Dossier dramaturgique (partie 2)

La langue de la colère

Evelyne de la Chenelière – Je connaissais la pièce. Et j’étais très sensible à la façon dont Magalie a présenté le projet : l’exploration de la colère des femmes. Et c’est une quête que je faisais mienne aussi. Ma traduction se devait d’être un véhicule langagier pour la colère. Quelles sont les sonorités, quels sont les mots, les phrasés, les respirations qui portent tellement la colère que le visage, comme le veut Magalie Lépine-Blondeau, se déforme à seulement les proférer? Ce doit être une langue qui ne se limite pas aux lèvres, mais qui passe d’abord par la mâchoire, une langue portée par une exigence plastique nécessaire à la profération des mots. Ce qui m’a beaucoup guidé dans cette dimension de la traduction, c’est mon métier d’actrice : une conscience charnelle, corporelle, de l’émission des répliques. Je connaissais le chemin des mots dans le corps.

Je veux donner aux acteurs une langue qui soit territoire du jeu et terrain de jeu, une langue directe, élégante, mais brute, où existe un espace réel pour l’ironie, les contradictions et l’ambiguïté.

Les armes de la traductrice

Evelyne de la Chenelière – Je souhaitais mettre en pratique, ou tout au moins à profit, ce que je savais de la tragédie grecque, qui me fascine depuis longtemps. Au cours de ma vie, j’ai beaucoup lu les tragédies grecques, et j’ai lu à leur sujet. Or, je ne parle pas ni ne lis le grec ancien. Mais je voulais m’approcher au plus près de la conscience grecque, et de la conscience de Sophocle. Il était donc pour moi hors de question que je prenne cinq ou six traductions françaises et que je les remixe à ma manière. Je voulais, au contraire, me libérer des traductions existantes, pour m’abreuver autant que je le pouvais à l’original grec. J’ai travaillé avec une helléniste de l’Université de Montréal, Elsa Bouchard, qui m’a guidée. Elle m’a, entre autres choses, donné comme outil une traduction du XIXe siècle qui m’a permis d’approcher le phrasé, le rythme et le fonctionnement d’une langue qui aborde le réel autrement que le français. J’ai aussi été éclairée par l’extraordinaire ouvrage de l’helléniste italienne Andrea Marcolongo, La langue géniale1. Ce livre a été pour moi une sorte de main tendue pour pénétrer la conscience grecque à travers la langue, comprendre la fonction de l’imagerie, sa façon de penser l’ordre des mots dans une phrase, ses modes verbaux, qui ne se rapportent pas au temps comme en français, mais par rapport au réel : ce qui est, ce qui est désiré, ce qui est potentiel.

Fragment d’un entretien avec Evelyne de la Chenelière, traductrice, réalisé le 14 décembre 2018

1 Andrea Marcolongo, La langue géniale. 9 bonnes raisons d’aimer le grec, traduction de Béatrice Robert-Boissier, Paris, Les Belles-Lettres, 2018

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