Dossier dramaturgique (partie 1)

La femme qui dérange

Elle est là, Électre, devant les portes du palais royal de Mycènes, à donner jour après jour le spectacle de sa rage et de sa soif de vengeance ingouvernables.

Elle campe devant le palais, nourrie de restes de table, rappelant quotidiennement à sa mère Clytemnestre que, toute reine qu’elle soit, elle n’est qu’une sordide meurtrière.

Elle est la mauvaise conscience de la Cité d’Argos. Elle sait comment s’y prendre : depuis des années qu’elle perfectionne son numéro de princesse déchue au nom d’une juste vengeance.

Jamais Clytemnestre ne devra oublier qu’elle a tué l’ordre du monde en assassinant Agamemnon avec l’aide de son jeune amant, Égisthe.

Jamais le palais ne doit dormir, de peur qu’Oreste, le fils vengeur, ne réponde aux appels d’Électre et ne franchisse ses portes, une nuit, un glaive tranchant à la main.

Elle est devant nous, Électre, cette insupportable figure tragique, qui a choisi son camp dans cette histoire, qui s’est donné le rôle effrayant d’être la plaie purulente d’un pays entier, terrorisant tout le monde par ses imprécations, des humbles servantes jusqu’à la reine.

Depuis 2 500 ans, elle est l’emblème de toutes les femmes qui, face à l’injustice, n’ont pas fait le choix de se taire ou de se plaindre, mais qui ont choisi de gueuler.

ÉLECTRE : action, enjeux

L’action se déroule en Argos, à Mycènes, « la ville gorgée d’or », devant le palais royal qu’occupent la reine Clytemnestre et son amant Égisthe, qui autrefois ont assassiné Agamemnon. Devant les portes du palais, Électre, fille de Clytemnestre et d’Agamemnon, exprime sa rage, comme elle le fait depuis des années : Agamemnon doit être vengé. Elle attend le retour de son frère Oreste, qu’elle a autrefois sauvé de l’épée d’Égisthe en l’envoyant à l’étranger sous la protection d’un précepteur fidèle. C’est Oreste qui doit être l’instrument de la vengeance.

Électre tente de convaincre sa sœur Chrysothémis de prendre part à leur cause, mais cette dernière refuse. Clytemnestre paraît et raconte un cauchemar qu’elle vient de faire, cauchemar qui donne espoir à Électre d’un prochain retour de son frère. Or, arrive un messager qui annonce la mort d’Oreste. Électre est désespérée alors que Clytemnestre laisse éclater sa joie.

Survient Oreste lui-même, incognito, apportant l’urne funéraire censée contenir ses cendres. Électre est au comble de la douleur lorsque son frère se fait reconnaître à elle. L’indicible intensité de leur émotion passée, le frère et la sœur organisent leur vengeance, facilitée par la ruse d’Oreste. Celui-ci entre dans le palais. On l’entend tuer Clytemnestre, puis sur les encouragements d’Électre, assassiner Égisthe. La vengeance a été accomplie.

L’helléniste Jacques Lacarrière offre une vision nuancée et complexe des enjeux de l’ÉLECTRE de Sophocle.

On retrouve ici les trois niveaux qui sont si caractéristiques des tragédies sophocléennes : un niveau psychologique, où les personnages agissent sous l’impulsion de leurs sentiments qui sont ici la vengeance et le besoin de rétablir la justice et la légitimité du pouvoir; un niveau tragique, car cette vengeance entraîne, pour être accomplie, la nécessité d’un matricide; un niveau métaphysique, enfin, car ce meurtre prend place dans une chaîne de fatalités, s’exécute conformément à des plans divins qui dépassent infiniment la conscience des personnages.

[…]

L’insistance avec laquelle Électre décrit la dépossession dont elle est l’objet, l’appropriation par Égisthe de richesses et de biens qui ne sont pas à lui, la frustration illégale dont elle est victime, et donc, la légitimité de sa vengeance, a pour but là encore de « désamorcer » l’horreur du matricide, de lui trouver une raison qui n’offusque pas la justice. Et c’est justement ce conflit insoluble entre deux formes de justice, celle d’Électre et d’Oreste qui est une exigence de légitimité, et celle de Clytemnestre qui est une exigence passionnelle (j’ai tué celui qui a tué ma fille, dira-t-elle, je n’ai fait que lui rendre ce qu’il m’avait fait), entre la justice dynastique et la justice familiale, mieux, entre une justice patrilinéaire et une justice matrilinéaire, c’est ce conflit qui constitue l’affrontement majeur d’Électre.

Le théâtre de Sophocle, traduit et commenté par Jacques Lacarrière, Paris, Philippe Lebaud, 1982

Origines

Magalie Lépine-Blondeau – Serge et moi avons plusieurs fois travaillé ensemble et au hasard d’une conversation, nous avons parlé de choses que nous aimerions faire dans le futur. Et nous avons parlé d’Électre. C’est un personnage qu’on ne m’offrirait pas d’emblée. Or je savais que Serge percevrait que mon désir n’était pas insensé. Nous en avons rapidement parlé à Ginette.

Ginette Noiseux – Dans l’histoire du théâtre, Électre est le premier personnage féminin à exprimer une violence et une colère avec une telle radicalité. Magalie parlait de son désir de proférer des sonorités tellement dures, tellement extrêmes, qu’elles déforment le visage. Électre, c’est la puissance sans nom d’une femme que l’on a rabaissée, qui prend la parole et change l’histoire du monde. Et lorsqu’une femme a pris la parole, on ne peut plus exiger d’elle qu’elle se taise. Voyez Catherine Dorion! Électre, c’est le premier personnage féminin qui fait trembler le pouvoir, un personnage tellement fort, tellement étonnant que les trois grands poètes tragiques l’ont repris.

Magalie Lépine-Blondeau – Je voulais explorer la colère, celle du personnage, mais aussi celle de Sophocle. La colère d’Électre est complexe : il y a de la plainte, de la hargne, de la haine. Elle a une façon impitoyable de demander de l’attention. Et, comme toute femme en colère, il y a 2 500 ans comme aujourd’hui, elle est dérangeante.

Une femme en colère

Serge Denoncourt – Le premier choix de mise en scène que j’ai fait, c’est de mettre en évidence une chose : c’est une femme qui est le moteur du discours. Et son discours n’est pas agréable : on la trouve fatigante, emmerdeuse, enquiquineuse. Parce que c’est une femme. Hamlet aussi tient le même genre de discours : le lui reproche-t-on? Électre n’est pas une emmerdeuse : elle demande justice. Elle est en cela – et c’est une des actualités du personnage – le portrait d’une radicalisation : comment une fille malheureuse devient un monstre. Pour la faire basculer d’un état à l’autre, Sophocle lui fait traverser une double épreuve : d’abord, elle apprend qu’Oreste est mort, et lorsqu’elle a touché le fond du désespoir, elle apprend qu’il est vivant, et le voilà devant elle. Son humanité est tellement fragilisée qu’elle en devient animale. Et ce qu’elle fait n’a pas de sens : tuer sa mère et son beau-père. Dans la production, je veux ramener la terreur et la pitié dont parlait Aristote.

Ginette Noiseux – La pièce m’interroge : cette colère de femme, à quel point est-elle indécente? Pourquoi la colère est-elle laide chez les femmes? Pourquoi une femme qui tue est-elle considérée comme pire qu’un homme qui tue?

Magalie Lépine-Blondeau – Dans les fictions occidentales, les hommes prennent appui sur leur colère pour agir. Alors qu’on montre qu’une femme en colère, c’est une femme qui perd pied, une femme qui devient incapable de passer à l’action. Et on a la même chose ici : celui qui entre dans le palais pour tuer Clytemnestre et Égisthe, c’est Oreste. C’est d’ailleurs une chose intéressante. Lorsqu’une héroïne est malheureuse, on la veut pure. Or, Électre n’est pas aussi vertueuse que l’image qu’elle veut donner d’elle-même : elle ne veut pas risquer de perdre la vie. Elle pense au pouvoir. Elle passe pour folle, mais c’est elle-même qui a mis en scène sa folie. Elle est calculatrice, manipulatrice, avec sa mère, avec sa sœur. Elle préfère manipuler Oreste plutôt que de tuer elle-même. Comme le dit Serge, c’est son côté Lady Macbeth.

Fragment d’un entretien avec Serge Denoncourt (metteur en scène), Magalie Lépine-Blondeau (interprète d’Électre) et Ginette Noiseux (directrice d’ESPACE GO et conceptrice des costumes) réalisé le 10 décembre 2018

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