Entre concret et intangible

La saison qui s’amorce mobilisera nos énergies sur des terrains de jeu très distincts : celui, bien concret, de la réparation et de l’agrandissement de notre édifice, et celui où les artistes œuvrent entre le tangible et l’intangible, pour qu’existent des espaces intouchables, enracinés, des références, des points de départ, des sources.

Cette saison, d’importants travaux de réparation et d’agrandissement du Théâtre ESPACE GO viendront bousculer notre calendrier de spectacles. Pour mener à bien ce chantier de construction, il faut nous y consacrer corps et âme et faire une pause de nos activités artistiques jusqu’à la réouverture, en février 2018.

Malgré un entretien constant et méticuleux, l’édifice du Théâtre ESPACE GO fait face à des problèmes d’usure importants (système de ventilation, toiture, etc.). Après 23 ans d’utilisation intense, des réparations majeures et une mise à niveau de ses équipements s’imposent pour répondre aux attentes des publics et pour soutenir les recherches des artistes.

Le hall d’entrée et les salles de bain seront redessinés, tandis que la circulation dans les aires publiques sera améliorée pour permettre aux personnes à mobilité réduite d’accéder à toutes les commodités. Le chauffage et la climatisation pourront à nouveau être ajustés aux niveaux souhaités de confort, alors que les sièges et gradins seront — enfin! — remis à neuf. Souhaitant allier artisanat et technologies nouvelles, nous doterons ESPACE GO d’un atelier de costumes et d’un laboratoire dédié à la recherche multimédia (plus précisément à l’intégration de l’image et du son au théâtre). Ce nouvel espace sera ouvert à l’ensemble du milieu théâtral.

Depuis plus de six ans, nous travaillons à réunir les conditions et les sommes nécessaires afin d’assurer la réussite de ce chantier. Les défis ont été élevés (ils le seront encore dans les prochains mois), c’est pourquoi je tiens à souligner l’apport extraordinaire des membres bénévoles de notre conseil d’administration, qui ont rassemblé des sommes importantes pour la réalisation de ce projet et qui sont des partenaires de tous les instants de l’évolution du chantier de construction.

L’équipe d’ESPACE GO est également en chantier permanent de réflexion par rapport à sa contribution au sein de notre communauté. À quel théâtre rêvons-nous? Et avec quels artistes? Deux questions essentielles qui en appellent à des réponses engagées envers l’art et le public.

Nous avons décidé que notre vision se devait d’être ambitieuse et courageuse. Elle doit demeurer axée sur l’excellence artistique, sur le soutien des démarches en quête de sens et de densité et sur la valorisation de la contribution des femmes artistes.

J’ai toujours vu ESPACE GO comme un outil majeur au service de l’évolution des pratiques théâtrales singulières et de la transmission des connaissances acquises dans le processus de création. J’aime voir GO comme un espace de dépassement personnel, tant pour les artistes que pour les spectateurs. Si on nous aime, je souhaite que ce soit pour la ferveur et pour la générosité, pour l’intangible et pour le concret.

Nous avons toujours partagé notre espace avec d’autres compagnies qui créent leurs spectacles en nos murs. En plus de vingt ans de cohabitation, le Théâtre PÀP a apporté sa couleur propre aux programmations d’ESPACE GO, ralliant des publics enthousiastes. Le PÀP s’élance aujourd’hui dans une autre belle aventure en joignant le Théâtre de Quat’Sous à titre de compagnie en résidence. Nous profitons de ce changement pour accueillir la compagnie Porte Parole, dirigée par Annabel Soutar, pionnière du théâtre documentaire au Québec. Porte Parole est reconnue pour la grande pertinence et l’impact de ses créations auprès des publics. Je pense au magnifique J’AIME HYDRO, au bouleversant FREDY, à IMPORT/EXPORT et à SEXY BÉTON, spectacles qui ont fortement marqué les communautés. Nous nous réjouissons de l’arrivée de cette compagnie au Théâtre ESPACE GO!

La priorité qui a motivé le volet « agrandissement » de notre projet de construction (ajout de nouveaux bureaux et de salles de répétition) était de mettre fin à des années de recherche d’un lieu permanent pour Denis Marleau et Stéphanie Jasmin, codirecteurs d’UBU compagnie de création, l’une des plus prestigieuses compagnies de théâtre au Canada, qui œuvre sur les scènes nationales et internationales. UBU est dans « sa maison » au Théâtre ESPACE GO. C’est véritablement dans cet esprit que nous avons bâti ensemble, depuis 2006, une extraordinaire complicité artistique qui a permis la réalisation de créations marquantes, tant sur les plans textuel et scénique, que pour les performances de leurs interprètes. L’équipe d’UBU aura son adresse sur la rue Clark et sera enfin bien concrètement « chez elle » au Théâtre ESPACE GO. Les perspectives qui s’ouvrent vont aussi nous permettre d’évoluer au-delà des créations à la scène, de creuser des avenues nouvelles, par exemple à travers des plates-formes de transmission et les laboratoires technologiques que souhaite mettre en place le tandem Marleau-Jasmin dans les nouveaux espaces.

Il allait de soi que le spectacle de réouverture conjugue les signatures de nos deux compagnies. Avec LES MARGUERITE(S), Stéphanie Jasmin signe un texte original, résultat d’une vaste recherche qui l’aura menée sur les traces de Marguerite Porete, une philosophe humaniste du 14e siècle condamnée au bûcher pour son livre Le miroir des âmes simples et anéanties. Une sentence sans appel pour une femme qui a exprimé une pensée libre, défiant l’oligarchie de l’Inquisition sur l’interprétation de la parole sacrée. Dans ce spectacle, les metteurs en scène Denis Marleau et Stéphanie Jasmin convient au procès de Porete d’autres Marguerite historiques qui viendront témoigner de la force et de la portée de sa pensée.

La résidence d’artiste d’Evelyne de la Chenelière se conclut par la création d’une nouvelle œuvre inspirée par les mots de son chantier d’écriture, déployé durant les trois dernières saisons sur le mur du café-bar d’ESPACE GO. Le point de départ de LA VIE UTILE est une chute à cheval. Le temps suspend alors son cours. Une femme refait le parcours de sa vie utile et s’interroge sur ce qui a formé son imaginaire, sa morale et son rapport au monde, soit deux livres dont les préceptes dictent les fondements de notre éducation : le Précis de grammaire française et la Bible. Pour répondre à cette écriture par le théâtre, Evelyne de la Chenelière a souhaité retrouver la metteure en scène Marie Brassard, avec qui elle avait collaboré sur LA FUREUR DE CE QUE JE PENSE. À travers cette création, Marie Brassard allie à nouveau l’expression si innovante de sa démarche à sa transmission à d’autres interprètes.

Aussi, nous vous présentons en première montréalaise et pour six représentations seulement une production de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal, SVADBA (qui signifie mariage en serbe), un opéra de chambre a cappella d’Ana Sokolović, dans une mise en scène de Martine Beaulne. Cette œuvre d’une beauté fulgurante pour six voix de femmes a déjà connu de nombreuses créations au Canada et en Europe. SVADBA raconte la traversée de la veillée et de la nuit de Milica au côté de ses amies, avant son mariage arrangé. À travers jeux, chansons et derniers préparatifs, les jeunes filles revivent ensemble les gestes de toujours, avant la séparation définitive avec le monde de leur enfance. Un temps d’arrêt précieux durant lequel la jeune fiancée exprime librement ses hésitations et ses rêves face à un avenir dont elle ne possède pas tous les droits.

Nous vous convions à une saison écourtée par les grands travaux, mais intense, dont les écritures et la luminosité des Stéphanie Jasmin, Marguerite Porete, Evelyne de la Chenelière et Ana Sokolović brisent les jougs, nous enlèvent à la terre, nous élancent vers le haut.

Nous avons bien hâte de vous retrouver en février 2018!

Ginette Noiseux
Directrice générale et artistique