont généralement au cœur des tragédies, ces actes sont racontés par des messagers. Toutefois, si l’auteur considérait qu’il était important de montrer les personnages tués aux yeux du public – comme les cadavres d’Égisthe et de Clytemnestre dans LES CHOÉPHORES d’Eschyle – les portes du palais s’ouvraient pour laisser passer une plate-forme sur laquelle on avait disposé les morts, ensanglantés.

8. Tragique
Les tragédies mettent en scène des actions funestes qui arrivent à des personnages de rang élevé. Elles se terminent généralement dans l’horreur, mais pas nécessairement : LES EUMÉNIDES, la troisième et dernière partie de L’ORESTIE, se termine de façon heureuse avec l’acquittement d’Oreste et la transformation des Furies en déesses bienveillantes. Mais toujours la tragédie grecque met en mots la mort et la souffrance morale extrême, sans échappatoires ni fausses consolations. La tragédie cherche à représenter l’inéluctable, ce qu’on nomme le tragique.

9. Pourquoi?
La fonction de la tragédie dans la société athénienne alors que l’on y instaure la démocratie est encore en discussion. Aristote, qui a écrit plusieurs dizaines d’années après la grande époque de la tragédie, a avancé que le but de la tragédie était la catharsis, soit la purgation des émotions que provoquent l’horreur et la pitié que le spectateur ressent face au héros et à l’action tragique. Des hellénistes contemporains comme Pierre Vidal-Naquet et Jean-Pierre Vernant y voient plutôt une invitation à mettre à l’épreuve les nouvelles valeurs civiques en les confrontant aux mythes fondateurs de l’imaginaire grec. L’historienne dissidente Florence Dupont donne une importance primordiale à l’impact émotif des chants du chœur, soutenant que le but de la tragédie était de resserrer l’identité communautaire par le partage d’émotions communes.

10. La quête tragique, encore
La tragédie grecque a marqué le théâtre qui s’est créé en Occident depuis la Renaissance, soit l’époque où l’on redécouvre Eschyle, Sophocle et Euripide. Elle lie notre théâtre, de Shakespeare à Beckett, à la question du tragique : quel est l’inéluctable en nous et autour de nous auquel collectivement nous ne pouvons pas échapper et dont nous mourons?

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