Entretien avec Solène Paré

Chère Solène,

Je suis sortie de la première lecture des LOUVES comme on sort d’un match de sport : les membres encore tout engourdis et habités par la fièvre du groupe de comédiennes. Évidemment, c’était à prévoir, puisque l’action se déroule sur un terrain de soccer où neuf jeunes filles se réchauffent avant leur match. Décidément, tu as le don de dénicher des textes qui nous prennent tout le corps et qui demandent un réel effort physique de la part des performeuses, de la lectrice et de la spectatrice! Si QUARTETT « est une œuvre philosophique qui se lit par la salive, la sueur et les protège-genoux », la pièce LES LOUVES doit se lire (et se vivre) quelque part entre les kicks, la course et le corps collectif. Peux-tu nous en dire plus sur ce rapport aux corps et aux mots dans LES LOUVES?

Très rapidement sur le plateau, ou devrais-je dire sur le terrain, nous avons compris à quel point les personnages de ce texte se révèlent davantage par les dynamiques du groupe que par leur psychologie. Cette œuvre chorale impose un rythme implacable dont les comédiennes sont les gardiennes. Quelques questions ont orienté notre travail au cours du processus de création : à quelles joueuses sont adressées les répliques et sur quels personnages agissent-elles? quelles stratégies les joueuses emploient-elles pour gagner le respect de leurs consœurs? et quel est le trajet du pouvoir au sein d’une même scène?

Lors de cette première lecture, tu as présenté aux comédiennes leur starter kit : des senseball (ballons d’entraînement) et des chaussures de soccer. Les répétitions ont été entrecoupées d’entraînements avec un coach professionnel. Veux-tu nous parler un peu de ce temps de jeu hors scène? Quelle était ta proposition de départ?

J’envisageais dès le départ un travail corporel demandant un grand investissement de la part des comédiennes. Dans la lignée de mes deux dernières créations, QUARTETT (2019) et LA CLOCHE DE VERRE (2017), je souhaitais pousser mes recherches sur la trace que laisse l’Autre sur le corps : sur la frontière en soi et l’abandon de soi. En choisissant de monter LES LOUVES, je souhaitais travailler à partir de l’énergie brute du passage de l’adolescence à l’âge adulte et ainsi exposer des corps qui oscillent entre rigidité et débordements; des jeunes femmes qui, ensemble, vont au front, s’affirment au détriment du groupe et s’oublient pour le groupe avec la même avidité.

Les semaines d’entraînement sportif avec Joël Chancy partaient de l’envie de donner à voir un investissement physique crédible et du souci de prévenir les blessures. Suite à ces deux semaines intensives, les comédiennes ont vu naître entre elles une véritable synergie et ont été traversées par une énergie guerrière (ces éclats brutaux et grandioses trop rarement associés aux personnages féminins sur nos scènes).

 

Qu’est-ce que cette particularité du processus de création a généré jusqu’ici? Sur les plans du jeu et de la direction d’actrices par exemple.

Ces rencontres au complexe sportif qui ont eu lieu en amont du travail sur le texte ont soudé le groupe par leur ludisme et le désir de dépassement. N’étant pas des professionnelles du soccer, les comédiennes ont dû progresser rapidement, s’encourageant entre elles tout en riant de bon cœur face à certains défis physiques. Un esprit de meute s’est rapidement imposé pendant les entraînements et je sentais un véritable plaisir de jouer émaner d’elles lors des matchs qu’elles disputaient. Ces deux éléments ne nous ont jamais quittées.

 Plus tard, pendant le travail de mise en place, une agilité et un sentiment de légitimité se lisaient dans le corps des comédiennes : elles évoluaient sur le terrain avec assurance, se rappelant l’une l’autre avec précision telle ou telle position. Inspirée par ces routines sportives supervisées, j’ai exploré avec elles les seuils entre le théâtre et la performance sportive. Je souhaitais trouver le bon dosage entre l’énergie brute à laquelle j’avais eu accès et le souffle théâtral que demande le texte.

 

Parlons de ce corps collectif au féminin. Je trouve une citation de Sarah DeLappe particulièrement significative : « I’m reading The Gift in grad school, Lewis Hyde’s book, and he has this section on women, women as gifts. I was reading that and I thought about The Wolves. It made me think that maybe what The Wolves is doing is giving girls the space to own their own bodies and not be gifts to anybody. Not to be gifts to their parents or to boyfriends or the male gaze or whatever, but they’re just given their turf in which they can define themselves and have some sense of autonomy through these conversations with each other just as people. » Qu’en penses-tu? À quel(s) espace(s) la pièce LES LOUVES donne vie? Ou quel(s) espace(s) espères-tu générer dans ta mise en scène?

Par ma mise en scène, je travaille à forger l’image d’un groupe de jeunes femmes ambitieuses et vives qui doivent travailler en équipe malgré la tendance individualiste de notre époque. La pièce crée un espace d’empuissancement réel. Je suis persuadée que le fait que la distribution soit entièrement féminine a joué pour beaucoup dans la libération des corps et de la parole à laquelle j’ai assisté au fil des semaines.

 

De quoi parle la pièce LES LOUVES?

Cette pièce se déroule sur un terrain de soccer, sport qui est l’illustration parfaite du rêve américain. Effectivement, les histoires de joueurs et de joueuses étoiles issu·es de milieux pauvres s’enchaînent. Tout se passe comme s’il suffisait d’un simple ballon pour changer le cours d’une vie, pour se sortir de la misère. Pensée magique, très certainement. Si aux États-Unis ce sport reste une voie d’accès aux universités par les bourses qu’il permet de recevoir, il favorise toutefois les inégalités hommes-femmes et les inégalités de classe. La pièce LES LOUVES traite du vivre ensemble et questionne la notion de justice.

 

Dans plusieurs entrevues, Sarah DeLappe revient sur un moment particulier pour témoigner de sa première intuition d’écriture. Elle relate une visite au New Museum of contemporary art à l’été 2014. En posant son regard sur les œuvres, puis sur les gens qui assistaient à l’exposition alors que ceux-ci buvaient de la bière et regardaient leur iPhone, DeLappe réalise la distance qui nous sépare des événements exposés : « il y avait une telle distance entre où nous étions et où nous étions amenés [par les œuvres et l’exposition] ». Est-ce que tu te reconnais dans ce genre de constat?

Absolument. Je suis souvent dépassée par l’actualité mondiale. La distance qui me sépare des nouvelles qui affluent dans les médias crée chez moi des allers-retours rapides entre vive empathie et détachement défensif. Dans LES LOUVES, Sarah DeLappe aborde ce phénomène en présentant des jeunes femmes qui s’imposent de réagir à des faits terribles sans prendre le temps de les absorber. Les différentes manières dont la mort est abordée dans cette pièce m’intéressent tout particulièrement : si les jeunes femmes parlent de génocide dès la première réplique, ce n’est pourtant qu’à la dernière scène qu’elles semblent prendre la pleine mesure de ce que signifie mourir et être en vie.

 

Par ailleurs, as-tu suivi la coupe de soccer féminin cette année? Je sais qu’elle a été fortement médiatisée. Cette visibilité est cruciale. Je trouve particulièrement éloquente cette citation d’Annie Fortems (ancienne joueuse et militante pour les droits des femmes) qui renverse un a priori utilisé dans le traitement médiatique : « Le football n’a pas permis aux femmes de s’émanciper, ce sont les femmes émancipées qui ont dégenré le football ». Qu’en penses-tu?

Je trouve très intéressante cette citation. Je suis aussi d’avis que sans prise en charge féministe les institutions issues de sociétés patriarcales ne se feront jamais libératrices pour quiconque. Il en est de même pour les histoires que l’on se raconte (nos mythes fondateurs) et pour notre utilisation de la langue… Si le neutre est masculin, il faut revisiter cette notion de neutralité.

 

Entretien réalisé par la dramaturge invitée Myriam Stéphanie Perraton-Lambert
Photo en répétition : Antoine Raymond