FIN DE RÉSIDENCE POUR EVELYNE DE LA CHENELIÈRE

La résidence d’artiste d’Evelyne de la Chenelière prenait fin après quatre saisons des plus fructueuses.
Lors du dévoilement de la saison 2018-2019 qui a eu lieu le lundi 18 juin 2018, Evelyne a tenu à adresser quelques mots aux abonnés présents pour l’occasion.
Elle a accepté de les partager avec nous tous.

Bonne lecture!

L’équipe d’ESPACE GO

 

Mot d’Evelyne de la Chenelière

Je suis heureuse et émue qu’on me donne l’occasion de m’adresser à vous tous pour clore ma résidence artistique à ESPACE GO.

J’en profite d’abord pour te souhaiter, chère Solène, trois années où tu t’épanouiras au-delà de ce que tu es à même de prédire, où tu te sentiras portée, mise au défi, animée, remise en question. Je vais suivre ta résidence avec passion et curiosité. Déjà tu m’inspires par ton parcours, par le regard que tu poses sur le répertoire, sur l’animal-acteur, sur nos pulsions et sur les violences du monde, tu me rejoins par ton désir de manifester le fragile, tu me donnes envie de t’entendre, de te lire, de te regarder. Félicitations pour cette place que l’on te fait; parce que c’est le plus bel endroit du monde, l’endroit qu’on te demande d’inventer.

J’ai le souvenir précis que c’est un tremblement de ma main droite qui a inauguré ma résidence artistique à ESPACE GO.

Le 13 août 2014, j’ai pris un pinceau, je l’ai trempé dans la peinture rouge, j’ai grimpé sur un petit escabeau, et j’ai tracé des lettres sur un mur blanc du théâtre. Ces lettres disaient : Je recommence.

« Commencer » ce mur me pétrifiait; je ne pouvais me résoudre à maculer cette blancheur d’une tache qui représenterait le commencement de quelque chose. En revanche, si cette même tache se désignait elle-même comme un recommencement, c’est-à-dire comme participant à une chose plus vaste et déjà en marche, je me sentais soudainement capable d’écrire.

Oui, recommencer agissait en moi comme un moteur puissant, un mouvement devenu but en soi, un principe directeur qui allait, sans relâche, ou du moins l’espérais-je, renouveler mon impulsion d’écriture et donner des possibilités infinies au devenir.

Je soupçonnais que, en ces temps qui célèbrent le bruit et l’éclat, il me faudrait une grande force de concentration et de foi pour maintenir en vie le désir de me vouer à ce geste, écrire sur un mur, et pour lui accorder, dans la durée, cette nécessité que je lui trouvais au départ.

Parce que ce mur auquel je revenais presque quotidiennement allait provoquer des réactions aussi variées que contradictoires. Cet objet, s’il a suscité de la curiosité, de l’intérêt, de l’enthousiasme et même de l’émoi, a aussi rencontré la consternation, l’indifférence, l’ennui, la dérision, le silence. Je dois reconnaître que certaines remarques, bien qu’adressées en toute innocence, ont ébranlé ma confiance:

C’est cute, ton mur!

T’es encore là??

Oh, tu fais encore tes petits collages…

Excusez-moi, c’est où les toilettes?

 Soudain, le mur devenait le rempart d’incompréhension infranchissable entre moi et l’autre, et je devais alors lutter contre le sentiment de vacuité qui m’envahissait.

Mais vous étiez là! Précieux phares dans la nuit où j’avançais à tâtons, vous étiez là et je veux vous remercier d’avoir si souvent injecté du sens à mon projet au moment même où sa signifiance m’échappait.

Je parle de toute l’équipe d’ESPACE GO, de tous les artistes que j’y ai vu œuvrer, de tous les spectateurs que j’ai croisés avant ou après les spectacles, de tous les créateurs qui ont répondu à mon mur par leur langage, de tous ceux et celles qui, patiemment, m’écoutaient expliquer les fondements et les espoirs de ma démarche.

Vous ne pouvez pas soupçonner combien vous avez été le lieu d’où je me suis posé les questions les plus importantes à mes yeux.

J’ai en tête un exemple que j’ai envie de partager avec vous.

Un soir, après avoir passé une partie de la journée au mur, je participe à un événement qui réunit des artistes et des gens d’affaires (une soirée-bénéfice). Ce jour-là, j’avais passé plusieurs heures à découper et à coller des oiseaux sur la surface transparente du mur. Je n’avais donc pas « produit » de texte comme on l’entend, mais j’avais le sentiment que ces oiseaux disaient beaucoup. Vus de loin, ils blanchissaient la surface transparente d’une manière vibrante. On pouvait rapidement identifier des sortes de courants, issus d’une direction commune au vol de plusieurs groupes d’oiseaux. En s’approchant du mur, on découvrait que la blancheur apparente venait en fait d’un amalgame de beige, de gris, de blond et de rose. Et si on s’attardait un peu, on pouvait remarquer des oiseaux impossibles dans leur forme, et certains d’entre eux étaient déformés au point de ressembler à des créatures empruntées à un imaginaire préhistorique, comme s’ils étaient sortis des fonds marins du début des temps.

Ce collage, pour moi, interrogeait les notions d’apparence et de représentation.

 Je me présente donc à cette soirée-bénéfice de fort bonne humeur : j’ai le sentiment d’avoir accompli quelque chose; d’avoir « bien travaillé ».

Ce genre de soirée représente toujours un défi pour moi, car j’ai beaucoup de mal avec les lieux bruyants, et je ne possède pas l’art de la conversation. Pourtant, ce soir-là, je fais la rencontre d’une jeune femme auprès de qui je me sens rapidement à l’aise. Elle est pétillante, elle a un joli sourire. Elle m’impressionne, car elle semble très sûre d’elle-même, sans être arrogante pour autant (mon rêve). Cette mécène, séduisante, solaire, travaille dans un bureau d’avocats et aime le théâtre. J’ai un plaisir sincère à l’écouter.

C’est alors qu’elle me pose une question qui me laisse sans voix :

Et vous, quelle est votre ambition ?

La question est posée sans aucune malice, sans aucun sous-entendu, je le sais, et pourtant je la reçois comme une gifle. Je reste bouche bée, j’ai chaud, je ne trouve rien à répondre. Je souris et, pour gagner du temps, je félicite la mécène en déclarant qu’elle pose-là une très bonne question. Je me sens ridicule, et sans répondre à la question, je bredouille quelques mots autour de la notion d’ambition, puis je trouve un prétexte pour me sauver poliment.

J’ai passé le reste de la soirée à regarder mon verre de vin sans jamais engager la conversation avec personne, de peur d’éclater en sanglots.

Je n’avais que cette voix en tête qui me répétait :

Tu n’as pas d’ambition.

Le lendemain, je suis parvenue à chasser cette voix, mais elle revenait sans cesse, et j’ai compris que je devrais me pencher sérieusement sur la question pour ne pas qu’elle devienne un empêchement à mon travail.

Des pensées cruelles me torturaient :

Je n’ai jamais réfléchi à l’ambition. Je n’ai jamais établi de plan ni d’objectifs. J’agis à l’instinct, comme une bête. Mon manque d’ambition me rendra à jamais médiocre. D’ailleurs, ma démarche artistique est définitivement sans envergure, désespérément locale : je suis née à Montréal, et voilà que, quarante ans plus tard j’écris sur le mur d’un théâtre montréalais, pour une bande d’illettrés et d’arriérés culturels (voilà que, comme trop souvent, ma piètre opinion de moi-même se manifestait sous la forme de mépris pour les autres).

Je suis restée plusieurs jours tétanisée par le profond regret d’être une artiste sans ambition, empêchée, limitée, incapable de me projeter dans l’avenir et ne trouvant plus aucun sens au parcours qui m’a menée à vouloir écrire sur un mur.

Pourtant, cette question m’aura aussi amenée à mieux comprendre pourquoi j’ai persisté dans mon geste d’écriture qui peut sembler, je le conçois, bien confidentiel et bien modeste par rapport aux possibilités d’impact et de rayonnement de la création littéraire ou théâtrale.

J’ai découvert ceci :

J’aime l’avant.

J’aime les bulbes, les boutons, les bourgeons, les œufs, les fruits entrouverts, les ventres gonflés, j’aime ce qui contient l’embryon d’une chose inconnue, j’aime les enveloppes souples ou les coquilles, les fines membranes, parfois translucides, qui laissent deviner la respiration et le frémissement de quelque chose à l’intérieur, une chose en devenir, incertaine, une chose avant quelque chose de plus présentable, avant les contours nets, l’animal avant la fourrure, le plumage, la couleur et l’allure, et j’aime alors penser : Que va-t-il nous sortir de ce ventre, de ce jardin, ce cette frayère?

 C’est cela, entre autres, que j’ai cherché à faire voir avec ce mur : ce qui pourrait advenir, fleurir, mûrir ou se dessécher avant de voir le jour, parce que certains fruits meurent ; ils tombent sans jamais avoir été cueillis, et la nature n’en fait pas de cas : elle recommence.

C’est peut-être pour ça que j’aime tant le théâtre. Parce qu’il est d’abord lieu de répétition, lieu qui commande le recommencement, lieu qui impose de toujours recommencer, inlassablement, recréer, re-regarder, re-penser, re-dire, re-sentir.

C’est la respiration de ce théâtre qui a tenu en vie mon désir et en a constitué le battement pendant trois ans, c’est votre respiration qui m’a sans cesse rappelé quelle artiste et quelle femme je veux être.

C’est par vous que j’ai découvert que je veux, s’il m’est possible, être une artiste généreuse : créer en gardant toujours en tête le partage, et ce rendez-vous que nous préparons vous et moi; je veux oser aller vers vous sans pour autant chercher à vous séduire, et sans jamais perdre de vue le rôle perturbateur que doit jouer l’art.

C’est par vous que j’ai regardé mon travail pour me demander, encore et encore :

Quel chemin emprunte l’artiste pour passer du rêve à la forme sans s’égarer, sans se distraire, mais en restant pourtant ouvert à l’inattendu, à l’accident, se faisant humble devant une fabrication qui dépasse son créateur?

Comment offrir à l’acteur, au metteur en scène, et à tous les créateurs et artisans d’un spectacle, un terrain de jeu qui favorise la découverte, le dépassement, la joie, la liberté, et même, j’ose le dire, l’amour?

Comment rester attaché au monde tout en se dégageant de son emprise?

Comment chaque fois créer comme on renouvelle un vœu; celui de disparaître pour mieux vous rencontrer?

Comment mieux sentir que tout ce que nous croyons nous individualiser est en fait précisément ce qui nous relie?

Nous avons tous en partage cette soif de ce qui aiguise nos sens et notre rapport au monde.

Nous cherchons tous des paroles pour ce que nous vivons, des images qui nous révèlent à nous-mêmes comme des êtres tantôt pitoyables, tantôt grandioses, tantôt émouvants, toujours effrayés et désireux, parce que, du premier au dernier souffle de vie, ce sont le désir et l’effroi qui nous mènent, le désir et l’effroi qui luttent en nous, et dans cette lutte ils s’entrelacent jusqu’à devenir indémêlables, et c’est pour cela que nos tentatives infiniment renouvelées d’aller vers l’autre sont irrépressibles, quitte à nous brûler quitte à nous perdre nous y allons, nous y revenons, encore, et encore, comme au théâtre, résistant à la fois à l’habitude et à la nostalgie nous recommençons.

Merci, mille fois merci de me donner envie de recommencer encore et plus, merci de me donner envie de désirer plus.

Car plus j’y pense, plus j’ai envie de nous encourager à pratiquer le désir global, je ne parle pas du désir qui donne envie de prendre, de s’emparer jusqu’à démunir nos voisins, nos frères, nos sœurs, mais du désir qui donne envie de faire plus, encore et davantage, chercher encore, ouvrir encore, creuser encore, déplier encore, retourner encore, plus, davantage, encore, plus, écrire et vibrer plus, et partout et toujours, oui, écrire toujours, ce serait bien, écrire toujours et partout, répondre à tout ce qui commande la parcimonie, la prudence et la mesure, par l’abondance, l’excès, le débordement.

Oui, je nous imagine, nous tous, plus désireux que jamais, désirant plus, désirant mieux, et alors nous pourrons rêver gigantesquement, vivre monumentalement, aimer déraisonnablement, et recommencer toujours.

 

Evelyne de la Chenelière