PETIT GUIDE POUR UNE CRITIQUE CULTURELLE ÉQUITABLE

La recherche qui a mené à la création du Petit guide pour une critique culturelle équitable a été produite par Stéfany Boisvert avec Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent, en collaboration avec le Réseau québécois en études féministes.

PETIT GUIDE POUR UNE CRITIQUE CULTURELLE ÉQUITABLE

1. Cherchez vos biais inconscients, reconnaissez-les et déconstruisez-les!
Qu’il s’agisse des autrices, des metteuses en scène ou des comédiennes, on observe une tendance à orienter davantage les articles qui les concernent autour de l’affect, et donc des dimensions émotionnelles de la création théâtrale. Au-delà des multiples façons dont on peut parler de création théâtrale, il y a donc une tendance à reproduire une vision des choses qui sous-entend que les créations des femmes nous feraient vivre des émotions, alors que celles des hommes nous feraient réfléchir.

Le problème n’est évidemment pas de souligner la dimension émotionnelle d’une pièce créée par une femme, mais de reproduire une logique binaire qui présume d’une différence femmes-hommes qui est toujours la même, et donc de proposer une vision limitative de l’œuvre théâtrale. Ce biais inconscient a aussi une incidence sur l’appréciation même d’une œuvre. La critique des pièces de femmes est en effet un peu plus positive et consensuelle (on reconnaît l’excellence et la rigueur du travail), mais il y a une tendance à valoriser davantage les créateurs pour leur originalité, leur innovation et leur autonomie.

On pourrait traduire cette vision des choses de la manière suivante :
Les femmes : « C’est irréprochable et admirable. »
Les hommes : « Ce n’est pas excellent, mais au moins, c’est original. »

2. N’ayez pas peur du « f word», de parler de sujets qui concernent les femmes aujourd’hui comme étant des sujets féministes.
De manière générale, les références explicites au féminisme demeurent rares dans les articles. Dans les cas où le mot est mentionné, il s’agit surtout de pièces qui abordent des événements passés ou qui ont été créées il y a quelques décennies. Le mot « féminisme » semble être perçu comme un terme qui traduit des enjeux sociopolitiques d’une autre époque.Ceci ne signifie évidemment pas que les questions féministes soient absentes des articles analysés; seulement, la tendance consiste plutôt à souligner la pertinence sociale, l’« actualité », ou à mentionner le récent mouvement #MoiAussi. Bref, on cherche souvent à employer d’autres mots afin d’éviter la charge trop « politique » ou polarisante du féminisme.

3. Portez une attention au champ lexical utilisé pour les pièces des femmes et celles des hommes.
Certains mots ou qualificatifs sont plus fréquemment employés pour parler de pièces écrites ou mises en scène par des femmes. Par exemple, on emploie abondamment « intime/intimiste/intimité » pour les créations des femmes. Dans un registre similaire, « sensibilité », « délicatesse » et « prise de parole » sont plus souvent employés pour qualifier le travail des femmes. De tels mots tendent à reproduire des stéréotypes de genre concernant la douceur des femmes, leur tendance au care, y compris dans le champ artistique, ou encore leur plus grande expressivité ou propension à la « parole ». La création des femmes est appréhendée comme une « parole » plutôt qu’un « regard » sur le monde.On retrouve aussi de manière assez récurrente des discours qui soulignent le « courage », l’« audace » et l’« aplomb » des femmes en création. Bien sûr, il y a une dimension positive à ces mots : on cherche à valoriser la force morale des femmes. Toutefois, de tels mots ont aussi pour conséquence de laisser sous-entendre qu’il y a une dimension jugée « anormale », « inattendue », « contre nature » dans la création de ces femmes. Cela a aussi pour fonction de rappeler implicitement la norme masculine de la création, un peu comme si on disait : « Il faut du courage pour oser faire une création politiquement engagée… lorsqu’on est une femme.

4. Si le travail d’un autre artiste s’invite dans un article, demandez-vous pourquoi et questionnez-vous sur l’espace qu’il occupe.
Il a été souvent question, dans les articles, de la controverse de l’été 2018 autour des pièces de Robert Lepage, KANATA et SLĀV. Par exemple, bien qu’il soit normal que des événements culturels hypermédiatisés trouvent écho dans d’autres articles, le rappel aussi fréquent du « cas Robert Lepage » a pour effet de valoriser encore une fois, de manière détournée, la centralité de Lepage dans le paysage culturel, au lieu de centrer véritablement l’attention sur d’autres artistes et pratiques théâtrales.

5. Parlez plus souvent du parcours artistique et des œuvres précédentes et à venir, même lorsque l’artiste vous semble moins « connue ».
On parle majoritairement des productions des femmes en mentionnant que la pièce est actuelle, qu’elle a une pertinence sociale. Au contraire, du côté des hommes, on valorise davantage le caractère universel et intemporel des œuvres et des thèmes qu’ils abordent.Le fait de rappeler constamment l’actualité des créations de femmes permet de mettre en évidence leur engagement social et politique, mais ça tend aussi à circonscrire la qualité des œuvres des femmes à leur dimension actuelle. Un peu comme si on disait : « En ce moment, c’est bon et pertinent. » Il faut éviter que les femmes – mais aussi toute personne identifiée comme une « minorité visible » – soient perçues comme la « saveur du mois », et donc que leurs œuvres ne puissent pas s’inscrire dans un répertoire théâtral qui saura défier le temps.Tant que l’on continuera à opposer « art » et « enjeux sociaux », on condamnera une partie de la production théâtrale – celle des femmes – à l’obsolescence programmée.